Étiquette : Europe

  • Un tramway nommé Europe

    Istanbul, 2007

    Les deux gamins sont agrippés à l’arrière du tram. Accroupis sur une barre métallique, ils rigolent et s’efforcent de ne pas se faire pincer par le contrôleur. Les voyageurs, plongés dans leur journal ou leurs pensées, font mine de ne pas les voir. A Lisbonne, à Riga, à Sarajevo, dans bien des villes, on pouvait il y a quelques années encore assister à cette scène de la vie quotidienne. Hélas (ou tant mieux?), les bons vieux tramways ont souvent été remplacés par des trams modernes et silencieux, sur les flancs desquels il est impossible de s’inviter en passager clandestin.

    Néanmoins, la présence ou non de trams dans nos rues dessine une intéressante carte de l’Europe. Une carte qui ne suit pas forcément les frontières de l’Europe centrale, orientale, occidentale ou du Nord. Y a t-il un tramway chez vous ?

    Qu’il brinquebale et grince sur de vieux rails usés ou glisse sans bruit sur les chaussées de nos cités, le tram est devenu un animal domestique. Avez-vous déjà vu un tramway dévier de sa route ? Obéissant et rassurant, le tram est apprivoisé depuis longtemps.

    S’il fallait vous convaincre de la place occupée par le tram dans nos vies, sachez que le 3 juin, Oradea (Roumanie), accueillera le championnat d’Europe des conducteurs de tram.

  • Frontières

    Longer les frontières. Les franchir parfois. Depuis ce matin, avec l’entrée de la Finlande en son sein, la frontière entre l’OTAN et la Russie est deux fois plus longue. Sur une carte, vous pouvez la suivre du doigt ou des yeux cette frontière. Elle part de l’extrême-nord de l’Europe, file vers les Pays Baltes, la Pologne, la Tchéquie, la Hongrie, descend vers la Roumanie, plonge dans la Mer Noire et termine sa course à la frontière turco-géorgienne. Un jour, on peut espérer qu’elle englobera l’Ukraine.

    Pour les habitants de ces pays dits « de l’Est », cette frontière est au moins aussi importante que celle de l’Union européenne. Dès la chute de l’Union soviétique et des régimes communistes voisins, ils ont compris que l’OTAN était pour eux une garantie de sécurité. Vu de Paris, de Londres ou de Washington, cela pouvait sembler théorique. Mais depuis le 24 février 2022, la menace est devenue bien réelle. Bien des Occidentaux, jusque là endormis par des décennies de discours sur la paix européenne, ont commencé à s’intéresser sérieusement aux frontières, et plus seulement sous l’angle du tourisme.

  • Aéroport de Vienne, antichambre de l’Est

    Je suis arrivé cet après-midi à Sofia par un vol Balkans Airlines en provenance de Vienne. Le “duty-free” de l’aéroport de Vienne. Un monde à part. Une quinzaine de magasins et toutes les merveilles du monde occidental. Hommes d’affaires entre deux avions, cocottes parfumées entre deux affaires. Tout est mortellement propre. Direction le terminal B. Soudain, tout bascule. Passé le point de contrôle des bagages à main, l’humanité n’est plus la même. Les avions, ici, partent pour Tirana, Istanbul, Sofia… Les hommes d’affaires ont des allures d’hommes de main. Un vieux bonhomme à barbe blanche arbore ses médailles militaires bien haut sur la poitrine. Des femmes portent les foulards décorés de fleurs aux couleurs vives que l’on voit partout dans “l’autre Europe”.

    Personne de ce côté-ci de l’aéroport n’a l’air gai. L’aéroport de Vienne est un poste-frontière. Personne ici n’utilise les cabines téléphoniques “à carte de crédit”. Ceux qui ont quelqu’un à appeler fouillent dans leurs poches pour en extirper les derniers schillings. Puis ils parlent dans des langues de l’autre monde.

    Sofia, le 7 mars 1996

    (Extrait de « Jours tranquilles à l’Est », Editions Riveneuve, 2013)

  • Planète Paprika

    « L’Est ? C’est tout droit. Tu y es presque… »

    Une fois engagé sur l’autoroute, j’enclenche la cassette. Toujours la même. Auberge (Chris Rea). C’est le vrai signal du départ. Sur la voie de gauche, les grosses allemandes fonçent à plus de deux cents à l’heure. Litanie des panneaux indicateurs. Mannheim, Ansbach, Nurnberg, Passau, Linz… toujours un peu plus à l’Est. Mille quatre cents kilomètres d’une traite. Trois frontières avec policiers, douaniers, passeports et coups de tampon. Quand, dans les stations service, on peut acheter des pastèques, on sait qu’on est en Hongrie. Arrivée à Budapest à la tombée du jour.

    Je réserve Smooth operator (Sade) pour les routes sinueuses des Carpates. Le saxo et la voix sirupeuse de Sade me bercent agréablement dans les virages. Parfois, une charrette m’oblige à rouler au pas pendant de longues minutes. Impossible de doubler, faute de visibilité. Je traverse des villages figés au début du vingtième siècle. Des enfants font de grands signes au passage de la voiture. Sur la route, quelques ateliers de vulcanizers attendent la prochaine crevaison.

