• Viktorija, cette année-là

    La photo est tombée sur le parquet. Elle devait être dans ce livre depuis des mois. Je la croyais perdue. C’est une photo de Viktorija. Viktorija avant. Elle est debout devant l’entrée de la maison du Touquet. Lord, le vieux labrador, est assis à ses côtés. Elle rit en montrant le photographe du doigt. C’est Pierre qui a pris ce cliché. Nous étions venus passer le week-end dans la maison de ses parents. Elle en avait hérité à leur mort et proposait régulièrement à ses amis d’y séjourner avec elle.

    Je suis surpris par la beauté de Viktorija sur cette image. Avec ses longs cheveux blonds dé- noués, son gros pull bleu et son jean un peu trop large, elle ne ressemble pas du tout à la femme distante et sérieuse que côtoyaient à l’époque ceux qui ne la voyaient qu’à Paris. La photo doit avoir douze ans, je pense. Viktorija avait donc trente-deux ans.

    Cette année-là, Pierre était follement amoureux d’elle. Moi, ce n’est pas pareil. Je la connais depuis l’enfance, depuis que nos parents se sont rencontrés en vacances sur la Côte d’Opale. À l’époque, elle s’appelait Vic- toire. Ses parents, un couple de comédiens, avaient fui la Lituanie dans les années soixante pour tenter de construire une nouvelle vie à Paris. Deux ans après leur installation dans un deux-pièces du boulevard des Capucines, ils ont eu une fille baptisée Victoire. Ils fai- saient tellement d’efforts pour s’intégrer qu’ils ne parlaient quasiment jamais de la Lituanie et encore moins de l’Union soviétique devant leur fille. Ils gardaient cet univers-là pour eux, comme un passé un peu honteux. Souvent, Victoire les surprenait en train de se parler à voix basse dans une langue qu’elle ne compre- nait pas mais dont elle savait bien qu’elle faisait partie de son histoire. Elle se sentait comme amputée et cette mutilation est vite devenue intolérable. Les cours d’histoire-géographie au collège puis au lycée lui en ont appris davantage sur le pays de ses ancêtres que ses propres parents. Aussi, le jour de ses seize ans, Victoire a décidé que désormais tout le monde devait l’appeler Viktorija. Elle voulait que l’on sache où étaient ses racines.

    Adolescents, nous avons partagé des découvertes, des émotions, puis nous avons vieilli et aimé chacun de notre côté. Mais Viktorija est restée mon amie, ma complice. Elle est plus qu’une sœur. Elle sait tout de moi. Presque tout. Elle me confie aussi ses secrets, me parle de ses projets, me consulte avant de prendre des décisions importantes. Elle travaille aujourd’hui à Paris dans une grande maison d’édition. Depuis que je vis à l’étranger, je la vois peu. Mais comme autrefois, elle continue de m’accueillir au Touquet lors de mes rares sé- jours en France. Nous y refaisons le monde, sans bruit, sans témoins, juste pour nous deux.

    Mais il y a cette souffrance.

    En 2000, j’ai invité Viktorija en Espagne, alors que j’étais en mission à Madrid pour deux mois. Nous devions rester deux ou trois jours dans la capitale puis passer le week-end à Séville. Et puis il y a eu cet attentat de l’ETA contre un magistrat. Sa voiture a explosé en plein centre-ville. Trois morts, plus de soixante blessés. Viktorija était arrivée à Madrid la veille. Elle passait par-là. « Je descends faire quelques courses », avait-elle dit. Le choc lui a gravement endommagé la moelle épinière et elle a eu les jambes brûlées. Depuis, elle vit en chaise roulante.

    (Extrait de mon roman « Terminus Budapest » – Fauves Editions, 2020)

  • cocktails, bals et extrême-droite

    Vienne, 18 novembre 1999 – Ce soir, comme partout dans le monde, le beaujolais nouveau est arrivé à l’ambassade de France. Le tout Vienne des réceptions a été convié à fêter l’événement. Le petit monde des Français expatriés aussi. Chacun ici appartient à la bonne société et s’en félicite. Rien de trop ostentatoire cependant : il ne s’agit que d’un cocktail comme un autre et non pas de l’un de ces soixante-dix bals qui de novembre à avril agitent la crème de la ville. Le bal du Quadrille, le bal de l’Université Polytechnique (“Un des meilleurs” m’explique en connaisseur le très stylé intendant de l’ambassade), le bal de l’Opéra… Vienne vit encore dans le passé. Il était une fois un empire…

