• Quai des brumes

    Lille, janvier 2025
  • Génération Fax

    Les plus de quarante ans n’ont certainement pas oublié les crachotis du fax qui, lentement, glissait dans le télécopieur. Ne pas confondre avec le bruit du modem 56 K, ce machin à bas débit qui, avec l’arrivée d’Internet, devait nous transformer en travailleurs connectés. Non, le fax, dans ses premières versions en tout cas, est un peu plus ancien encore !

    Pas question de sombrer dans le « c’était mieux avant », mais alors que nous vivons tous sous la dictature de l’immédiat, on peut se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps nous étions capables d’attendre, voire de réfléchir en attendant. Aujourd’hui, les mails partent et arrivent en une seconde, les tweets, les posts, pleuvent comme à Gravelotte, on pianote quelques numéros sur un écran et « on parle en visio » au tonton d’Amérique.

    Donc, rappel pour les plus jeunes : autrefois, les communications n’étaient pas très point. Sans remonter à l’époque glorieuse du téléphone en bakelite (oui, je l’ai connue…), appeler un correspondant en Asie, en Afrique, en URSS, pouvait être compliqué. Les lignes étaient mauvaises. Alors, le fax pouvait nous sauver. Après avoir essayé d’appeler dix fois, vingt fois, on se décidait à rédiger puis à envoyer un fax. Bonne idée de rédiger, non ? Cela permet de poser ses idées, de mettre en forme son propos. Beaucoup mieux que les hésitations, les répétitions et les digressions des conversations téléphoniques. Alors, va pour le fax ! Mais, la course d’obstacles n’était pas terminée pour autant. Si les lignes étaient encombrées pour le téléphone, elles l’étaient pour le fax aussi. Donc, pour envoyer une simple lettre à un destinataire dans un pays un peu « compliqué » il fallait souvent s’y prendre à plusieurs reprises. Et quand il s’agissait d’envoyer une note de cinq ou dix pages, le diable des télécoms décidait parfois d’interrompre le transfert au milieu du troisième feuillet. Enervant, non ? Pas toujours, en fait. Nous devenions zen malgré nous. Aussi, parfois, nous renoncions à l’envoi. « Ce document est-il vraiment essentiel, après tout ? ».

    Par la suite, dans leur grande bonté, les industriels ont fabriqué des télécopieurs qui recomposaient automatiquement les numéros occupés ou inaccessibles. On pouvait quitter le bureau le soir après avoir lancé la machine et revenir le lendemain matin en espérant découvrir l’accusé de réception du fax. Evidemment, il y avait toujours des esclaves des outils (j’en étais) qui, beaucoup moins cools, refusaient de partir avant d’avoir dompté le télécopieur.

    (Non, je ne suis pas en train d’écrire mes mémoires).

  • Les coquelicots de Gabri

    Mai, 2046 – La Fontaine aux Ours –

    La semaine dernière, Gabri est encore venu m’emmerder. Sa vieille salopette jaune canari était maculée de taches de peinture multicolores. Il avait certainement encore passé la nuit au fond du hangar, à se prendre pour un artiste. Il était tout excité et j’avais du mal à comprendre ce qu’il essayait de me dire. « Signal ! Signal ! » me criait-il sous le nez.

    – Calme toi, Gabri ! Je ne suis pas sourd ! Tu me fatigues avec ton « Signal » !

    – Ben, il est revenu !

    Deux ou trois fois par mois, le vieux Gabri recommençait son numéro. Il était persuadé que dans notre trou perdu, dans notre abri loin du monde, on pouvait encore recevoir le signal d’on se sait quel opérateur de télécom. Régulièrement, il mettait en route le groupe électrogène, puis il branchait son téléphone complètement pourri et il testait. Et parfois, il en était persuadé, il captait un signal.
    Je crois que ce pauvre Gabri devenait dingue, à force de solitude. Nous étions encore sept à vivre ici depuis cinq ans et pour lui cela devenait difficile.

    Quand Robert Fontaine a pris le pouvoir, aidé par des milices d’extrême-droite après des semaines de violence, nous avions décidé de mettre en oeuvre le plan préparé depuis plusieurs années déjà. Depuis la chute de la démocratie aux Etats-Unis et la montée des régimes fascistes un peu partout dans le monde occidental, nous pensions qu’il était totalement vain de tenter de résister. Fuir et se cacher était devenu la seule option. Au départ, nous formions un groupe d’une cinquantaine d’hommes et femmes. Des Français pour la plupart, quelques Espagnols et un Belge. Nous étions en contact avec d’autres groupes similaires, essentiellement en Europe.
    Le jour de la grande bascule, seuls douze d’entre nous ont finalement franchi le pas. Il nous a fallu trois jours, en train puis à vélo et à pied, pour rejoindre notre planque à La Fontaine aux Ours. Sur place nous avions entreposé depuis longtemps tout le nécessaire pour vivre notre nouvelle vie. La grange était assez spacieuse pour abriter notre petite troupe et les maisonnettes alentour, ensevelies sous les saules, pourraient recevoir du monde si, plus tard, d’autres fuyards décidaient de nous rejoindre. A la fin des années 2020, j’avais repéré ce minuscule hameau abandonné et tout de suite j’avais compris que si un jour nous devions tout quitter, ce serait pour nous réfugier ici.

