• La mer, la mort, le carnaval

    Dunkerque (Malo-les-Bains) , 2007 – Photo © Marc Capelle

    A Dunkerque, jadis, le carnaval était comme ailleurs un rite de passage entre l’hiver et le printemps, mais il marquait aussi le début de la saison de pêche pour les marins qui allaient embarquer pour la mer d’Islande. Là-bas, au XVIIIème, XIXème et début du XXème siècles, pendant des mois, dans des conditions climatiques extrêmes, ils allaient pêcher la morue. Les bateaux étaient mal équipés, les accidents comme les morts sont nombreux. La Grande Pêche, comme on l’appelle, n’était pas une partie de plaisir.

    Alors, avant de partir, avant de quitter femmes et enfants, ils s’en donnaient à coeur joie. Durant le carnaval, ils formaient la « bande des pêcheurs » (la vischersbende), dont le carnaval d’aujourd’hui garde le souvenir. Ils chantaient, buvaient, faisaient la tournée des lieux chauds de la ville. Ils savaient qu’une fois en mer, ils n’étaient pas sûrs de revenir. A l’époque, dans la cité de Jean Bart, le carnaval pouvait aussi être un passage entre la vie et la mort.

    Mon arrière grand-père paternel, Joseph Fournier (1875 – 1932), était l’un de ces pêcheurs « à Islande ».

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  • Nos années romantiques

    Bucarest, 1990 – Pendant des mois, les Roumains (beaucoup d’étudiants) ont occupé la place de l’Université pour protester contre le nouveau pouvoir accusé de n’être constitué que d’anciens communistes.
    Photo © Marc Capelle

    En 1991 ou 1992, alors que je vivais à Bucarest, j’ai proposé trois ou quatre articles consacrés au paysage médiatique roumain à la revue 22 (en référence au 22 décembre 1989, date de la chute du régime de Ceausescu). Dans une Roumanie en plein bouleversement post-Ceausescu, cet hebdomadaire était vite devenu une référence pour ses analyses politiques et, notamment, ses tribunes d’intellectuels (à noter : 22 existe toujours en version numérique : https://revista22.ro/) . Gabriela Adamesteanu, directrice de la rédaction, m’avait très aimablement reçu et avait accepté mes papiers.


    Les années ont passé et Gabriela Adamesteanu est aujourd’hui une figure essentielle de la vie littéraire roumaine. Bon nombre de ses livres, des essais et des romans, sont traduits en français, parmi lesquels Une matinée perdue (Gallimard) et Situation provisoire (Gallimard).


    Je viens d’achever la lecture de l’un d’entre eux: Les années romantiques, paru en France en 2019 aux éditions Non Lieu, et je suis très reconnaissant à son autrice de me l’avoir envoyé car il m’a permis de me replonger dans l’atmosphère de la Roumanie des années 1990 dont je m’étais éloigné. Au fil des pages, j’ai retrouvé des noms oubliés, des séquences effacées de ma mémoire.

    Ce livre apporte, notamment, un témoignage très documenté et sans complaisance sur ce que pouvait être la condition des écrivains et des éditeurs sous le régime communiste roumain. Peut-on écrire sous une dictature ? Que peut-on écrire ? Que peut-on publier ? Comment peut-on, parfois, piéger les censeurs ? Comment peut-on travailler dans le domaine culturel sans se compromettre ? Gabriela Adamesteanu raconte ses années de travail dans une maison d’édition nécessairement officielle, avant 1989. Des années passées notamment à rédiger des fiches biographiques d’auteurs destinés à figurer dans les dictionnaires. Des années aussi où, tout en commençant à écrire, elle s’est efforcée de garder ses distances pour ne pas devenir une autrice du régime.


    Puis, viendront les folles heures de décembre 1989, le renversement de Ceausescu, et ce que l’on a appelé la révolution, voire la télé-révolution roumaine, avant que l’on comprenne qu’il s’agissait plutôt d’un coup d’Etat fomenté, avec l’aval de Moscou, par ceux qui allaient rester au pouvoir pendant plusieurs années, à commencer par le président Ion Iliescu.

