Allemagne australia Bakou Balkans Berlin Ceausescu Diplomatie Ecrire Enfance Est etatsunis Europe Fiction Frontière guerre Hiver IA Journalisme Lille livre Mer Nord Numérique Paris Photo Reseaux sociaux Roubaix Roumanie saigon Sarajevo ukraine vietnam

  • Avant, le centre c’était Moscou

    Ranger des archives, retrouver des dossiers, des rapports. Dans le tas : « Missions à Bakou ». C’était il y a longtemps. Trois ou quatre courts séjours sur place, entre 1998 et 2000. L’idée de survoler toute l’Europe et de me retrouver sur les bords de la Caspienne était excitante. Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est (Editions Riveneuve, 2013) : 

    “Des manèges un peu désuets tournent face à la Caspienne et des hommes jouent au billard sous les arbres, devant le Musée des tapis. Je pensais arriver dans un pays figé par les rigueurs hivernales. Il fait dix degrés, le soleil brille et des femmes en blouse blanche balaient la poussière des allées du jardin public près de l’ambassade de France.

    Bakou est une grande ville. De grands et assez beaux monuments de la fin du siècle dernier s’alignent le long de larges boulevards haussmanniens. Certains sont plus vieux encore, comme cette Tour de la Vierge (car jamais conquise) au pied de la vieille ville, qui daterait du 12ème ou du 13ème siècle. “Alexandre Dumas en parle dans un de ses romans” m’assure l’un de mes nouveaux amis bakinois. L’Azerbaidjan est au carrefour des civilisations turques, persanes et russes, m’explique t-on. Il est clair que l’azeri, la langue locale, est très semblable au turc. Bien des commerces ont été ouverts par des Turcs.

    Pour ce pays indépendant depuis 1991, Istanbul redevient peu à peu la destination-phare. Avant le “centre” – comme les gens d’ici l’appellent encore – c’était Moscou. L’Union soviétique a frappé ici aussi. L’alphabet cyrillique a été imposé, la culture russe a été importée et les seules vraies références de celles et ceux qui ont fait des études sont soviétiques. Hier soir j’ai assisté au théâtre russe de Bakou à un spectacle organisé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire d’une professeur de danse. Discours (en russe) des élèves de la vieille dame digne installée sur un fauteuil au devant de la scène, puis petites scènes de ballet des mêmes élèves. Vers la fin du spectacle, une jeune femme a déclamé un poème en azeri. Tonnerre d’applaudissements dans la salle, puis danses traditionnelles azerbaidjanaises ».

    Il y a trente ans, les vols en provenance de Vienne – carrefour incontournable pour se rendre « à l’Est » – arrivaient à Bakou en pleine nuit et, une heure plus tard, embarquaient les passagers pour le vol retour. J’ai consigné dans mon livre le souvenir de ces départs au coeur de la nuit bakinoise.

    “Il est trois heures du matin, rue Gorki. Sur le trottoir, devant la porte de la résidence [de l’ambassadeur], j’attends la voiture qui doit m’emmener à l’aéroport. La nuit est agréablement fraîche. L’épicier, au coin de la rue, m’observe vaguement, vautré sur un matelas de fortune. Les bouteilles de vodka de son étalage espèrent un noctambule qui passerait par là. La ville est presque silencieuse. A peine, au loin, une sourde rumeur. Le port peut-être. Partir, passer le contrôle de sécurité, montrer patte blanche aux douaniers, s’installer en salle d’embarquement… Rituel. Là-bas, l’avion de la Swissair m’attend. Mais la nuit est là qui me prend. Je respire plus librement. Seul sur ce trottoir du pays des Shirvanshahs, soudain j’ai le temps”.

    A l’époque, je ne savais pas encore qu’une vingtaine d’années plus tard, j’allais écrire un roman (Terminus Budapest) dont une scène se déroule à Bakou, dans l’entourage du président Heydar Aliyev, qui régnait en maître sur le pays. Son fils, Ilham Aliyev, lui a succédé en 2003 et il est toujours aux manettes.

  • Bords de mer

    Longer le bord de mer ce n’est pas naviguer, mais déjà c’est un voyage, une échappée belle, une aventure.

    Vous connaissez probablement « Les filles du bord de mer », chanson d’Adamo magnifiquement reprise par Arno.

