• Eloge de l’éphémère

    Photo © Marc Capelle

    Il y a quelques jours, un besoin soudain m’a pris d’effacer tout ce que j’avais publié sur Facebook depuis l’ouverture de mon compte en 2009. Une opération laborieuse car il ne suffisait pas d’appuyer sur un bouton. Il m’a fallu plusieurs heures pour parvenir à mes fins, mais quel soulagement ! J’étais libéré d’un poids, allégé d’un fardeau devenu encombrant. J’avais acquis la conviction que les six mille quatre cents textes et photos publiés en dix-sept ans (6400 !) ne méritaient guère de rester à jamais gravés dans le marbre de nos tablettes numériques.
    Notre monde 2.0 nous encourage à vivre d’éphémère et d’eau fraîche. Sur les réseaux sociaux un post chasse l’autre et ce qui a été publié le matin est oublié le soir même. Sur Facebook et son univers impitoyable, rien n’est fait pour durer. Seuls importent le mouvement, la vitesse, les émotions partagées entre deux images de chats ou de coucher de soleil. Place aux apparences, au superficiel, à la légèreté et à la détente. Parfois un ambitieux publie un texte beaucoup plus long que la dizaine de lignes de rigueur et s’étonne sans doute de ne pas être lu. Respectueuses salutations à celles et ceux (rares) qui, autour de leurs analyses, rassemblent durablement une communauté de fidèles.
    Bref, me voici devant mon Facebook tout neuf, presque vierge. Quelqu’un m’a demandé des nouvelles d’un texte que j’avais publié en février ou mars dernier sur ce réseau. Las, il avait disparu. Je l’avais écrit directement en ligne et n’en avais conservé aucune copie. En supprimant mes publications, j’avais donc effacé ce texte qui n’aura vécu que quelques mois. C’est fort bien ainsi. Si on veut écrire pour l’éternité, on n’écrit pas sur les réseaux sociaux.

    (NB : les textes de ce blog sont, eux, enregistrés sur mon ordinateur, sur un disque de sauvegarde et sur un serveur hébergé en Europe. En route vers l’éternité !)

  • Je est (peut-être) un autre

    photo © M. Capelle

    Malheurs et joies de nos vies numérisées. Qui suis-je ? Puis-je être un autre ? Un autre peut-il être moi ?

    Ici, des escrocs, sur un réseau social, nous invitent à vérifier notre identité pour, en fait, s’en emparer.
    Là, un pauvre gars reçoit un courrier très officiel qui lui apprend qu’il est mort.
    Et, dans les bas-fonds du Web, des images pornographiques sont associées à des photos de visages volées.

    En ce siècle, être soi ne va plus de soi. Mais être un autre est à portée de clic et demande moins de travail et de talent qu’à Romain Gary lorsqu’il a choisi, le temps d’un roman, de devenir Emile Ajar.

    Ainsi, l’IA peut nous construire un nouveau Moi en deux secondes. Tout à l’heure j’étais Théo von Alterburg, 46 ans, diplomate allemand, en poste à Berlin, pour les questions culturelles et technologiques. Maintenant, mon IA – qui ne manque pas d’air – me propose d’être un type qui se prend pour Romain Gary. Je cite : « un diplomate et dandy, avec cette touche d’ironie tragique, de panache littéraire et de vie aussi dense qu’un roman… Voici une identité taillée sur mesure pour un homme qui se prend pour l’auteur de La Vie devant soi et Les Racines du ciel, mais en version 2026, entre Mitteleuropa et café philosophique. ». Et, évidemment, mon assistant numérique développe son propos et me livre une identité complète. Un déguisement pour vivre ma vie comme un bal masqué.

    Rien de tout cela n’étonne les ados. Ils cultivent, souvent à l’excès, leur image, leur identité, leur présence en ligne. Ils se prennent en photo, puis déforment, maquillent leur apparence avant de partager sur les réseaux leur image, dont on ne sait pas toujours si elle est authentique.

    Se montrer mais se cacher. Etre mais ne pas être.

  • Bien après Bolloré

    Bonjour mes étoiles, j’espère que vous allez bien !

    Aujourd’hui, je vais vous confier un petit secret. Figurez-vous que je dicte. C’est Marcel, mon IA, qui écrit. Moi, je cause. Je dis à Marcel ce que je veux raconter et il me sort un texte nickel. Ainsi, ce texte que vous êtes en train de lire, c’est Marcel qui l’a écrit. Il me connait bien Marcel. Il sait que, comme tout le monde, je suis nul en orthographe et que j’ai du mal à organiser mes idées. Mais je dois quand même alimenter ma chaîne, c’est mon job. Alors, chaque matin, il me livre un petit baratin. Il choisit un sujet et il m’envoie une vingtaine de lignes. Pas plus, parce qu’il sait fort bien que vous n’êtes pas capables d’en lire davantage. On dit que je suis influenceur, mais celui qui m’influence, c’est Marcel, mon meilleur ami !

    Ce matin, je vous propose un petit jeu. Si vous avez encore des livres chez vous, vous pouvez m’envoyer une photo de quelques couvertures. Les trois premiers d’entre vous à avoir répondu recevront un billet pour le prochain concert de StarDeOuf à Paris le mois prochain. Génial, non ?