    Pour Gabriela Adamesteanu, pour les Roumains, une nouvelle ère commence. Un saut dans l’inconnu par bien des aspects, un espoir immense et, pour beaucoup, une volonté de se rendre utile, une envie de participer à la construction d’une société libre. Ce sont les « années romantiques ». Pendant quinze ans, Gabriela Adamesteanu va diriger 22 et découvrir ce qu’est le journalisme, ou plus précisément ce que la plupart des intellectuels roumains entendent par journalisme. Ici, j’ai retrouvé avec délices les discussions de mes années bucarestoises. Pour ces intellectuels, écrire dans le journal, c’était (c’est peut-être toujours) être journaliste. De fait, il s’agit d’un journalisme politique et littéraire, un journalisme d’idées et de combat. C’était parfaitement compréhensible à l’époque où les débats étaient extrêmement nombreux et souvent très vifs. Ainsi un écrivain pouvait être qualifié de journaliste s’il écrivait régulièrement pour un journal. Ces intellectuels jouaient un rôle important dans la nouvelle société et le livre n’était pas toujours le meilleur outil pour toucher rapidement un large public. Sans parler des comptes à régler avec ceux qui s’étaient compromis sous l’ancien régime. Les années romantiques restituent fort bien cette atmosphère que j’avais un peu oubliée.

    Cette période d’ouverture va aussi permettre à Gabriela Adamesteanu de commencer à voyager. Elle raconte fort bien ce qu’une résidence de trois mois aux Etats-Unis lui aura apporté, sur le plan littéraire et journalistique, et sur le plan personnel aussi bien sûr. D’autres résidences suivront, notamment un séjour à la Maison Marguerite Yourcenar dans le Nord, où elle a travaillé sur le manuscrit des années romantiques.

    Avoir vécu cette période post-révolutionnaire m’a beaucoup appris. J’avais une trentaine d’années et n’avais jusque-là qu’une connaissance livresque, scolaire, de ce que pouvait signifier « vivre sous une dictature communiste ». Je découvrais la Roumanie et, plus largement les pays de l’Est (aujourd’hui, certains préfèrent parler d’Europe centrale et orientale, pour la distinguer des pays autrefois membres de l’URSS). J’avais sous les yeux un peuple qui découvrait la liberté et qui essayait de se forger un chemin dans ce nouveau monde dont il ignorait encore les règles. En ce début des années 1990, il y avait beaucoup d’enthousiasme, des illusions, un peu de peur aussi. Le désenchantement viendrait plus tard (j’évoque cette période dans mon livre Jours tranquilles à l’Est). Etranger, mais plongé dans ce chaudron, j’avais l’impression de participer un peu à cette histoire en marche. Pour moi aussi, ces années étaient romantiques.

    En 2025, la Roumanie fait de nouveau les titres de l’actualité en raison de l’annulation puis le report (4 et 18 mai 2025) de l’élection présidentielle suite à des manipulations russes, via les réseaux sociaux, qui avaient propulsé un inconnu, candidat d’extrême-droite, pro-Poutine, en tête du premier tour de l’élection. Plus largement, avec la guerre en Ukraine et la politique impérialiste de Vladimir Poutine, cette partie de l’Europe est au centre de toutes les attentions. De toutes les peurs aussi. Les temps ne sont plus au romantisme, mais bien davantage à la brutalité et à l’incertitude.

  • Panique à Wall Street

    Stone Sreet – Financial District (Wall Street) New York – Photo © Marc Capelle

    Elon Musk a annoncé ce matin son arrivée à la tête de son armée privée et un vent de panique souffle sur Wall Street. En quelques minutes les bureaux se sont vidés, les traders ont planté leurs écrans, les garçons d’ascenseurs ont pris la poudre d’escampette, les journalistes se sont engouffrés dans le métro, deux ou trois financiers se sont suicidés. Selon Fox News, le président de la Réserve fédérale (FED), accusé par Musk d’entente secrète avec la Banque centrale européenne, serait en fuite à l’ étranger.
    Musk, dans la lutte acharnée qui depuis plusieurs mois l’oppose à Donald Trump, a décidé de prendre le contrôle du New York Stock Exchange, la plus importante bourse au monde. Après avoir mis la main sur les systèmes informatiques qui gèrent les opérations de trading, il engage maintenant la dernière phase de son opération qui lui permettra de manipuler les cours à sa guise. Et il a prévenu : quiconque tenterait de lui barrer la route serait éliminé sur le champ par ses hommes.
    Ce midi, les rues et les terrasses des cafés et restaurants sont désertes. Silence de mort sur Wall Street. Sur les rares écrans qui diffusent encore des informations fiables, on voit les colonnes blindées du multi-milliardaire avancer lentement vers Manhattan. En tête du cortège, un soldat sanglé dans un uniforme de cuir noir porte un immense étendard à l’effigie de Musk et avance en envoyant des saluts nazis aux rares passants.


