Tulcea (Roumanie), 1990 – Il fait très froid en décembre à Tulcea, au bord du delta du Danube, non loin de la Mer Noire. La Roumanie vient de sortir des années Ceausescu, mais les jours sont encore difficiles pour beaucoup. Il faut s’adapter à un nouveau monde. À la table d’une cafeteria presque vide, un vieil homme se réchauffe avec un peu de mamaliga (polenta) et un gobelet de thé ou de café . Moment de solitude.
Chaque jour, je l’observe depuis ma fenêtre. Il vit, se transforme, change de couleur et de fonction. C’est l’immeuble d’en face.
Une nuit d’ avril 2009, il a failli mourir, ravagé par un incendie et j’étais aux premières loges. Jusque là, il abritait un café mal entretenu et un hôtel borgne. Depuis, des investisseurs ont restauré la façade et découpé l’immeuble en appartements. Au rez-de-chaussée, des restaurants tentent régulièrement leur chance. Le premier, du genre prétentieux, n’a pas fait long feu. Une trattoria a pris la suite et apporté, pendant de belles années, un peu de convivialité et de chaleur italienne au voisinage. C’est maintenant le tour d’un autre restaurant qui se dit « bistrot de quartier ».
J’aime particulièrement cet immeuble en hiver, comme ces images en témoignent peut-être. L’atmosphère de décembre et janvier l’enveloppe d’un mystère qui me fait voyager. Sans bouger. Derrière ma fenêtre.
Décembre 1990. Il fait froid l’hiver en Roumanie. Un vrai grand froid, souvent en dessous de moins vingt degrés. En 1990, le pays sortait, fatigué et abimé, de cinquante ans de régime communiste. Et j’ai choisi cet hiver-là pour prendre le train de nuit Bucarest-Iasi. Des amis bien intentionnés m’avaient prévenu : « Il va faire froid, même dans le train !« . Je ne suis pas du genre frileux, mais j’avais quand même emporté une couverture de survie.
Arrivé à la gare, j’ai été rejoint par Raoul Girardet, éminent historien, qui devait donner une conférence au Centre culturel français de Iasi qui venait de voir le jour sous la direction de Georges Diener, jeune et entreprenant diplomate. Les cheveux blancs du professeur Girardet, aujourd’hui disparu, lui conféraient l’autorité des aînés. L’historien ne cherchait pas à dissimuler son côté « vieille France » réactionnaire. Royaliste, il avait aussi affiché de nettes sympathies pour l’OAS pendant la guerre d’Algérie. C’est dire si je me sentais en bonne compagnie !
Nous devions voyager ensemble et partager un compartiment de deux couchettes. Des conditions en théorie très confortables donc. Infiniment plus confortables en tout cas que celles réservées à la plupart des voyageurs. Mais une fois dans le train, j’ai vite compris que la nuit allait être un peu spéciale.
Il faisait évidemment nuit noire dehors, mais on ne voyait guère mieux à l’intérieur. Une loupiote jetait dans le compartiment une lumière blafarde et il était bien difficile de lire. Mais surtout, il faisait froid. Pas question de quitter la parka. Il n’y avait bien entendu pas de wagon restaurant où nous aurions pu boire un café ou un thé brûlant histoire de nous réchauffer.
Aussi, après avoir un peu échangé nos impressions roumaines (j’avais l’avantage sur Raoul Girardet de vivre sur place depuis quatre mois), il ne nous restait plus qu’à nous coucher tout habillés. Nous coucher, mais dormir, non ! J’ai renoncé à sortir ma couverture de survie par peur du ridicule. Le train avançait lentement, en se dandinant de gauche à droite, dans un grincement permanent de la ferraille. Il n’y avait rien d’autre à voir par la fenêtre que la mystérieuse nuit roumaine. Au bout d’un certain temps, le contrôleur a ouvert brutalement la porte du compartiment pour contrôler nos tickets.
Vers deux heures du matin, et alors que je n’avais toujours pas fermé l’oeil, le professeur Girardet, pris d’une envie pressante, est parti à la recherche des toilettes. Deux minutes plus tard, je l’ai vu revenir, hilare. « Venez ! Venez voir ! C’est incroyable !« . Je l’ai donc suivi dans le couloir glacial et, comme lui, je suis resté ahuri devant les toilettes dont la porte grande ouverte donnait sur un gros tas de bois qui recouvrait totalement la cuvette. Toilettes inutilisables donc. Le bois devait, en principe, être utilisé pour alimenter une chaudière. Mais manifestement, il ne servait à rien car la température ne devait pas dépasser 7 ou 8 degrés dans le train. La situation était totalement absurde, et ma connaissance du roumain n’était pas encore suffisante pour demander des explications au sefu (j’avais déjà compris que l’on pouvait appeler « chef » tous ceux qui avaient une vague responsabilité, avec ou sans uniforme).
A l’aube, totalement frigorifiés et pour le moins fatigués, nous sommes arrivés à Iasi. Georges Diener, tout sourire, nous attendait à la gare. Il devait déjà savoir dans quelles conditions nous avions voyagé et, manifestement, cela le mettait en joie !
C’était un hiver plus froid encore que tous les autres. La route était verglacée, une neige épaisse, lourde, enveloppait les collines et les champs alentours. Le vent soufflait en rafales. Il s’efforçait de conduire en souplesse sans dépasser les 40 km/heure. Les nombreux virages étaient autant d’accidents qui l’attendaient au tournant. Il ne risquait pourtant pas de percuter une autre voiture. Seul. Il était absolument seul sur cette petite route à une cinquantaine de kilomètres de Visegrad. Il avait décidé de passer par là pour se rendre à Skopje. Un trajet d’une bonne dizaine d’heures en temps normal. Au minimum quinze par ce froid. Ce n’était pas l’itinéraire le plus court, mais il voulait revoir la Drina, s’arrêter un instant sur le pont, penser à Andric, se redire que tout avait déjà été écrit.
Et puis, il les a vus. Au bord du chemin, deux chevaux morts. Couchés dans un champ, en partie ensevelis sous la neige, deux gros chevaux noirs. Deux taches brunes dans ce paysage blanc et lugubre. Il n’a pas osé s’arrêter. Freiner, c’était à coup sûr glisser dans le fossé. Il a continué à rouler lentement. L’autoradio ne captait aucune fréquence. Le silence et la fatigue commençaient à lui peser. Peut-être aurait-il quand même dû stopper un instant devant ces chevaux morts ? Mais pourquoi faire après tout ? Et puis, cette terre avait vu tant de morts… Deux cadavres de chevaux abandonnés n’allaient pas changer la face du monde. C’est ce qu’il s’était dit. En entrant dans Visegrad, il a cherché le panneau Priboj. Il savait qu’à partir de là la route allait être plus étroite et plus dangereuse encore. Il a poursuivi son chemin. Tant pis pour le pont. Tant pis pour Ivo Andric. Les chevaux morts. L’image le poursuivait. Il aurait dû s’arrêter.
J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.
Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.