    Il y a quelques jours, plusieurs milliers de personnes ont manifesté – fait rarissime en Autriche – à Vienne, contre la montée en puissance du FPÖ, le parti du très nationaliste Jörg Haider qui vient de réaliser le score inquiétant de 27% aux élections législatives, devenant ainsi la deuxième force politique du pays. Haider, la cinquantaine bronzée et spor- tive, estime que les SS sont respectables et que la politique de l’emploi du 3ème Reich était bonne. Rien de moins. On parle à Vienne du spectre d’une coalition conservateurs-nationa- listes pour la constitution du nouveau gouvernement. C’en serait fini – mais à quel prix ? – de l’alliance entre les mêmes conservateurs et les sociaux-démocrates qui depuis trente ans occupe le pouvoir. “Mais les conservateurs n’oseront pas aller jusqu’au bout” m’assure l’attaché de presse de l’ambassade de France.

    Je suis logé dans la “chambre du ministre”, à la résidence de l’ambassade. Le grand jeu. “Mais l’ambassadeur est comme çà !” me dit l’un de ses collaborateurs. On me présente à Jean Cadet et à son épouse. On m’explique comment entrer et sortir dans ce palais qui pour être de style Art Nouveau n’en est pas moins sérieusement gardé. On me demande ce que je souhaite prendre au petit-déjeuner. Ce soir, pour moi, la République est royale.

    —–

    4 février 2000 – Le FPO (Freiheitliche Partei Österreichs), parti de Jörg Haider, obtient six postes de ministres sur les douze que compte le nouveau gouvernement conduit par Wolfgang Schüssel, leader du parti conservateur et ministre des Affaires étrangères du précédent cabinet. Le tollé est général en Europe, l’Autriche et son passé montrés du doigt, Israël et les Etats-Unis rappellent leurs ambassadeurs à Vienne…

    (Extrait de mon livre « Jours tranquilles à l’Est » – Editions Riveneuve, 2013)

  • Antoine et Dunja

    Aux beaux jours, Antoine aime bien aller chez Luong. C’est un restaurant vietnamien, à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur. Pas du côté où se bousculent les touristes, mais tout près, dans un coin discret et tranquille, juste en haut de la montée Maurice Utrillo. Aujourd’hui, il y est arrivé en fin d’après-midi. Il s’est installé en terrasse, c’est-à-dire sur le trottoir, et sans qu’il ait besoin de commander, Judith, la compagne de Luong, lui a apporté un thé vert. Toujours un thé vert d’abord.

    Depuis deux heures, Antoine attend. Il est très en avance. Il lui a fixé rendez-vous chez Luong parce qu’il n’a pas osé lui proposer de venir chez lui. Lorsqu’elle l’a appelé ce matin, il lui a fallu quelques secondes pour reprendre ses esprits. Elle riait à l’autre bout du fil, contente du bon tour qu’elle lui jouait. Allo, bonjour Antoine, c’est Dunja. Je suis à Paris.

    Cinq ans. Cinq ans déjà s’étaient écoulés sans qu’il l’ait revue. Lorsqu’il vivait à Sarajevo, Dunja était devenue une amie. Pas une amante. Une amie, la seule femme dont il avait pu gagner la confiance. Pendant les mois qui avaient suivi son départ, ils avaient échangé des mails. Et puis un jour elle n’a plus répondu à ses messages et il n’avait pas trop insisté. Le temps, la distance, tout passe, tout s’efface. Et la voilà qui réapparaît. Il n’a pas pris le temps de lui demander ce qu’elle faisait à Paris, ce qu’elle était devenue, comment elle allait. Immédiatement, il a su qu’il fallait qu’il la voie tout de suite. Ce soir. Je t’invite à dîner, tu n’as pas le droit de refuser. Elle avait ri. À vos ordres, chef ! Pas besoin d’en dire plus. Se voir, se retrouver d’urgence était une évidence.

