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  • Hanoi argentique – Saigon numérique

    Hanoi, 1995 – Photo © Marc Capelle
    Saigon, 2018 – Photo © Marc Capelle

    1995. Hanoi est encore une capitale tranquille, comme en témoigne cette rue du centre ville. Pas de voitures, beaucoup de vélos, presque pas de scooters. Un ami photographe, Jean-Marc Vantournhoudt, expose au centre culturel français une série intitulée « Douceur d’Hanoi ». Je suis là à titre professionnel. C’est l’un de mes premiers séjours au Vietnam.

    C’est encore l’époque de la photo argentique. Je donne mes pellicules à un petit laboratoire près de mon hôtel et je récupère en principe les tirages le lendemain. Rien ne presse. Le temps prend tout son temps.

    2018. A Saigon (Ho Chi Minh Ville), les Rolls ne courent pas les rues, mais les voitures et les petites motos ont envahi l’espace. Comme à Hanoi, les vélos ont disparu et les cyclopousses (ont dit « cyclo ») n’intéressent que les touristes. Je suis en vacances, mais notre fille est née ici, alors je n’ai pas vraiment l’impression d’être à l’étranger.

    Je prends des photos avec mon smartphone et je les poste immédiatement sur les réseaux sociaux. Tout va vite. Toujours plus vite.

    #desmotssurlaphoto #hanoi #saigon #vietnam #vélo #photographie

  • Saigon

    Elle se réveille vers quinze heures, un peu hébétée de ne pas avoir assez dormi. De la rue lui parviennent des bruits de klaxons, le ronflement des scooters, les cris des vendeuses de banh my (petits pains), le vacarme du chantier voisin.

    Elle allume la télévision et, entre CNN et la BBC, s’efforce de prêter attention aux principaux sujets de l’actualité. Elle se laisse aussi un moment bercer par la musique de la langue vietnamienne sur VTV, la chaîne nationale. Son téléphone mentionne plusieurs appels : sa mère, son copain, un appel inconnu. Huong lui a envoyé un texto. « Je serai un peu en retard. On se retrouve à la réception à 18 heures. »

    Après une douche rapide, elle enfile une robe d’été, prend son petit sac à dos et se dirige vers l’ascenseur. En attendant que Huong vienne la chercher, elle est libre de céder à l’envie, au besoin, de voir, de sentir la ville.

    Une fois dehors, elle marque un temps d’arrêt devant l’entrée de l’hôtel. Des hommes assis, affalés même, sur leurs petites motos garées sur le trottoir, attendent le client, l’air ensommeillé. Un type lui fait signe en lui montrant un cyclo-pousse, mais elle préfère marcher. C’est à pied qu’elle veut découvrir cette ville quasiment inconnue et qui pourtant, déjà, lui parle. Elle remonte la rue en direction du parc Tao Dan à quelques centaines de mètres. Lentement, elle sent monter en elle une impression étrange et agréable, qu’elle ne parvient pas tout de suite à identifier. C’est en arrivant à l’entrée du parc qu’elle finit par poser des mots sur une évidence. Elle est d’ici. Elle est comme eux. Elle est comme ces femmes, ces hommes, ces enfants qu’elle vient de croiser en se promenant et qui ne semblent pas la remarquer. À part le sourire entendu du réceptionniste de l’hôtel, le matin, alors qu’il découvrait son lieu de naissance sur son passeport, personne dans cette ville ne voit en elle une étrangère. Soudain, elle est Vietnamienne. Elle n’est plus « la Chinoise » dont les camarades se moquaient parfois à l’école primaire. Elle n’est plus cette « charmante jeune femme d’origine asiatique » dont ses voisins à Paris louent régulièrement le calme et la politesse. Elle s’était bien sûr un peu préparée à cette révélation, mais passer de la théorie à la pratique la bouleverse bien plus qu’elle ne l’aurait cru.

    Elle s’installe à la terrasse d’un petit bar, au milieu du parc. Pendant un moment, elle observe les quelques personnes qui, un peu plus loin, s’adonnent au qi gong, à moins que ce ne soit du tai chi, elle n’en sait trop rien. Elle prend discrètement quelques photos avec son smartphone tout en dégustant un thé glacé. Une dizaine de cages à oiseaux en bambou sont disposées sur le sol et leurs occupants, surtout des alouettes ou de petits zostérops verts et jaunes, rivalisent de vocalises. Le serveur lui explique dans un anglais approximatif que leurs propriétaires les amènent là chaque jour car la compagnie encourage les oiseaux à chanter. Certains sont des siffleurs de compétition, ils ont besoin de s’entraîner chaque jour. Des concours de chants d’oiseaux. L’idée lui plaît.

    • Extrait de « Quand tu iras à Saigon » (Editions Michalon, 2019)

    J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

    Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

    Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026