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  • Le monde sans le Mur

    Die Mauer ist weg !” (le Mur est tombé) titraient mes étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille en 1989, en “une” de leur journal de fin d’année. Le hasard voulait qu’ils se trouvent à Berlin en voyage d’études la fameuse semaine où l’Histoire de l’Allemagne, celle du monde aussi, allait basculer. C’est vrai, le Mur est tombé, mais dix ans plus tard il en reste encore un morceau. Un pan de huit cents mètres, couvert de graffitis plus ou moins inspirés, comme cette caricature de Leonid Brejnev qui embrasse à pleine bouche Erich Honecker.


    Les Berlinois ont modérément fêté hier les dix ans de la chute de leur mur, érigé en 1961 par la RDA pour tenter de contenir l’exode des Allemands de l’Est vers Berlin-Ouest, territoire de la République fédérale d’Allemagne. C’est pourtant ici que tout a commencé (ou que tout s’est terminé pour d’autres). Sans la chute du Mur de Berlin, je ne serai jamais parti à Bucarest en 1990. Le changement d’époque, la chute des régimes communistes, a profondément modifié le paysage médiatique des pays concernés. Nouveaux journaux, créations de stations de radio, de chaînes de télévision… Les jeunes voulaient devenir journalistes “pour dire la vérité”. Les anciens espéraient le rester pour dire leur vérité. Très vite des centaines, des milliers d’étudiants ou de professionnels déjà en place, en Europe dite “de l’Est”, mais aussi en Afrique et en Asie, ont eu besoin d’apprendre un métier : le journalisme. Des centres de formation, des experts, ont été sollicités pour monter des programmes de coopération. Les gouvernements occidentaux, les fondations américaines, ne lésinaient pas sur les moyens. Les médias étaient un domaine “sensible”, comme aiment le dire avec gourmandise les diplomates, et on trouvait toujours un ministre ou un ambassadeur pour affirmer qu’investir dans la formation des futurs journalistes était une priorité.

    Par la suite les uns et les autres ont un peu déchanté. D’une part parce qu’ils se sont rendus compte que former un journaliste roumain, bulgare ou russe n’en fait pas pour autant un allié indéfectible de la France (ou des Etats-Unis, ou de la Suède, etc.). D’autre part parce qu’il a bien fallu admettre également que la formation demande du temps et donc un engagement sur la durée, souvent peu compatible avec les aléas de la politique internationale et les restrictions budgétaires qui suivent toujours les grandes déclarations et les belles promesses.

    Difficile de ne pas penser à tout cela, ici à Berlin, où je mets les pieds pour la première fois. Ce coup d’oeil dans le rétroviseur me permet de mesurer un peu le chemin parcouru depuis 1990, par moi-même certes, mais surtout par tous ces pays. Un peu de prudence quand même : dans la plupart des cas, je suis resté dans les capitales des pays concernés. Or, comparer les capitales entre elles n’est pas toujours pertinent. Il faut s’efforcer de comparer les capitales au reste du pays, ce que je n’ai que trop rarement pu faire. Seule exception notable : la Roumanie.

    Mais revenons à nos moutons berlinois. Côté est, on réhabilite à tours de bras les immeubles de l’époque communiste. A quelques centaines de mètres de quartiers jumeaux de ceux de Csepel (banlieue ouvrière de Budapest), les Galeries Lafayette se sont insolemment installées dans un bâtiment de verre, sur la Friedrichstrasse, à deux pas de l’ancien Checkpoint Charlie. C’était une rue triste d’un pays communiste. C’est maintenant une avenue que l’on imaginerait sans peine à Paris où à New York. Même pas en fait : ici, du passé on essaye de faire table rase. Tout est neuf, tout brille, tout est propre. Le Berlin d’autrefois, bombardé pendant la guerre, a été remplacé par un Berlin moderne, un peu colossal par endroits, dans le secteur ouest. Maintenant – avec quarante ans de retard – c’est au tour du secteur est d’être livré aux grues, pelleteuses et autres machines infernales. La Postdamer Platz est un chantier gigantesque. Sony a installé là son siège européen. Des tours de verre et d’acier vont bientôt couvrir les cinquante hectares du terrain où, au début du siècle, circulaient les tramways.