    Elle doit arriver à 20 heures. Encore trente minutes d’attente. Va-t-il la reconnaître ? Oui, bien sûr, on ne change pas tellement en cinq ans. À Sarajevo, Dunja travaillait à l’aéroport, au comptoir de Croatia Airlines. Peut-être y travaille-t-elle toujours d’ailleurs. Antoine avait fait sa connaissance un jour d’hiver où, devant se rendre à Paris via Zagreb, il avait appris en arrivant à l’aéroport que le vol était annulé. Ce genre de désagrément était fréquent. Le vol Sarajevo-Zagreb partait à 7 h 15 et, à cette saison, un épais brouillard matinal enveloppe régulièrement l’aéroport de Sarajevo. Mais ce matin-là, Antoine avait mal pris la chose. Un rendez-vous important l’attendait à Paris. Alors qu’il séjournait depuis trois mois à Sarajevo pour y effectuer quelques missions pour le compte de l’UNESCO, l’organisation lui proposait un poste de conseiller pour la réhabilitation du patrimoine de Bosnie-Herzégovine. L’entretien, prévu à Paris, au siège de l’UNESCO, était tout à fait décisif. Aussi, passablement énervé, il s’était rendu au comptoir de la compagnie croate et avait apostrophé l’hôtesse de permanence. Vous parlez français ? Parfait. Alors écoutez-moi bien : à quoi sert de maintenir ce vol chaque matin, alors que chaque matin il est annulé à cause du brouillard ? Il avait crié. Je ne suis pas un touriste, figurez-vous ! D’ailleurs, il n’y a pas de touristes ici, vous le savez bien. Vous vous rendez compte de ce que cela signifie, pour moi, de rater ma correspondance pour Paris ?

    Est-ce que vous voulez un café ?

    La question l’avait déstabilisé. Alors seulement il avait vraiment regardé la jeune femme qui lui faisait face. La quarantaine, assez menue, les cheveux blonds coupés courts, de magnifiques yeux verts derrière des lunettes qui lui donnaient un air un peu sévère. Son uniforme bleu et blanc de Croatia Airlines aurait fort bien pu être un treillis militaire. Mais elle affichait un sourire on ne peut plus désarmant.

    Voulez-vous un café ? Je m’appelle Dunja.

    Derrière Antoine, d’autres passagers, tout aussi furieux de ne pouvoir partir pour Zagreb, s’agitaient en attendant de pouvoir eux aussi cracher leur dépit à la face de l’hôtesse. Mais Dunja n’était manifestement pas du genre à se laisser impressionner. Antoine tardait à trouver les mots justes. Il était surtout en train de se dire qu’il lui fallait téléphoner à l’UNESCO pour expliquer qu’il ne pourrait être à Paris dans l’après-midi. Mais inutile d’essayer de joindre quelqu’un avant 9 heures. Pendant qu’il réfléchissait, Dunja fit signe à l’une de ses collègues et lui demanda de la remplacer quelques minutes. Venez, fit-elle à Antoine. Elle contourna le comptoir et se dirigea vers le bar de l’aéroport. Alors, vous venez !

    À peine assise devant un capucino, Dunja lança son attaque sans laisser à Antoine le temps de se demander pourquoi il avait obéi au doigt et à l’œil à cette inconnue. Écoutez — elle avait jeté un œil au coupon de vol qu’elle avait gardé en main — écoutez Monsieur Antoine… Vous permettez que je vous appelle Antoine ? Des gens comme vous, j’en vois tous les matins et j’en ai marre. Pas de chance, c’est aujourd’hui que j’en ai vraiment marre et cela tombe sur vous. Mais je vous ai choisi parce que j’ai l’impression que vous êtes un peu plus récupérable que les autres. Des messieurs pressés qui se croient importants et qui s’étranglent parce que « leur » vol du matin pour Zagreb est annulé, j’en vois tous les jours. Il y a en même un qui un jour m’a giflée. Pourtant, comme vous le savez fort bien, Antoine, parce que vous n’êtes pas idiot, moi, l’annulation du vol, je n’y suis pour rien, donc ce n’est pas la peine de passer vos nerfs sur moi. Mais ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, cher Antoine, c’est que vous compreniez bien qu’ici, il y a quelques années encore tout était déglingué, et qu’il n’y avait pas un seul avion civil qui atterrissait ou qui décollait. Mon frère est mort pas loin d’ici en essayant de quitter la ville pendant la guerre, et je pourrai vous en raconter encore, mais je ne veux pas vous gêner. Mais vous aujourd’hui, parce que vous êtes un « international », vous croyez pouvoir décider que tout cela, c’est du passé, que maintenant tout ou presque est rentré dans l’ordre, et que vous devez donc pouvoir prendre « votre “avion parce que ‘vos’ affaires sont évidemment la chose la plus importante au monde. Eh bien moi, je vous dis, cher monsieur Antoine, que vous n’avez rien compris. Vous ne connaissez rien à la vie. Tous les avions ne partent pas et n’arrivent pas à l’heure, Antoine. Ce n’est pas cela la vie. Qu’est-ce que vous avez appris ici ?

