Étiquette : Balkans

  • Check Point Wien Airport, 1996

    Photo © M. Capelle

    Je suis arrivé cet après-midi à Sofia par un vol Balkans Airlines en provenance de Vienne. Le “duty-free” de l’aéroport de Vienne. Un monde à part. Une quinzaine de magasins et toutes les merveilles du monde occidental. Hommes d’affaires entre deux avions, cocottes parfumées entre deux affaires. Tout est mortellement propre.

    Direction le terminal B. Soudain, tout bascule. Passé le point de contrôle des bagages à main, l’humanité n’est plus la même. Les avions, ici, partent pour Tirana, Istanbul, Sofia… Les hommes d’affaires ont des allures d’hommes de main. Un vieux bonhomme à barbe blanche arbore ses médailles militaires bien haut sur la poitrine. Des femmes portent les foulards décorés de fleurs aux couleurs vives que l’on voit partout dans “l’autre Europe”. Personne de ce côté-ci de l’aéroport n’a l’air gai.

    L’aéroport de Vienne est un poste-frontière. Personne ici n’utilise les cabines téléphoniques “à carte de crédit”. Ceux qui ont quelqu’un à appeler fouillent dans leurs poches pour en extirper les derniers schillings. Puis ils parlent dans des langues de l’autre monde.

    Sofia, le 7 mars 1996

    • Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est – Chroniques des années 1989 – 2000 (Riveneuve Editions, 2013)

  • Planète Paprika

    « L’Est ? C’est tout droit. Tu y es presque… »

    Une fois engagé sur l’autoroute, j’enclenche la cassette. Toujours la même. Auberge (Chris Rea). C’est le vrai signal du départ. Sur la voie de gauche, les grosses allemandes fonçent à plus de deux cents à l’heure. Litanie des panneaux indicateurs. Mannheim, Ansbach, Nurnberg, Passau, Linz… toujours un peu plus à l’Est. Mille quatre cents kilomètres d’une traite. Trois frontières avec policiers, douaniers, passeports et coups de tampon. Quand, dans les stations service, on peut acheter des pastèques, on sait qu’on est en Hongrie. Arrivée à Budapest à la tombée du jour.

    Je réserve Smooth operator (Sade) pour les routes sinueuses des Carpates. Le saxo et la voix sirupeuse de Sade me bercent agréablement dans les virages. Parfois, une charrette m’oblige à rouler au pas pendant de longues minutes. Impossible de doubler, faute de visibilité. Je traverse des villages figés au début du vingtième siècle. Des enfants font de grands signes au passage de la voiture. Sur la route, quelques ateliers de vulcanizers attendent la prochaine crevaison.

    La bouteille de whisky circule vite dans cette boite de nuit belgradoise. Clientèle d’habitués. Types body-buildés, filles body-gardées, expatriés trop friqués, serveurs pas pressés. L’épaisse fumée des cigarettes masque les visages et la musique étouffe les discussions. Vers quatre heures du matin, je décide de partir. J’ai beaucoup trop bu mais je n’ai pas sommeil. Je reprends la route pour Sarajevo. Dans mon état c’est une idiotie, mais je n’ai pas envie de rester dans la capitale serbe. Pour entamer les cinq heures de trajet, ce sera Ederlezi (Goran Bregovic). Il fait nuit noire. Je suis seul sur la route qui serpente entre collines et forêt. S’il m’arrive quelque chose… Mais il ne m’arrivera rien. 

    Cet hiver là est particulièrement rude. Les routes sont verglacées, la neige masque toute la végétation. Le paysage est magnifique et effrayant. Je croise deux chevaux morts de froid, oubliés dans un champ. Cinq cents kilomètres de Sarajevo à Skopje, en passant par Pristina. Huit à neuf heures de route en temps normal, mais cette fois il me faudra quatorze heures. Je roule doucement et m’efforce de ne pas trop regarder le précipice qui, parfois, longe la route. Cadeau de l’ami Richard, la magnifique Symphonie N°3 d’Henrik Gorecki m’accompagne. En version CD cette fois. Les années ont passé, finies les cassettes. Devant le quartier général des forces de l’OTAN à Sarajevo, des petits malins vendent en toute impunité des CDs piratés à 5 km (konvertibil maraka, l’équivalent de 2,5 euros) l’unité.

    Je ne roule plus vers l’Est, mais, entretemps Shantel a sorti Planet Paprika. Parfois, pour retrouver les couleurs et les parfums de l’Est, je prends le volant et j’écoute les fanfares balkaniques.

    « Some say that I come from Russia
    Some think that I come from Africa
    But I’m so exotic I’m so erotic
    ‘Cause I come from the Planet Paprika ! »

  • Hors d’atteinte

    Il fallait prendre l’air. Fuir Paris et l’ennui. Revoir l’horizon. Retrouver l’excitation. Alors F. est allé chercher la décapotable et l’a garée sur le trottoir. Pas une Alfa, pas une BM, évidemment pas une Bentley. Juste une vieille Golf noire. En trois minutes nous étions prêts. Pas de bagages, juste les passeports et les Ray Ban.