    Nos deux enfants se sont vite acclimatés à notre nouvelle existence. Ma femme beaucoup moins. Elle est repartie au bout de six mois en nous traitant de cinglés. Nous nous étions pourtant tous formés aux techniques de survie en milieu hostile, nous avions participé à des camps d’entrainement, en été et en hiver, nous avions appris à ne plus laisser de traces, à disparaître. Il y a trois ans, une bagarre a éclaté entre Pierre et Rodriguez, pour une banale histoire de viande de sanglier à se partager. Gravement blessés tous les deux, le torse et les membres sérieusement tailladés, ils sont morts faute de soins appropriés. Quelques semaines plus tard, deux membres du groupe ont disparu. On ne les a jamais retrouvés. Tombés dans un ravin ? Partis vers le village le plus proche, à une trentaine de kilomètres, pour nous dénoncer ? On ne sait pas, mais, depuis, une sourde inquiétude nous accompagne chaque jour. Nous n’étions plus que sept, dont le père Gabri, quatre vingt-un ans, ancien berger et militant écologiste. Gabri, notre patriarche, qui perd la boule.

    Alors, hier, quand Gabri est venu me trouver, les yeux exorbités, avec son téléphone vert pomme au bout du bras, j’ai failli l’envoyer promener. Mais, contrairement à son habitude, il ne disait rien. Il est juste venu s’installer sur le banc à mes côtés et d’un geste lent, presque solennel, il m’a montré l’écran. Sur une photo de mauvaise qualité, on distinguait une ancienne maison à flanc de colline. Dans la prairie voisine, quelques brebis respiraient l’air pur sous des cerisiers en fleurs et la garde d’un gros patou.
    Je n’ai pas réagi quand Gabri a pris mon bras et, sans me regarder, a murmuré : « Je vais rentrer maintenant ».
    Ce matin nous ne sommes plus que six, tristement silencieux dans la grange. Mon fils aîné a accroché une immense toile de Gabri sur le mur au fond. Un gigantesque champ de coquelicots qui, soudain, illumine notre quotidien.

  • Discussion de marchands de tapis

    Bakou, 22 juin 2000 – Déjeuner chez l’ambassadeur. Il y a là deux paléontologues azerbaïdjanais, vieux comme leur sujet de recherche scientifique. Beaucoup moins vieille et beaucoup plus intéressante en revanche est la directrice du musée des tapis de Bakou. En une heure, j’ai découvert un monde jusque-là insoupçonné (difficile d’avouer pareille lacune devant l’ambassadeur qui, lui, sait tout et qui aime bien que cela se sache).

    Il y a d’abord une géographie et un nationalisme des tapis. Dire que dans tel pays ou telle région, les tapis sont caucasiens, turcs ou persans, c’est s’engager dans un débat culturel mais surtout historique compliqué. Je découvre aussi que les tapis – les tapis
    d’Orient en tout cas – sont pour les initiés un véritable langage. On distingue le tapis pour les demandes en mariage ou le tapis pour les enterrements (où la couleur noire domine, en Azerbaïdjan) car les morts devaient sortir de chez eux dans un tapis.

    Il y a aussi le tapis destiné à faire comprendre à un visiteur qu’il est indésirable. Le visiteur est, dans ce cas, supposé bien connaître la “langue des tapis”. Le tapis des indésirables a pour caractéristique d’être en désordre. Les motifs, dont l’ordonnancement doit répondre à certaines règles, présentent des anomalies volontaires. Dans une figure où, par exemple, on trouvera de manière classique quatre chameaux, ce tapis n’en comptera qu’un ou deux… Le visiteur qui décèle ces perturbations est bien sûr prié de prendre congé sans délai.

    • Extrait de mon livre « Jours tranquilles à l’Est » (Editions Riveneuve, 2013)
  • Le monde sans le Mur

    Die Mauer ist weg !” (le Mur est tombé) titraient mes étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille en 1989, en “une” de leur journal de fin d’année. Le hasard voulait qu’ils se trouvent à Berlin en voyage d’études la fameuse semaine où l’Histoire de l’Allemagne, celle du monde aussi, allait basculer. C’est vrai, le Mur est tombé, mais dix ans plus tard il en reste encore un morceau. Un pan de huit cents mètres, couvert de graffitis plus ou moins inspirés, comme cette caricature de Leonid Brejnev qui embrasse à pleine bouche Erich Honecker.