    Elle avait parlé d’une traite. Une longue tirade, sans reprendre son souffle. Face à elle, Antoine était resté bouche bée. Il commençait à reprendre ses esprits et s’apprêtait à lui répondre quand il s’était aperçu qu’elle pleurait. Qu’avez-vous ? Pardon, excusez-moi, je n’aurais pas du réagir comme cela… Je suis fatiguée, vous comprenez… J’ai honte, pardonnez-moi. Elle avait détourné la tête pour allumer une cigarette et sécher ses larmes. Antoine s’était senti un peu con et avait commandé un autre capucino.

    Depuis ce jour, Antoine et Dunja s’étaient revus régulièrement. Au début de leur relation, Antoine s’était dit qu’une histoire allait démarrer entre elle et lui. Une aventure, quoi. Mais, là encore, elle avait mis les choses au point très vite. Je suis veuve, Antoine, veuve depuis 1994. Mais ce n’est pas pour cela que je cherche un autre homme. Je ne cherche pas un type, Antoine, tu comprends ? Il avait décidé de comprendre très vite, tellement il avait peur de perdre le contact avec cette fille entière, incapable du moindre compromis, et pourtant tellement attachante. Alors, mois après mois, il avait appris à devenir son ami. Un ami. Comme quelques rares autres hommes et femmes que Dunja voulait bien fréquenter. Il avait accepté de se raconter comme jamais il ne l’avait fait avec quiconque, même avec la compagne qu’il avait quittée en venant s’installer à Sarajevo. Comme il avait fini par obtenir le poste à l’UNESCO, il était resté trois ans de plus et Dunja était vraiment entrée dans sa vie, ‘en tout bien tout honneur’ comme il s’amusait à le répéter à ceux qui s’interrogeaient sur leurs rapports. C’est ma maîtresse platonique, disait-il. Elle en riait.

    Et puis sa mission a pris fin. C’était il y a presque cinq ans. Il avait fait une fête d’adieux à The Bar, une boîte du centre-ville. Dunja n’était pas venue. Ce sera triste, avait-elle dit, alors pourquoi venir ?

    Et aujourd’hui, pourquoi vient-elle ? Va-t-elle d’ailleurs vraiment venir ? Antoine commence à douter. Le restaurant de Luong est déjà presque plein. Les clients parlent, boivent, fument et rient. Mais lui n’entend rien, ne voit rien. Il a presque fini la bouteille d’alcool de riz que Luong a déposé sur la table. Il est plus de 21 heures déjà. Elle est en retard. Pourquoi ne l’appelle-t-elle pas ? Elle a son numéro de téléphone mobile, mais lui ne sait pas où la joindre. Il se dit qu’il pourrait téléphoner à la Croatia Airlines pour savoir si elle était bien dans le vol de ce matin en provenance de Sarajevo via Zagreb. Mais après tout, a-t-elle vraiment emprunté cette compagnie ? Et travaille-t-elle toujours à l’aéroport ? Va-t-il la reconnaître ? Oui, bien sûr, on ne change pas tellement en cinq ans. Que vont-ils se dire d’abord ? Va-t-il lui parler de Juliette, avec qui il vit depuis deux ans ? Je vais retrouver une vieille amie de Sarajevo, lui a-t-il dit. Je rentrerai sans doute tard, ne t’inquiète pas. Mais Juliette n’est pas une nature inquiète. Alors sans doute que oui, il parlera de Juliette à Dunja. Et Dunja, est-ce qu’elle a un type maintenant ?

