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  • Le Macapou – conte pour enfants de Roubaix

    Peu avant sa mort, il y a quelques années, un vieil homme (appelons-le Maurice) m’a confié une histoire un peu magique. Quand ils étaient petits, ses enfants habitaient Roubaix avec leur mère. Maurice avait quitté sa femme en 1939, juste avant la guerre. A l’époque, dans les quartiers populaires de Roubaix, le Macapou passait le soir, de maison en maison, pour s’assurer que les enfants dormaient bien. Le Macapou était une sorte de cousin du Père Lustucru.
    C’est ainsi que, pendant la guerre, Maurice s’est mis en tête d’être le Macapou pendant quelques jours pour établir un contact avec ses enfants qu’il ne voyait plus. Il vivait alors à Wattrelos, à quelques kilomètres de Roubaix. Un matin, il est allé voir le « p’tit Pierre », un de ses amis, qui habituellement faisait le Macapou dans le quartier du boulevard de Strasbourg, près du grand cimetière de Roubaix. «  Je te remplace pendant une semaine  » lui a t-il dit.
    Pour Maurice, ce furent cinq jours de bonheur. Chaque soir, vers 19 heures, il commençait sa tournée. Il entrouvrait les portes des petites maisons d’ouvriers – dans ces quartiers où tout le monde se connaissait on ne fermait pas toujours les portes à clé – et lançait d’une voix caverneuse  : «  C’est le Macapou  ! Est-ce que les enfants sont sages ici ? ». Généralement, les parents répondaient du fond du couloir  : «Oui, tout va bien !». Maurice continuait alors sa ronde jusqu’à la porte suivante. Le p’tit Pierre avait marqué à la craie les maisons sans enfant, histoire de gagner du temps. Parfois, un des parents disait « Ah ! Macapou ! Les enfants sont très énervés ce soir ! ». Maurice sortait alors sa grosse voix et rugissait : « Attention, les enfants  ! Il faut dormir maintenant, sinon, je monte vous croquer ! ». Ça marchait à tous les coups. Les gamins, terrorisés, se calmaient immédiatement. Vers 19 H 30 il arrivait devant la modeste maison de la rue Pellart, où vivaient ses enfants. Il n’osait pas se montrer, mais au moins, ils pouvaient l’entendre et, de la porte d’entrée, il reniflait leur odeur. Pendant cinq jours, le cœur à cent à l’heure, chaque soir Maurice a toqué à leur porte. « C’est le Macapou ! Les enfants sont sages ? ». Et chaque soir leur mère, son ex-femme, invisible dans la cuisine au fond de couloir, a répondu « Oui, oui Macapou ! Tu peux continuer ton chemin ! ». Jamais elle n’a reconnu sa voix. Une fois, une seule fois, il a entendu son fils glousser du fond de son lit : « Viens Macapou  ! Moi, j’ai pas peur  !  ». Ses deux sœurs ont pouffé de rire, et il a refermé la porte. Jamais il n’a osé monter le raide escalier qui lui aurait permis de retrouver ses enfants.

    Lorsque Maurice, ému, m’a confié ce souvenir, il a ajouté qu’il avait souvent pensé que l’on pourrait rétablir cette tradition du Macapou. « Ce serait un service à rendre aux gens qui ne savent plus comment s’y prendre avec leurs enfants. Il faudrait distribuer des prospectus dans les boites aux lettres : «Le Macapou revient dans votre ville ! Chaque soir, tournée générale des familles pour faciliter l’endormissement des enfants».

    Photo © Marc Capelle
  • Roubaix, 1943 – A la recherche de Ma’ Clinquart

    Calée sur son fauteuil sous la verrière, face au jardin, la vieille dame entreprend de me raconter une histoire. Une histoire vécue par elle pendant la Seconde guerre mondiale.

    « En 1943, j’avais douze ans. J’habitais Roubaix avec ma mère, mon frère et ma soeur. Depuis plusieurs années toute la famille était très liée à Ma’Clinquart, comme on l’appelait. Madame Clinquart était pour moi comme une deuxième grand-mère. Davantage même : j’étais bien plus attachée à Ma’Clinquart qu’à ma propre grand-mère, Mélanie, qui habitait Bruxelles.

