Étiquette : Bakou

  • Discussion de marchands de tapis

    Bakou, 22 juin 2000 – Déjeuner chez l’ambassadeur. Il y a là deux paléontologues azerbaïdjanais, vieux comme leur sujet de recherche scientifique. Beaucoup moins vieille et beaucoup plus intéressante en revanche est la directrice du musée des tapis de Bakou. En une heure, j’ai découvert un monde jusque-là insoupçonné (difficile d’avouer pareille lacune devant l’ambassadeur qui, lui, sait tout et qui aime bien que cela se sache).

    Il y a d’abord une géographie et un nationalisme des tapis. Dire que dans tel pays ou telle région, les tapis sont caucasiens, turcs ou persans, c’est s’engager dans un débat culturel mais surtout historique compliqué. Je découvre aussi que les tapis – les tapis
    d’Orient en tout cas – sont pour les initiés un véritable langage. On distingue le tapis pour les demandes en mariage ou le tapis pour les enterrements (où la couleur noire domine, en Azerbaïdjan) car les morts devaient sortir de chez eux dans un tapis.

    Il y a aussi le tapis destiné à faire comprendre à un visiteur qu’il est indésirable. Le visiteur est, dans ce cas, supposé bien connaître la “langue des tapis”. Le tapis des indésirables a pour caractéristique d’être en désordre. Les motifs, dont l’ordonnancement doit répondre à certaines règles, présentent des anomalies volontaires. Dans une figure où, par exemple, on trouvera de manière classique quatre chameaux, ce tapis n’en comptera qu’un ou deux… Le visiteur qui décèle ces perturbations est bien sûr prié de prendre congé sans délai.

    • Extrait de mon livre « Jours tranquilles à l’Est » (Editions Riveneuve, 2013)
  • Avant, le centre c’était Moscou

    Ranger des archives, retrouver des dossiers, des rapports. Dans le tas : « Missions à Bakou ». C’était il y a longtemps. Trois ou quatre courts séjours sur place, entre 1998 et 2000. L’idée de survoler toute l’Europe et de me retrouver sur les bords de la Caspienne était excitante. Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est (Editions Riveneuve, 2013) : 

    “Des manèges un peu désuets tournent face à la Caspienne et des hommes jouent au billard sous les arbres, devant le Musée des tapis. Je pensais arriver dans un pays figé par les rigueurs hivernales. Il fait dix degrés, le soleil brille et des femmes en blouse blanche balaient la poussière des allées du jardin public près de l’ambassade de France.

    Bakou est une grande ville. De grands et assez beaux monuments de la fin du siècle dernier s’alignent le long de larges boulevards haussmaniens. Certains sont plus vieux encore, comme cette Tour de la Vierge (car jamais conquise) au pied de la vieille ville, qui daterait du 12ème ou du 13ème siècle. “Alexandre Dumas en parle dans un de ses romans” m’assure l’un de mes nouveaux amis bakinois. L’Azerbaidjan est au carrefour des civilisations turques, persanes et russes, m’explique t-on. Il est clair que l’azeri, la langue locale, est très semblable au turc. Bien des commerces ont été ouverts par des Turcs.

    Pour ce pays indépendant depuis 1991, Istanbul redevient peu à peu la destination-phare. Avant le “centre” – comme les gens d’ici l’appellent encore – c’était Moscou. L’Union soviétique a frappé ici aussi. L’alphabet cyrillique a été imposé, la culture russe a été importée et les seules vraies références de celles et ceux qui ont fait des études sont soviétiques. Hier soir j’ai assisté au théâtre russe de Bakou à un spectacle organisé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire d’une professeur de danse. Discours (en russe) des élèves de la vieille dame digne installée sur un fauteuil au devant de la scène, puis petites scènes de ballet des mêmes élèves. Vers la fin du spectacle, une jeune femme a déclamé un poème en azeri. Tonnerre d’applaudissements dans la salle, puis danses traditionnelles azerbaidjanaises.« 

    Il y a vingt ans, les vols en provenance de Vienne – carrefour incontournable pour se rendre « à l’Est » – arrivaient à Bakou en pleine nuit et, une heure plus pard, embarquaient les passagers pour le vol retour. J’ai consigné dans mon livre le souvenir de ces départs au coeur de la nuit bakinoise.

    “Il est trois heures du matin, rue Gorki. Sur le trottoir, devant la porte de la résidence, j’attends la voiture qui doit m’emmener à l’aéroport. La nuit est agréablement fraîche. L’épicier, au coin de la rue, m’observe vaguement, vautré sur un matelas de fortune. Les bouteilles de vodka de son étalage espèrent un noctambule qui passerait par là. La ville est presque silencieuse. A peine, au loin, une sourde rumeur. Le port peut-être. Partir, passer le contrôle de sécurité, montrer patte blanche aux douaniers, s’installer en salle d’embarquement… Rituel. Là-bas, l’avion de la Swissair m’attend. Mais la nuit est là qui me prend. Je respire plus librement. Seul sur ce trottoir du pays des Shirvanshahs, soudain j’ai le temps”.

    Ecrire, raconter les départs. Un projet, peut-être.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026