    21 h 45. Luong est venu s’installer aux côtés d’Antoine, en terrasse. Il bourre tranquillement une pipe et rejette d’un geste machinal ses longs cheveux gris en arrière. Tu n’as pas l’air en forme toi aujourd’hui… Des soucis, Antoine ? Non, Luong, pas de problème. C’est juste que j’avais donné rendez-vous ici à quelqu’un de Sarajevo, et personne ne vient. En fait, Antoine commence vaguement à se dire que c’est peut-être aussi bien ainsi. Que reste-t-il de la Dunja d’autrefois ? Les yeux de Luong se plissent encore un peu plus derrière ses lunettes d’écaille. Ah, Sarajevo…. Il y a bien longtemps que tu ne m’avais pas parlé de Sarajevo, Antoine ! Allez, on boit un coup ! Pour ce qui est de boire des coups, il s’y connaît le père Luong. Plus d’une fois Antoine a quitté le restaurant aux premières heures du matin, fin saoûl, pratiquement brancardé dans un taxi par Judith, la femme de Luong, qui lui, roupillait déjà, sur un banc face à la fenêtre. Alors, va pour boire un coup. Tu sais Luong, Sarajevo, c’était une belle ville… je suis sûr que c’est beaucoup plus beau que Saigon ! Qu’est-ce que tu en sais ? Tu n’y es jamais allé ! Et les filles ? Les filles de Saigon, Luong, elles sont comment ? Ah… les filles de Saigon, mais ce sont des princesses, Antoine ! Écoute, ce n’est pas compliqué : imagine la plus belle des Parisiennes, eh bien dis toi que ce n’est rien à côté d’une Saïgonnaise.

    Un verre. Un autre verre. S’enfoncer lentement dans les vapeurs d’alcool de riz. Une sensation qu’Antoine connaît bien. Il a la bouche pâteuse. Depuis un bon moment il doit se concentrer pour articuler. Dunja. Quoi, Dunja, fait Luong, à peine plus vaillant. Elle s’appelle Dunja. C’est qui, Dunja ? C’est la fille de Sarajevo, la fille que j’attendais ce soir. Luong se redresse un peu sur sa chaise et rallume sa pipe. Il se tourne vers Judith, affairée au fond de la salle. Sers-nous du thé, Judith. Du thé vert.

    (Extrait de mon livre « Nema problema, comme elles disent » – Fauves Editions, 2017. Portraits de Sarajéviennes, entre fiction et réalité)

  • Vera, la star de Sarajevo

    Elle est là, couchée devant le bureau de poste, sur le trottoir du boulevard Ménilmontant, recroquevillée sous quelques cartons, la tête enveloppée dans un foulard sans âge. Les passants ne la voient même plus. Elle est là tous les matins, alors vous comprenez ! Certains quand même, bien rares, déposent une pièce dans le gobelet en plastique posé à ses pieds, comme une écuelle. Elle ne dit pas merci. Elle ne dit jamais rien d’ailleurs. Souvent elle dort, ou fait semblant. L’après-midi, elle disparaît, et revient le lendemain. C’est comme un rituel, comme une pièce de théâtre, cent fois jouée devant le même public. Cela tombe bien. Vera — car elle dit s’appeller Vera — est comédienne. Enfin, était.

    C’est une histoire assez compliquée. Personne ne la connaît vraiment d’ailleurs. Et ceux qui savent quelque chose ne possèdent généralement que des bribes. Des morceaux de Vera. On pense souvent qu’elle est Russe ou Polonaise, à cause de ses cheveux blonds, de ses pommettes un peu hautes qui dessinent bien le triangle du visage, et de son accent bien sûr.

    Paul a cru lui aussi qu’elle venait des bords du Dniepr ou de la Volga la première fois qu’il l’a rencontrée. Elle buvait un café à une terrasse, près du cimetière du Père-Lachaise. Je peux m’asseoir là ? avait-il demandé en désignant la chaise à côté d’elle. Paul l’avait trouvée belle. Négligée, l’air un peu hagard, mais belle. Je suis photographe, vous ne voulez pas poser pour moi ? Je cherche un modèle en ce moment, quelqu’un dans votre style. Elle l’avait regardé méchamment. C’est quoi, mon style ? De l’Est… Vous venez d’Europe de l’Est, pas vrai ? D’Ukraine peut-être ?

    Sarajevo, connard. Comme un coup de griffe. Sa-ra-je-vo con-nard.

    Paul s’était excusé doucement. Il s’était rendu en Yougoslavie une fois, avant la guerre. À Split et à Mostar. À l’époque, personne n’allait en Bosnie, en Croatie, ou en Macédoine. On allait en Yougoslavie. À Mostar, en 1987, le Vieux Pont était encore là, avait-il ajouté bêtement.