    F. s’est vautré à l’arrière, R. a grimpé à mes côtés et j’ai pris le volant. Forcément. La route, j’étais le seul à la connaître par cœur. Il y a plusieurs trajets possibles, mais j’avais décidé de ne pas leur demander leur avis et de passer par Stuttgart, Munich, Salzbourg avant de descendre vers les Balkans.

    A 130 ou 140 sur l’autoroute, chemise au vent, on n’entend rien. Même pas Chris Rea à fond dans le lecteur de CD. F. s’en foutait car avant même d’arriver à Reims, il pionçait déjà comme un bébé sur la banquette arrière. R. essayait vaguement de me faire la conversation mais, d’une part, je ne comprenais qu’un mot sur deux, et d’autre part, je n’avais pas envie de causer. Rouler comme une brute et en silence, j’aime ça. J’avais déjà plusieurs fois effectué ce parcours tout seul pour mon plus grand bonheur.

    Vers Strasbourg on s’est arrêté pour pisser et faire le plein. Il devait être environ midi, plein soleil. On a bu un café vite fait et roule ma poule ! F. a sorti son paquet de Gauloises. Depuis le départ et malgré la chaleur, il n’avait pas encore enlevé son imperméable noir. De temps en temps, je jetais un œil sur lui dans le rétro et je voyais bien que, déjà, il était loin.

    R., lui, était impatient. Il n’était encore jamais allé au pays d’Ivo Andric et avait hâte de flairer des odeurs inconnues. Avec sa gueule de jeune premier, je me disais qu’il pouvait tout se permettre, que partout les portes s’ouvriraient sur son chemin.

    En Allemagne, comme d’habitude, l’autoroute s’est transformée en circuit de Formule 1. A 150, nous étions en permanence dépassés par des Audi, des 500 SE, des BM et même des petites bagnoles lancées à fond sur le ruban de la mort. F. s’était rendormi et, derrière ses lunettes noires, je ne savais pas si R. en faisait autant ou s’il imaginait son prochain rôle. Et puis, je n’avais pas intérêt à regarder trop souvent derrière ou à droite. La Golf vieillissante n’était pas très stable et il fallait se cramponner au volant.

    Dans la soirée, après une rapide halte casse-croûte, nous sommes arrivés à Villach, au bout de l’Autriche. Trop propre, l’Autriche. Trop bien rangée. J’étais pressé de retrouver l’à-peu-près balkanique. Les zones grises. L’incertitude aussi. Une fois entrés en Slovénie, j’ai posé la Golf sur une aire de l’autoroute. Il n’était pas loin de minuit. Pas besoin de rabattre la capote. On entendait le grondement des poids-lourds qui passaient à toute vitesse à cinquante mètres. J’ai vérifié que mon couteau était toujours dans le vide-poche de la portière et j’ai essayé de dormir deux ou trois heures. Les deux autres ne m’avaient pas attendu.

    Le lendemain, après avoir quitté l’autoroute au niveau de Bosanska Gradiska, nous sommes arrivés à destination. Le bout de la route. J. nous attendait devant un café, sur la place de la petite ville. Il a rigolé en voyant la Golf pourrie et nos gueules noires de poussière. Bien sûr on a fait la tournée des amis et j’ai laissé J. raconter l’endroit à R. qui semblait vouloir tout savoir. Le soir on a fait la fête avec bière, musique et cevapcici. C’est vers minuit que R. a demandé si il y avait un casino dans le coin.

    – Un casino ?

    Oui, il voulait jouer. Il aimait jouer. Il avait besoin de jouer, là, tout de suite. Il n’y avait bien sûr pas de casino dans le secteur et je me suis dit qu’il nous emmerdait un peu. Mais, bon prince, J. a fini par lui indiquer un hôtel où il trouverait quelques machines à sous.

    On a retrouvé R. le lendemain matin, alors qu’après une nuit de sommeil lourd chez J., nous sirotions un café sur la terrasse. Il est descendu d’un taxi et s’est pointé, le teint pas frais. Il avait gagné une centaine d’euros et il était content. J’ai pensé à Hors d’atteinte d’Emmanuel Carrère, mais je n’ai rien dit. D’ailleurs personne n’a évoqué cet épisode. La matinée est passée rapidement à ne rien faire. J’ai vaguement pensé à quelques collègues restés à Paris, mais sans plus. F. avait fini par se débarrasser de son imper et il en était à son deuxième paquet de clopes. A ce moment, je pense qu’il était heureux.

    En fin d’après-midi, il a fallu repartir. C’était juste un aller-retour au cœur des Balkans. Comme un shoot.

    Après cinq heures de route, nous nous sommes arrêtés pour dormir chez des amis. Dans la ville en question il y avait un casino, un vrai. R. le savait et il nous a faussé compagnie au milieu de la nuit. Cette fois encore, il nous a rejoint au petit matin. F. avait déjà pris place à l’arrière de la Golf et, au volant, je faisais mine d’attendre patiemment. R. s’est affalé sans un mot dans le siège passager et j’ai mis le contact. Il s’est endormi assez rapidement, comme F. d’ailleurs. J’étais à nouveau seul avec la route, heureux d’avoir retrouvé pour quelques heures des collines, des bruits, des odeurs. Le grincement des roues des vieux tramways, l’appel des muezzins en haut des minarets, le miel des baklavas qui colle aux doigts.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026