    Les Berlinois ont modérément fêté hier les dix ans de la chute de leur mur, érigé en 1961 par la RDA pour tenter de contenir l’exode des Allemands de l’Est vers Berlin-Ouest, territoire de la République fédérale d’Allemagne. C’est pourtant ici que tout a commencé (ou que tout s’est terminé pour d’autres). Sans la chute du Mur de Berlin, je ne serai jamais parti à Bucarest en 1990. Le changement d’époque, la chute des régimes communistes, a profondément modifié le paysage médiatique des pays concernés. Nouveaux journaux, créations de stations de radio, de chaînes de télévision… Les jeunes voulaient devenir journalistes “pour dire la vérité”. Les anciens espéraient le rester pour dire leur vérité. Très vite des centaines, des milliers d’étudiants ou de professionnels déjà en place, en Europe dite “de l’Est”, mais aussi en Afrique et en Asie, ont eu besoin d’apprendre un métier : le journalisme. Des centres de formation, des experts, ont été sollicités pour monter des programmes de coopération. Les gouvernements occidentaux, les fondations américaines, ne lésinaient pas sur les moyens. Les médias étaient un domaine “sensible”, comme aiment le dire avec gourmandise les diplomates, et on trouvait toujours un ministre ou un ambassadeur pour affirmer qu’investir dans la formation des futurs journalistes était une priorité.

    Par la suite les uns et les autres ont un peu déchanté. D’une part parce qu’ils se sont rendus compte que former un journaliste roumain, bulgare ou russe n’en fait pas pour autant un allié indéfectible de la France (ou des Etats-Unis, ou de la Suède, etc.). D’autre part parce qu’il a bien fallu admettre également que la formation demande du temps et donc un engagement sur la durée, souvent peu compatible avec les aléas de la politique internationale et les restrictions budgétaires qui suivent toujours les grandes déclarations et les belles promesses.

    Difficile de ne pas penser à tout cela, ici à Berlin, où je mets les pieds pour la première fois. Ce coup d’oeil dans le rétroviseur me permet de mesurer un peu le chemin parcouru depuis 1990, par moi-même certes, mais surtout par tous ces pays. Un peu de prudence quand même : dans la plupart des cas, je suis resté dans les capitales des pays concernés. Or, comparer les capitales entre elles n’est pas toujours pertinent. Il faut s’efforcer de comparer les capitales au reste du pays, ce que je n’ai que trop rarement pu faire. Seule exception notable : la Roumanie.

    Mais revenons à nos moutons berlinois. Côté est, on réhabilite à tours de bras les immeubles de l’époque communiste. A quelques centaines de mètres de quartiers jumeaux de ceux de Csepel (banlieue ouvrière de Budapest), les Galeries Lafayette se sont insolemment installées dans un bâtiment de verre, sur la Friedrichstrasse, à deux pas de l’ancien Checkpoint Charlie. C’était une rue triste d’un pays communiste. C’est maintenant une avenue que l’on imaginerait sans peine à Paris où à New York. Même pas en fait : ici, du passé on essaye de faire table rase. Tout est neuf, tout brille, tout est propre. Le Berlin d’autrefois, bombardé pendant la guerre, a été remplacé par un Berlin moderne, un peu colossal par endroits, dans le secteur ouest. Maintenant – avec quarante ans de retard – c’est au tour du secteur est d’être livré aux grues, pelleteuses et autres machines infernales. La Postdamer Platz est un chantier gigantesque. Sony a installé là son siège européen. Des tours de verre et d’acier vont bientôt couvrir les cinquante hectares du terrain où, au début du siècle, circulaient les tramways.

    Le “volk” allemand fait la queue devant le Reichstag. Une heure d’attente dans le froid piquant pour accéder à l’étonnante coupole de verre, au sommet du bâtiment, qui offre une vue imprenable sur la ville, à commencer par la porte de Brandebourg, toute proche. Après les députés, le gouvernement a quitté Bonn et vient de s’installer à Berlin et tout n’est pas encore vraiment en place.
    La ville ne semble pas vraiment agitée. Les larges avenues ne sont pas encombrées de voitures et, sur les trottoirs, une voie est réservée aux vélos. Sur l’Alexanderplatz, des hommes, des femmes, des enfants aussi, écrivent un vœu pour les dix ans de la chute du Mur et l’affichent sur un panneau. Je m’approche et tente de déchiffrer certains de ces messages, bouteilles à la mer. Tout de suite un mot se détache. Formidable. Terrible. “Ostalgia”.

    Berlin, le 10 novembre 1999

    (Extrait de mon livre « Jours tranquilles à l’Est » – Editions Riveneuve, 2013).

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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