    (Il y a quelques mois vous auriez sans doute vu dans ces quelques lignes une aimable dystopie de plus. Mais aujourd’hui ?)

    #desmotssurlaphoto #dystopie #elonmusk #newyork #etatsunis #photographie

  • A propos de résistance

    Sarajevo – Photo © Marc Capelle

    Ceux qui me connaissent un peu diront sans doute « Ah ! Encore une photo de Sarajevo ! ». Soit.
    C’est à Sarajevo plus qu’ailleurs que, au-delà des connaissances livresques, j’ai touché du doigt le sens du mot résistance.
    Cette ville meurtrie par des années de guerre et par le siège le plus long de l’histoire moderne (trois ans et huit mois), est toujours debout. Au pied des collines, traversée par la tranquille Miljacka, elle nous dit chaque jour, qu’il ne faut jamais baisser les bras.
    J’ai vécu là trois ans. Et, devant un café (le délicieux café bosniaque, qu’ailleurs on appelle café turc), chez eux, ou dans le cadre de mon travail, j’ai eu le temps de parler avec les hommes, les femmes, les enfants aussi, de Sarajevo.
    Dans un livre (Nema problema, comme elles disent) j’ai dressé des portraits, entre fiction et réalité, de Sarajéviennes aux prises avec l’après-guerre, avec cette période où il faut essayer de se reconstruire. Des portraits de femmes parce que l’on parle beaucoup des hommes pendant la guerre et parce qu’elles se sont bien souvent retrouvées seules à devoir affronter leur destin.
    Je n’oublie pas non plus la petite Belma dont j’ai fait la connaissance en 1996, quelques mois après la guerre. Elle avait six ans et, pour quelques jours, je logeais dans sa famille. Un matin, son père a sorti la Lada du garage pour la première fois depuis le début du siège de la ville. Il voulait m’emmener sur les collines. Belma était heureuse de nous accompagner et surtout heureuse de sortir, de voir le monde extérieur. Comme ses parents elle avait résisté à la guerre et à l’enfermement. Aujourd’hui Belma vit toujours à Sarajevo. Elle est mère de famille et chercheuse en pharmacologie. Elle est fière de sa ville et de son peuple.
    Il faudrait vous dire tout ce que ces gens ont vécu. Les crimes de leurs agresseurs, la faiblesse souvent de la « communauté internationale », les peurs, les privations, le froid des hivers sans chauffage, la queue pour s’approvisionner en eau sous les tirs des snipers… Il faudrait surtout vous raconter ces hommes et ces femmes qui affirment ne s’être jamais sentis autant vivre que pendant la guerre. Dans le marasme dans lequel la Bosnie-Herzégovine est plongée en ces années 2020, se souvenir de ce qu’ils ont affronté les aide à avancer.
    Résister, c’est savoir se tenir debout. Se relever après avoir chuté. Depuis trois ans, chaque matin je prends des nouvelles de l’Ukraine. Et chaque jour, je pense à Sarajevo.

    #desmotssurlaphoto #sarajevo #resistance #guerre #ukraine #photographie

  • La vie des vélos, la nuit

    Photo © Marc Capelle

    Tous les soirs je le croise. Attaché à la barrière, le guidon en tristesse, il attend son heure. Que savez-vous de la vie des vélos quand ils sont seuls, abandonnés par leurs cyclistes ? On dit qu’ils se réunissent la nuit. Ils se retrouvent au coin d’une rue, devant cet ancien café par exemple, et racontent leurs histoires et leurs malheurs de bicyclettes. Avec ou sans Paulette.
    Chaque nuit, ils sont cent, ils sont mille dans la ville. Un régiment de vélos qui défile sous nos fenêtres à grands coups de pédales. Les biclous des cités roulent en bandes et sifflent de loin les montures des quartiers écolos. Les rigolos et les déglingués, les tout rouillés et les tout neufs, les électriques et les musculaires, les « tout terrain » et les « de ville »… le peuple des deux-roues manifeste contre notre monde de fous.

    Petit vélo qui tourne dans ma tête.

    #desmotssurlaphoto #velo #nuit #photographie

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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