Corons, pavés, briques. La trilogie des clichés sur le Nord. Les grincheux ajoutent la pluie. Difficile, il est vrai d’échapper aux briques. Il suffit cependant de traverser la Manche, ou de faire un tour en Belgique, en Allemagne, aux Pays-Bas pour, là aussi, faire face aux briques. J’ai une nette préférence pour celles que le temps a patiné, usé, égratigné, rongé, délavé, fragilisé.
(toutes les briques de cette série sont lilloises)
Avant, le centre c’était Moscou
Ranger des archives, retrouver des dossiers, des rapports. Dans le tas : « Missions à Bakou ». C’était il y a longtemps. Trois ou quatre courts séjours sur place, entre 1998 et 2000. L’idée de survoler toute l’Europe et de me retrouver sur les bords de la Caspienne était excitante. Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est (Editions Riveneuve, 2013) :
“Des manèges un peu désuets tournent face à la Caspienne et des hommes jouent au billard sous les arbres, devant le Musée des tapis. Je pensais arriver dans un pays figé par les rigueurs hivernales. Il fait dix degrés, le soleil brille et des femmes en blouse blanche balaient la poussière des allées du jardin public près de l’ambassade de France.
Bakou est une grande ville. De grands et assez beaux monuments de la fin du siècle dernier s’alignent le long de larges boulevards haussmanniens. Certains sont plus vieux encore, comme cette Tour de la Vierge (car jamais conquise) au pied de la vieille ville, qui daterait du 12ème ou du 13ème siècle. “Alexandre Dumas en parle dans un de ses romans” m’assure l’un de mes nouveaux amis bakinois. L’Azerbaidjan est au carrefour des civilisations turques, persanes et russes, m’explique t-on. Il est clair que l’azeri, la langue locale, est très semblable au turc. Bien des commerces ont été ouverts par des Turcs.
Pour ce pays indépendant depuis 1991, Istanbul redevient peu à peu la destination-phare. Avant le “centre” – comme les gens d’ici l’appellent encore – c’était Moscou. L’Union soviétique a frappé ici aussi. L’alphabet cyrillique a été imposé, la culture russe a été importée et les seules vraies références de celles et ceux qui ont fait des études sont soviétiques. Hier soir j’ai assisté au théâtre russe de Bakou à un spectacle organisé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire d’une professeur de danse. Discours (en russe) des élèves de la vieille dame digne installée sur un fauteuil au devant de la scène, puis petites scènes de ballet des mêmes élèves. Vers la fin du spectacle, une jeune femme a déclamé un poème en azeri. Tonnerre d’applaudissements dans la salle, puis danses traditionnelles azerbaidjanaises ».
Il y a trente ans, les vols en provenance de Vienne – carrefour incontournable pour se rendre « à l’Est » – arrivaient à Bakou en pleine nuit et, une heure plus tard, embarquaient les passagers pour le vol retour. J’ai consigné dans mon livre le souvenir de ces départs au coeur de la nuit bakinoise.
“Il est trois heures du matin, rue Gorki. Sur le trottoir, devant la porte de la résidence [de l’ambassadeur], j’attends la voiture qui doit m’emmener à l’aéroport. La nuit est agréablement fraîche. L’épicier, au coin de la rue, m’observe vaguement, vautré sur un matelas de fortune. Les bouteilles de vodka de son étalage espèrent un noctambule qui passerait par là. La ville est presque silencieuse. A peine, au loin, une sourde rumeur. Le port peut-être. Partir, passer le contrôle de sécurité, montrer patte blanche aux douaniers, s’installer en salle d’embarquement… Rituel. Là-bas, l’avion de la Swissair m’attend. Mais la nuit est là qui me prend. Je respire plus librement. Seul sur ce trottoir du pays des Shirvanshahs, soudain j’ai le temps”.
A l’époque, je ne savais pas encore qu’une vingtaine d’années plus tard, j’allais écrire un roman (Terminus Budapest) dont une scène se déroule à Bakou, dans l’entourage du président Heydar Aliyev, qui régnait en maître sur le pays. Son fils, Ilham Aliyev, lui a succédé en 2003 et il est toujours aux manettes.
Bords de mer
Longer le bord de mer ce n’est pas naviguer, mais déjà c’est un voyage, une échappée belle, une aventure.
Vous connaissez probablement « Les filles du bord de mer », chanson d’Adamo magnifiquement reprise par Arno.
« Je me souviens du bord de mer Avec ces filles au teint si clair Elles avaient l’âme hospitalière C’était pas fait pour me déplaire
Naives autant qu’elle étaient belles On pouvait lire dans leurs prunelles Qu’elles voulaient pratiquer le sport Pour garder une belle ligne de corps Et encore, et encore Z’auraient pu danser la java
Z’étaient chouettes les filles du bord de mer Z’étaient faites pour qui savait y faire… »
Aimez-vous les bords de mer ? En voici quelques-uns, histoire de prendre un peu l’air.