    Sans blague ? Sa voix, forcément teintée d’accent slave, était rauque et légèrement voilée. Sans blague ?

    Elle l’avait regardé droit dans les yeux. Et c’est quoi, tes photos ? Du cul ? Il avait sorti de son sac une large boîte de papier Ilford. Tu peux regarder. Il y avait une trentaine de portraits. Des femmes uniquement, plutôt jeunes. Des visages en noir et blanc, au regard lointain souvent. Vera avait accepté une première séance de pose, chez lui le lendemain. Et elle avait disparu.

    C’était il y a plus de trois mois. Et maintenant Paul la reconnaît, sur son bout de trottoir. Il n’est pas vraiment surpris de la voir là, comme jetée dans un coin. Lors de leur première rencontre, il avait compris qu’elle était en chute libre. Entre-temps, il s’est un peu renseigné. Dans le quartier, quelques commerçants la connaissaient. Elle m’a montré une fois un article de journal, avec une photo d’elle, à l’époque où elle était actrice, avait dit un patron de bistrot. Mais c’était du yougo je pense, aussi je n’ai rien compris bien sûr. Alors Paul a numérisé un des portraits de Vera réalisé dans son petit studio, et l’a envoyé par internet à quelques institutions culturelles bosniennes, sélectionnées au hasard, accompagné d’un message en anglais. Il a donné ses coordonnées, expliqué sa démarche. Do you know this lady? I think she is an actress in Sarajevo. Quelques jours plus tard, il a reçu deux réponses. Elle est vraiment comédienne. Elle s’appelle Vera Osmanovic et a quitté Sarajevo pendant la guerre. Un ami lui avait promis de l’accueillir à Paris et de l’aider à trouver du travail. Les correspondants de Paul avaient ajouté qu’ils avaient perdu la trace de Vera et qu’ils espéraient qu’il pourrait leur donner des nouvelles.

    Vera s’est assise, méfiante, inquiète. Paul s’est lentement agenouillé à côté des cartons. Tu me reconnais ? En lui parlant, il l’examine. Elle est flétrie, la peau sèche, les yeux cernés, les cheveux courts, en pagaille, comme taillés au couteau. Elle porte un jean et un pull noir trop large pour elle sous une veste de treillis militaire. Il remarque qu’elle a les mêmes chaussures de marche que la dernière fois. À chacun de ses doigts brillent des bagues argentées qui lui donnent un air de diseuse de bonne aventure. Non, elle ne le reconnaît pas. Alors il lui raconte les photos, la séance de pose chez lui. Il ne sait pas si elle l’écoute. Elle fixe le sol comme une enfant pris en faute à qui on fait la leçon.

    Reviens demain, pour la générale. Elle se recouche, la tête sous une écharpe bleue. Reviens demain, pour la générale.

    Quelle générale, Vera ? Il pose doucement la question, mais déjà il connaît la réponse. Elle a perdu pied, c’est sûr. Elle est venue à Paris et depuis elle se noie dans l’échec. Pas de boulot, pas d’amis, pas d’argent et jour après jour la descente aux enfers. La pauvreté, l’errance, puis cette douce folie en guise d’identité. Il sait déjà tout cela avant même qu’elle lui réponde.

    Mais la répétition générale, demain à l’Académie, bien sûr ! Tu sais bien que je tiens le rôle principal !

    Il faut qu’elle rentre chez elle. Il faut la ramener à Sarajevo. L’évidence. Il va l’emmener, sinon très vite — dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être — elle va crever là, dans Paris, tellement loin des Balkans. Cinq lignes dans le journal annonceront sa disparition. Une femme d’une trentaine d’années est morte de froid cette nuit à Paris, dans le 20e arrondissement. On l’a trouvée allongée derrière un container, rue Oberkampf. Elle portait sur elle une importante quantité d’articles de presse en serbo-croate. Son identité n’a pas encore pu être établie, mais des habitants du quartier qui la croisaient parfois pensent qu’il s’agissait d’une réfugiée bosnienne.