    La bouteille de whisky circule vite dans cette boite de nuit belgradoise. Clientèle d’habitués. Types body-buildés, filles body-gardées, expatriés trop friqués, serveurs pas pressés. L’épaisse fumée des cigarettes masque les visages et la musique étouffe les discussions. Vers quatre heures du matin, je décide de partir. J’ai beaucoup trop bu mais je n’ai pas sommeil. Je reprends la route pour Sarajevo. Dans mon état c’est une idiotie, mais je n’ai pas envie de rester dans la capitale serbe. Pour entamer les cinq heures de trajet, ce sera Ederlezi (Goran Bregovic). Il fait nuit noire. Je suis seul sur la route qui serpente entre collines et forêt. S’il m’arrive quelque chose… Mais il ne m’arrivera rien. 

    Cet hiver là est particulièrement rude. Les routes sont verglacées, la neige masque toute la végétation. Le paysage est magnifique et effrayant. Je croise deux chevaux morts de froid, oubliés dans un champ. Cinq cents kilomètres de Sarajevo à Skopje, en passant par Pristina. Huit à neuf heures de route en temps normal, mais cette fois il me faudra quatorze heures. Je roule doucement et m’efforce de ne pas trop regarder le précipice qui, parfois, longe la route. Cadeau de l’ami Richard, la magnifique Symphonie N°3 d’Henrik Gorecki m’accompagne. En version CD cette fois. Les années ont passé, finies les cassettes. Devant le quartier général des forces de l’OTAN à Sarajevo, des petits malins vendent en toute impunité des CDs piratés à 5 km (konvertibil maraka, l’équivalent de 2,5 euros) l’unité.

    Je ne roule plus vers l’Est, mais, entretemps Shantel a sorti Planet Paprika. Parfois, pour retrouver les couleurs et les parfums de l’Est, je prends le volant et j’écoute les fanfares balkaniques.

    « Some say that I come from Russia
    Some think that I come from Africa
    But I’m so exotic I’m so erotic
    ‘Cause I come from the Planet Paprika ! »

  • « Regarde ! On arrive à la frontière ! »

    Un article de Jean Quatremer dans Libération, sur « le retour des frontières » a attiré mon attention ce matin. Il y est question de la conduite à adopter, en Europe, face à la pandémie de coronavirus. Dans notre monde ouvert, multipolaire, multilatéral, multi tout ce que l’on veut, il est convenu lorsqu’on évoque un éventuel retour des frontières d’afficher un air horrifié.

    A t-on, malgré tout, le droit de se souvenir d’un temps, pas si lointain, où les frontières nous aidaient à dessiner et à comprendre le monde ? J’ai eu la chance d’en franchir beaucoup et pendant longtemps, en voiture, en train, en avion. Si, parfois, j’ai pu être agacé par la lenteur ou la bêtise de certains contrôles (j’en donne un exemple ici), je garde de ces années une certaine nostalgie.

    Petit, je franchissais régulièrement la frontière, entre le nord de la France, où j’habitais, et la Belgique. Nous allions, dans la voiture de mes parents, faire des courses à Menin ou jouer au parc d’attractions de Dadizele. A la douane (nous ne disions pas « la frontière »), généralement sans même regarder nos papiers, le policier levait une barrière rouge et blanche et nous savions que nous étions alors en Belgique.

    Plus tard, j’ai traversé bien des fois l’Europe et il fallait alors montrer patte blanche en passant d’un pays à l’autre. Passeport, papiers de la voiture, ouverture du coffre… Souvent il s’agissait d’une simple formalité, mais parfois il fallait s’armer de patience. Jamais le passage de la frontière n’était anodin. Barrières, guérites, miradors et chevaux de frise parfois… On voyait, on savait que l’on passait d’un pays à l’autre. Je me suis construit une représentation de l’Europe de cette façon. Aujourd’hui, les limites entre les pays sont invisibles, effacées, inexistantes. Le petit panneau qui indique que l’on entre en Allemagne ou en Hongrie ne fait que tristement illusion.

    On l’a oublié, mais les trains s’arrêtaient également aux frontières. Douaniers et policiers montaient à bord et contrôlaient les passagers avec plus ou moins de précision. La peur de l’uniforme fonctionnait bien. Chacun attendait son tour en se répétant mentalement qu’il n’avait rien à se reprocher. 

    Nous ne pouvons sans doute pas, en Europe, revenir à ce monde là, sans être accusé de remettre en question la libre circulation des personnes (je ne m’intéresse pas, ici, aux marchandises). Je n’oublie pas que pour beaucoup, le passage d’une frontière a pu représenter un risque énorme, un danger de mort parfois. Je sais aussi que pour les migrants qui tentent chaque jour d’arriver dans nos contrées privilégiées, la frontière est à la fois un horizon rêvé et le plus souvent un obstacle infranchissable.

    Pourtant, au risque de passer pour un dangereux réactionnaire, je regrette ces barrières d’autrefois. Sans doute parce qu’elles traçaient les limites d’un monde plus simple.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026