South-AustraliaBrightonBerckBrightonBrightonBrightonBrightonBrightonDealZumaiaSaint-Jean de LuzBidartTallinnStockholmCôte basqueSaint-MaloKangaroo IslandMalo-les-Bains
Revenez l’année prochaine
Les grandes ou basses manoeuvres en cours dans le monde de l’édition font l’actualité. Alors, sachez que je n’ai toujours pas trouvé d’éditeur pour Retour à Dranouter. Je vous en ai livré les premières pages ici même il y a quelques mois et quémandé quelques avis auprès de mon cercle amical. Tonalité générale : une bonne histoire mais trop courte (140 000 signes si vous voulez tout savoir). Ai-je envie de faire plus long ? Les éditeurs, eux, n’ont, pour l’essentiel, pas répondu. Classique. Et je n’ai pas l’intention de l’éditer moi-même. Bref, (mauvais ?) roman au point mort.
Une organisatrice d’événements m’a suggéré d’exposer une sélection de mes photos l’année prochaine. Cela me laisse le temps d’y réfléchir. Mes photos en valent-elles la peine ? Il y a deux ans, j’ai publié un petit livre (7 h 36 – Histoire d’une photo) pour raconter mon rapport aux photographes et à la photo. Faut-il en faire davantage ? Honnêtement, je n’en suis pas convaincu. Mais vous penserez sans doute que je fais ma chochotte. Et si je cédais à la paresse ? On dit qu’elle favorise l’ouverture d’esprit et la créativité.
C’est l’histoire d’un type qui tient à emprunter des voies détournées alors qu’on lui montre la route principale. Le gars hésite, tergiverse, croise des inconnus qui vont dans l’autre sens. Et quand, enfin, il arrive à destination, il tombe sur un panneau. « Fermé – Revenez l’année prochaine».
La vie d’une autre
Au fond du tiroir, six ou sept minuscules boites rondes et rouges aux allures de bonbons. Il en prend une pour l’examiner de plus près. Des caractères chinois, le dessin d’un tigre bondissant et la mention « Tiger balm ». Il n’avait encore jamais vu de baume du Tigre. La boite est ancienne et s’ouvre difficilement. Une pâte sèche et jaunâtre dégage une désagréable odeur de camphre. Le baume a déjà été utilisé.
Les murs du salon sont tapissés d’anciennes photographies soigneusement encadrées. Des dames au regard sévère en robe et chapeau, des paysages de montagne, le même couple endimanché sur quelques photos. Sur l’une d’entre elles l’homme se tient fièrement devant un cheval sur lequel la femme – son épouse sans doute – vêtue d’une longue jupe blanche, est assise en amazone. Plusieurs portraits de militaires dans des uniformes du début du vingtième siècle.
Dans la petite cuisine trop sombre, une vaisselle kitch et multicolore sommeille dans les armoires et une argenterie usagée encombre l’évier au bord duquel deux ou trois cafards s’agitent inutilement.
Besoin de respirer. Il va ouvrir la grande fenêtre avec vue imprenable sur la cathédrale Nevski. Pouvoir habiter au coeur de Sofia est une chance, il en a conscience. Sur la place, quatre étages plus bas, quelques vendeurs d’icônes attendent les rares touristes. Deux gamins jouent au foot en criant à tue-tête.
Il regrette malgré tout d’avoir accepté trop vite la proposition de son ami Ludmil. « C’est un appartement très sympa. Il est inoccupé depuis la mort de la propriétaire il y a quelques années. C’était ma tante, elle était prof à l’Université. L’appartement est meublé, c’est un peu ancien, mais tu t’habitueras. Pour un séjour de six mois, c’est parfait ! ».
Mais, non, ce n’est pas parfait. Il est très heureux d’être arrivé en Bulgarie mais il ne restera pas dans ce logement. L’appartement n’est pas seulement meublé. Il est plein de la vie d’une autre et l’idée lui en est insupportable. Les bougies consumées sur les étagères, les centaines de livres en cyrillique de la bibliothèque, la petite icône de Saint-Georges terrassant le dragon sur le mur au-dessus du lit, les documents, les cahiers, les vieux classeurs empilés sur le bureau, et sur le parquet du salon ce kilim en trop mauvais état pour que l’on puisse encore le piétiner. Il n’y a pas de télévision dans l’appartement. Un vieux téléphone noir en bakélite trône sur un radiateur mais la ligne est coupée. L’âme, les idées, le souffle de cette inconnue circulent dans chaque pièce, jusque dans le cagibi de l’entrée où il a trouvé des chaussures de mauvais cuir et un élégant parapluie. Et ce n’est pas l’édition ancienne et en français des Misérables oubliée sur un des fauteuils crapauds qui le fera changer d’avis. Pas question de partager sa vie avec un fantôme.
J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.
Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.