    D’un geste presque naturel, Paul lui prend la main et l’entraîne. Viens, on va aller chez moi. On va boire un verre. Tu seras au chaud, tu pourras dormir tranquillement, et tu seras en forme pour demain. Elle n’oppose pas de résistance. Il habite tout près, une chance. Déjà, dans sa tête, il organise tout. Demain, dès demain, ils partiront en voiture. Dans sa voiture, une 405 increvable avec laquelle il a déjà sillonné toute l’Europe. Direction Metz d’abord. Puis l’Allemagne : Saarbrücken, Stuggart, München et l’Autriche : Salzburg, puis Villach. Jusque-là le trajet sera monotone, des kilomètres d’autoroute et pas grand-chose à voir. Il faudra faire la conversation à Vera, la mettre en confiance. Enfin la Slovénie. Là on entrera dans l’ex-Yougoslavie et Vera se sentira sans doute un peu chez elle. Il sera peut-être possible de dormir à Ljubljana. Le lendemain, départ pour Zagreb et après…. après Paul ne sait pas trop quelle route il faudra emprunter. Le mieux sera de demander à Vera.

    Ils sont arrivés chez lui. Vera s’est installée dans un coin de l’unique pièce, sur les coussins recouverts de soie aux couleurs vives, souvenirs d’un voyage en Thaïlande. Elle ne bouge pas, ne dit rien. Tu veux prendre un bain, demande Paul, gêné par le silence, intimidé aussi par la présence de cette femme inconnue ou presque. Il n’attend pas la réponse. Dans la salle de bains, il ouvre le robinet en grand. Des sels de bain, il faudrait des sels de bain. Évidemment, il n’en a pas. Un peu de mousse parfumée à la lavande fera peut-être l’affaire. Il choisit une serviette, grande, bleue, douce au toucher. Du fond de l’armoire, sous le lavabo, il extirpe un flacon d’Angel, jamais ouvert. Une sorte de relique qu’il pose bien en évidence à côté des brosses à cheveux et des petits savons multicolores. Il fait vite, le plus vite possible, et sans bruit.

    Dans le salon, Vera s’est endormie. Elle sait que demain c’est la répétition générale. Elle a invité tous ses amis, sa famille aussi, au petit théâtre de l’Académie, sur les bords de la Milijacka. Tous viendront parce qu’ils attendent depuis longtemps le retour de Vera sur scène. Dix ans déjà qu’elle n’est plus montée sur les planches, dix ans qu’on ne l’a pas vue à la télévision et encore moins au cinéma. Mais personne ne l’a oubliée. Beaucoup pensent qu’elle a émigré, un peu comme cette fille, élue Miss Bosnie pendant la guerre et qui est partie ensuite vivre en Suède. Alors oui, ils vont venir, ils voudront tous la voir, la toucher, s’assurer qu’elle est bien vivante.

    Vera seule sait qu’il n’y aura pas de générale. Pas plus qu’il n’y aura de première. Il n’y aura aucune représentation. Elle ne veut plus être comédienne. Finita, la commedia. Plus de texte à apprendre, plus de masques, plus de décor. Quand la salle sera bien pleine, elle s’avancera seule sur scène et ils applaudiront. Certains crieront même son nom. Alors elle leur dira simplement : je voulais revenir parmi vous, je voulais retrouver Sarajevo. Voilà.

    (Cette histoire est extraite de mon livre « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions, 2017). Des portraits de Sarajéviennes, entre fiction et réalité).

  • 7 h 36, le livre

    Vous avez peut-être suivi ma série de photos « 7 h 36 » publiée sur Facebook. Je vous en ai déjà touché un mot ici et ici.

    Je vous propose cette fois le livre 7 h 36. Un petit ouvrage (80 pages) qui reprend une bonne partie des photos de la série, mais qui présente aussi quelques réflexions sur mon rapport à la photographie et aux photographes. Je rappelle que je ne suis en l’occurrence pas photographe, et je m’en explique dans ce livre.

    Pour la première fois, j’ai fait le choix de l’auto-édition car il me semblait vain d’espérer trouver un éditeur pour un ouvrage de cette nature. J’ai peut-être tort, mais peu importe. Mon intention n’est ni de gagner de l’argent (le livre est vendu à prix coûtant), ni de courir les salons littéraires. J’aimerais simplement pouvoir, avec ce livre en format poche, partager librement quelques photos et quelques mots.

    Vous pouvez commander 7 h 36 en cliquant ici.

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

Contours flous

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