    Ma’Clinquart habitait à deux pas de chez nous mais partait de temps en temps pour la Belgique, vers Wevelgem, où elle possèdait une petite maison et où vivait sa soeur, religieuse et supérieure d’un couvent ».

    De temps en temps, la dame aux cheveux blancs pioche une cerise dans un joli saladier de porcelaine et poursuit son récit.

    « Or, en cette année 1943, depuis plusieurs jours, moi et ma mère, Blanche, nous étions inquiètes car nous n’avons aucune nouvelle de Ma’Clinquart partie depuis plusieurs semaines pour la Belgique. La guerre rendait les communications difficiles, tu comprends… Pas de téléphone, pas de courrier. 

    « Aussi, une nuit, je me suis levée à 5 h du matin et sans bruit je suis descendue à la cuisine. Je me suis habillée en hâte et j’ai laissé un mot sur la table. « Je suis partie à la recherche de Ma’Clinquart ».

    « J’étais mal chaussée mais très décidée. J’ai pris un bus qui m’a amenée jusqu’à Halluin puis de l’autre côté de la frontière. J’étais déjà allée quelquefois à Wevelgem et je connaissais le chemin. Une fois en Belgique, je savais qu’il fallait marcher. Longtemps. J’ai longé pendant plusieurs kilomètres une petite route bordée par un fossé, un watergang comme on dit dans les Flandres. Il était environ 10 heures du matin lorsqu’un paysan m’a aperçue et s’est mis à me parler en flamand. J’ai fait signe que je ne comprenais pas. Alors il m’a demandé en français ce que je faisais là. Je lui ai expliqué que j’étais partie à la recherche de ma nounou et que je devais aller jusqu’à Wevelgem. Le paysan m’a alors recommandé de me cacher car il venait de voir une patrouille de soldats allemands qui arrivait et une fille seule n’avait rien à faire là. Je me suis alors cachée dans le fossé et j’ai attendu le passage de la patrouille. Une fois le danger éloigné j’ai repris ma marche. Mes pieds me faisaient horriblement mal.

    « En fin de journée, je suis arrivée à Wevelgem. C’était le couvre-feu et Ma’Clinquart n’était pas dans sa maison, sur la place du village. Une voisine qui me connaissait m’a vue par la fenêtre et m’a demandé ce que je faisais là. « Je cherche Ma’Clinquart ». « Elle est au couvent, avec sa soeur » a fait la voisine tout en me faisant entrer pour m’éviter d’être repérée en plein couvre-feu. J’étais épuisée et mes pieds étaient ensanglantés. En passant par les jardins derrière les maisons du village, la voisine m’a amenée jusqu’au couvent. On a fait appeler Ma’Clinquart, qui a été fort surprise en me découvrant. Elle a décidé de m’emmener dans sa petite maison. Bien lui en a pris car dans la nuit le couvent a été bombardé… Ma’Clinquart a soigné autant que faire se pouvait mes pieds et décidé que j’allais dormir sur place »

    « Le lendemain, Ma’Clinquart a contacté quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait un officier allemand dans le secteur et elle a obtenu un laisser-passer qui allait permettre à l’un de ses amis de me reconduire en voiture jusqu’en France. Dans le même temps, Ma’Clinquart avait réussi à faire passer un message  au bureau où travaillait Blanche, ma maman. « Marcella est avec moi. Elle rentre bientôt ».

    Marcella était ma tante, la sœur de ma mère. Elle n’est plus là aujourd’hui. Elle m’a raconté cette histoire au cours de l’été 2013. Une histoire toute simple, mais qui donne quand même à réfléchir quand on sait qu’elle a été vécue par une enfant de douze ans. Souvent je pense à sa vie, et à celle de sa sœur, son frère et sa mère, pendant ces années de guerre et d’occupation. Au fil des ans, j’ai rencontré de nombreux adultes qui m’ont raconté leur enfance plongée dans la guerre, en Bosnie, en Allemagne, au Vietnam… De fait, sans même parler de ce que nous voyons chaque jour sur nos écrans, nos vies sont traversées par les guerres. Parfois nous les avons vécues, plus souvent nos aïeux, des amis, des témoins, des victimes, nous en ont transmis la mémoire.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026