    « Je me souviens du bord de mer
    Avec ces filles au teint si clair
    Elles avaient l’âme hospitalière
    C’était pas fait pour me déplaire

    Naives autant qu’elle étaient belles
    On pouvait lire dans leurs prunelles
    Qu’elles voulaient pratiquer le sport
    Pour garder une belle ligne de corps
    Et encore, et encore
    Z’auraient pu danser la java

    Z’étaient chouettes les filles du bord de mer
    Z’étaient faites pour qui savait y faire… »

    Aimez-vous les bords de mer ? En voici quelques-uns, histoire de prendre un peu l’air.

  • Revenez l’année prochaine

    Les grandes ou basses manoeuvres en cours dans le monde de l’édition font l’actualité. Alors, sachez que je n’ai toujours pas trouvé d’éditeur pour Retour à Dranouter. Je vous en ai livré les premières pages ici même il y a quelques mois et quémandé quelques avis auprès de mon cercle amical. Tonalité générale : une bonne histoire mais trop courte (140 000 signes si vous voulez tout savoir). Ai-je envie de faire plus long ? Les éditeurs, eux, n’ont, pour l’essentiel, pas répondu. Classique. Et je n’ai pas l’intention de l’éditer moi-même. Bref, (mauvais ?) roman au point mort.

    Une organisatrice d’événements m’a suggéré d’exposer une sélection de mes photos l’année prochaine. Cela me laisse le temps d’y réfléchir. Mes photos en valent-elles la peine ? Il y a deux ans, j’ai publié un petit livre (7 h 36 – Histoire d’une photo) pour raconter mon rapport aux photographes et à la photo. Faut-il en faire davantage ? Honnêtement, je n’en suis pas convaincu. Mais vous penserez sans doute que je fais ma chochotte. Et si je cédais à la paresse ? On dit qu’elle favorise l’ouverture d’esprit et la créativité.

    C’est l’histoire d’un type qui tient à emprunter des voies détournées alors qu’on lui montre la route principale. Le gars hésite, tergiverse, croise des inconnus qui vont dans l’autre sens. Et quand, enfin, il arrive à destination, il tombe sur un panneau. « Fermé – Revenez l’année prochaine».

  • La vie d’une autre

    Au fond du tiroir, six ou sept minuscules boites rondes et rouges aux allures de bonbons. Il en prend une pour l’examiner de plus près. Des caractères chinois, le dessin d’un tigre bondissant et la mention « Tiger balm ». Il n’avait encore jamais vu de baume du Tigre. La boite est ancienne et s’ouvre difficilement. Une pâte sèche et jaunâtre dégage une désagréable odeur de camphre. Le baume a déjà été utilisé.

    Les murs du salon sont tapissés d’anciennes photographies soigneusement encadrées. Des dames au regard sévère en robe et chapeau, des paysages de montagne, le même couple endimanché sur quelques photos. Sur l’une d’entre elles l’homme se tient fièrement devant un cheval sur lequel la femme – son épouse sans doute – vêtue d’une longue jupe blanche, est assise en amazone. Plusieurs portraits de militaires dans des uniformes du début du vingtième siècle.

    Dans la petite cuisine trop sombre, une vaisselle kitch et multicolore sommeille dans les armoires et une argenterie usagée encombre l’évier au bord duquel deux ou trois cafards s’agitent inutilement. 

    Besoin de respirer. Il va ouvrir la grande fenêtre avec vue imprenable sur la cathédrale Nevski. Pouvoir habiter au coeur de Sofia est une chance, il en a conscience. Sur la place, quatre étages plus bas, quelques vendeurs d’icônes attendent les rares touristes. Deux gamins jouent au foot en criant à tue-tête.

    Il regrette malgré tout d’avoir accepté trop vite la proposition de son ami Ludmil. « C’est un appartement très sympa. Il est inoccupé depuis la mort de la propriétaire il y a quelques années. C’était ma tante, elle était prof à l’Université. L’appartement est meublé, c’est un peu ancien, mais tu t’habitueras. Pour un séjour de six mois, c’est parfait ! ».