    Le “volk” allemand fait la queue devant le Reichstag. Une heure d’attente dans le froid piquant pour accéder à l’étonnante coupole de verre, au sommet du bâtiment, qui offre une vue imprenable sur la ville, à commencer par la porte de Brandebourg, toute proche. Après les députés, le gouvernement a quitté Bonn et vient de s’installer à Berlin et tout n’est pas encore vraiment en place.
    La ville ne semble pas vraiment agitée. Les larges avenues ne sont pas encombrées de voitures et, sur les trottoirs, une voie est réservée aux vélos. Sur l’Alexanderplatz, des hommes, des femmes, des enfants aussi, écrivent un vœu pour les dix ans de la chute du Mur et l’affichent sur un panneau. Je m’approche et tente de déchiffrer certains de ces messages, bouteilles à la mer. Tout de suite un mot se détache. Formidable. Terrible. “Ostalgia”.

    Berlin, le 10 novembre 1999

    (Extrait de mon livre « Jours tranquilles à l’Est » – Editions Riveneuve, 2013).

  • L’Ostalgia des gens de l’Est et celle des bobos

    En 1989, le monde a changé. Ce 9 novembre 2019, il y aura trente ans que le Mur de Berlin est tombé.

    Dans Jours tranquilles à l’Est,  livre paru en 2013 aux éditions Riveneuve, préfacé par Enki Bilal, je propose des chroniques de la décennie 1990 qui fut, à l’Est, celle des espoirs et des enthousiasmes puis celle des désillusions. Le livre est épuisé en version papier, mais il est disponible en version numérique.

    Si je le mentionne ici, c’est parce que je lis et j’entends régulièrement des propos de responsables politiques ou de quelques universitaires (français entre autres), qui relèvent de la falsification des faits et de l’Histoire. A les entendre, la chute du Mur et de la RDA ne fut rien d’autre qu’une brutale annexion de l’Est par l’Ouest, un sale coup du monde capitaliste contre les démocraties dites populaires. Jean-Luc Mélenchon, par exemple, vient de se féliciter d’un article du Monde Diplomatique soutenant cette thèse. Manifestement, la réunification allemande dérange cette partie de la gauche qui a cru aux mérites de la RDA, et des pays du bloc soviétique.

    Il sera beaucoup question de commémoration et de mémoire ces jours-ci et on ferait bien de ne pas confondre l’Ostalgia (la nostalgie de l’Est) d’une partie de la population qui vivait de l’autre côté du rideau de fer, et celle de quelques bobos en mal de célébrité. J’ai vu, entendu, tellement de Roumains, de Hongrois, de Polonais, de Bulgares, exprimer leurs peurs face au nouveau monde, celui dans lequel ils se sont retrouvés après 1989. J’ai notamment vu, en 1990, des hommes et des femmes pleurer sur la tombe de Ceausescu et manifestement il ne s’agissait pas de dignitaires de l’ancien régime. Ces gens craignaient de ne pas pouvoir s’adapter. Ils étaient, sous le communisme, privés de liberté, mais l’Etat leur fournissait un travail et un logement. Dans le monde d’après, les règles du jeu étaient bien différentes. Aussi, je peux comprendre leurs réactions.

    J’ai beaucoup moins de compréhension, en revanche, pour les déclarations des nostalgiques de salon qui expliquent la larme à l’oeil, que l’on a tout fait pour effacer les réussites de la RDA et de l’Europe de l’Est en général. On peut aussi être dubitatif devant les travaux d’un Nicolas Offenstadt, qui professe que l’Allemagne de l’Ouest a tout mis en oeuvre pour gommer l’héritage et la mémoire de la RDA, notamment en matière culturelle, sur les lieux de travail. Selon lui, la RDA et sa population auraient été systématiquement dévalorisées, ce qui alimenterait le ressentiment des Ossies à l’égard des Wessies. Mais peut-on affirmer, comme le font certains, que les populations de l’Est de l’Europe, à peine libérées du communisme, ont purement et simplement été asservies par les gouvernements de l’Ouest et en particulier par l’Union Européenne (l’UE, cet épouvantail) ?

    Et que dire aussi, de cette mode qui consiste à s’offrir un petit coup d’air froid venu de l’Est ? Le tourisme, soi-disant de mémoire, autour, non seulement de la chute du Mur, mais plus largement de la vie à l’Est « autrefois » peut faire grincer des dents. Qui n’a pas encore sa Trabi relookée façon rive gauche ?

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026