    Mais, non, ce n’est pas parfait. Il est très heureux d’être arrivé en Bulgarie mais il ne restera pas dans ce logement. L’appartement n’est pas seulement meublé. Il est plein de la vie d’une autre et l’idée lui en est insupportable. Les bougies consumées sur les étagères, les centaines de livres en cyrillique de la bibliothèque, la petite icône de Saint-Georges terrassant le dragon sur le mur au-dessus du lit, les documents, les cahiers, les vieux classeurs empilés sur le bureau, et sur le parquet du salon ce kilim en trop mauvais état pour que l’on puisse encore le piétiner. Il n’y a pas de télévision dans l’appartement. Un vieux téléphone noir en bakélite trône sur un radiateur mais la ligne est coupée. L’âme, les idées, le souffle de cette inconnue circulent dans chaque pièce, jusque dans le cagibi de l’entrée où il a trouvé des chaussures de mauvais cuir et un élégant parapluie. Et ce n’est pas l’édition ancienne et en français des Misérables oubliée sur un des fauteuils crapauds qui le fera changer d’avis. Pas question de partager sa vie avec un fantôme.

  • La galère

    La gare du Nord ferme ses portes à 1 h 30, la gare Saint-Lazare aussi. Toutes les gares de Paris sont fermées la nuit. Il sait bien qu’il ne peut espérer y dormir. Pour rester au chaud, il s’est réfugié le plus longtemps possible dans ce Mac Do bruyant, rue de Dunkerque. Deux heures au moins. Deux heures dans un Mac Do, c’est long lorsqu’on est seul et que l’on a fini d’engloutir son cheeseburger trop sec et ses frites à peine tièdes. Il fait mine de regarder les autres clients et de s’intéresser à leur conversation. Mais il ne voit rien, n’entend rien. Il est obnubilé par une seule idée : trouver un endroit pour dormir quelques heures à l’abri du froid de ce mois de décembre.
    Il n’a plus assez de fric pour se payer une chambre d’hôtel, même minable, et il s’interdit d’aller frapper à la porte des deux ou trois vagues connaissances qu’il a encore dans cette capitale sans pitié. Il a tellement souvent demandé de l’aide, quémandé quelques billets (« je te rembourse dans un mois, promis ! »), supplié qu’on lui permette de dormir sur un canapé, qu’il n’en peut plus. Il lui reste encore un peu de fierté. Ce soir, il le sait, ce sera la rue.
    Tous les mois, il doit séjourner une semaine à Paris pour suivre cette foutue formation qui, parait-il, lui permettra de retrouver un emploi. Il vient en stop. Rennes-Paris. Cinq heures de trajet, parfois six, parfois beaucoup plus. Il part de Rennes vers 22 heures le dimanche soir afin d’être à pied d’oeuvre à Paris le lundi matin et d’économiser une nuit parisienne. Pas franchement frais et dispo, mais c’est sans importance. Souvent ce sont des routiers qui acceptent de le prendre. C’est devenu rare les stoppeurs de nos jours. Les routiers aiment bien qu’on leur parle, qu’on leur raconte des histoires ou que l’on rit de leurs blagues. Alors, son histoire, il la raconte. Elle n’est pas bien drôle. Il est dans la mouise, voilà tout. Comme il a une bonne bouille, les types lui offrent souvent un café ou une bière.
    Il se décide à quitter le Mac Do. Il est un peu plus de 23 heures. Traverser la Gare du Nord, remonter le long couloir qui mène à la ligne 2. Métro La Chapelle. Direction Porte Dauphine. Descendre à Ternes ou à Courcelles. Là, il le sait, il trouvera. Bizarrement les gens se méfient moins dans les quartiers chics. Après trois ou quatre essais, la portière d’une 3008 s’ouvre sans faire la difficile. Il jette son sac sur la banquette arrière et s’installe. Si tout se passe bien, il pourra dormir quatre ou cinq heures. Ensuite, retour à la Gare du Nord qui ouvre à 4 h 30. Rasage et brossage des dents dans les toilettes. Un petit café, puis tuer le temps jusqu’à l’ouverture du centre de formation à deux pas. Ce soir, il tentera sa chance dans une entrée d’immeuble qu’il a repérée depuis un moment. Encore deux nuits et il pourra rentrer à Rennes. En stop.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026

Contours flous

Carnet de Marc Capelle

Ignorer et accéder au contenu ↓