    Moi, j’ai encore quelques livres, empilés dans un carton à la cave. J’ai des Grasset, des Gallimard, des albums de BD aussi. Ils appartenaient à mes parents. Je ne les ai pas lus, mais je les garde pour les revendre dans quelques années à des collectionneurs. Depuis que les maisons d’édition et les librairies ont disparu, les livres de papier sont des objets rares et les prix grimpent à toute vitesse. Chaque année, je vais faire un tour à la Foire aux Livres de Paris. Un événement incroyable ! Les visiteurs viennent de l’Europe entière pour acheter des stocks de bouquins. Je connais quelqu’un qui en a embarqué plus de trois mille pour décorer les murs de son salon. Je vous ferai un petit sujet là-dessus la prochaine fois. Enfin, c’est Marcel qui s’en chargera !

    Allez, maintenant c’est l’heure de ma séance de yoga ! Merci de m’avoir lu (ou écouté pour ceux qui préfèrent la version audio).

    Et, comme d’habitude, si vous avez aimé, n’hésitez pas à cliquer et à vous abonner !

  • Lulu écrit autrement

    Le soleil éclaire la Terre. Sujet, verbe, complément. Des phrases courtes. Pas de fioritures. Un adverbe le dimanche, un adjectif de temps en temps. Faire sobre. Devant son écran, il se prend parfois pour Felix Feneon. Les Nouvelles en trois lignes de Feneon. Du grand art.

    Parfois, il essaie quand même autre chose. Il inspire un grand coup et se lance dans une phrase comme on en trouve dans les livres salués par la critique parce que l’auteur, parfois une autrice, a su hypnotiser le lecteur, parfois la lectrice, à coups de mots qui pétillent, crépitent, claquent, qui frétillent ou qui titillent, de phrases qui vous embarquent loin et vous laissent au petit matin épuisé mais heureux sur un autre rivage, d’histoires folles ou drôles, incroyables ou terrifiantes, émouvantes et captivantes.

    Mais, ce matin c’est différent. On est mercredi et c’est le jour de Lulu. Il y a un peu plus d’un an, il a reçu la première visite du petit Lulu. C’était un matin grisâtre. On était en novembre et il n’y avait rien d’épatant à attendre de la journée. Vers 10 heures, un coup de sonnette l’a arraché à son troisième café. Il a passé une main dans ses cheveux avant d’aller ouvrir la porte. A cette heure-là, c’était sans doute le voisin qui venait lui rendre les cisailles qu’il avait empruntées. Mais non. C’était Lulu. Il n’en savait encore rien à vrai dire. Devant lui, un petit gars d’une dizaine d’années le regardait droit dans les yeux.

    – ‘jour ! T’es mon papa !

    – Hein ?

    Lulu lui avait expliqué qu’il s’appelait Lulu et lui avait remis une lettre de sa mère dans laquelle elle démontrait qu’il était bien le père du gamin qui venait de s’inviter chez lui. Evidemment, le sol s’était mis à tanguer un peu et il s’était accroché au battant de la porte. Mais déjà Lulu s’était faufilé entre ses jambes et avait pris place sur le vieux canapé.

    – Maman a dit que tu devais m’apprendre à écrire.

    Depuis, Lulu vient le voir tous les mercredis. Sa mère le dépose à l’entrée du village et il marche tranquillement jusqu’à sa maison, juste à côté de la boulangerie. Ils s’installent tous les deux à la grande table et Lulu sort sa grande trousse pleine de crayons. Ce matin, il a l’air fatigué le petit Lulu. Lulu, son fils. Peut-être a t-il une vie compliquée en ce moment. Il n’en sait rien et il a choisi de ne pas poser de questions. Laisser les mots venir, ou pas. Lulu ne va pas à l’école et sa mère, une marginale rongée par le complotisme, se trompe en imaginant qu’il est bien placé pour lui apprendre à écrire. Pourtant, après un an de cours, Lulu sait écrire son nom et son adresse, mais guère plus. Et lui, le roi de l’écriture efficace, le champion des messages adaptés au format des réseaux sociaux, se sent désarmé. Déstabilisé même. Il faut dire que Lulu a tout de suite posé ses conditions.

    – En fait, moi je m’en fous d’écrire. Ce que je veux, c’est que tu me racontes tout.

    – Tout quoi ?

    – Tout ce qui se passe, tout ce que tu fais !

    Alors, ce matin, comme tous les mercredis matins, Lulu sort ses crayons de couleur et dessine, pendant qu’il lui raconte « tout ». Aujourd’hui, « tout » c’est l’histoire de ces deux gamins qui se sont installés dans le village avec leurs parents il y a trois ans. Ils venaient d’Irak et ne parlaient pas français.

    – Ah ? Ben, comment ils faisaient s’ils ne parlaient pas français ?

    Lulu crayonne fébrilement mais s’arrange pour ne pas montrer ce qu’il dessine.

    – Ils ont appris, Lulu ! Ils sont tout de suite allés à l’école. Et maintenant, ils parlent très bien et ils sont devenus les interprètes de leurs parents. Et, bien sûr, ils savent aussi écrire…

    Les crayons de Lulu s’agitent. Le rouge, le noir, le bleu, le jaune…. Il laisse Lulu dessiner. Il sait que c’est sa façon à lui de s’exprimer. Les couleurs de l’arc-en-ciel lui tiennent lieu d’alphabet. A sa façon, il raconte des histoires, Lulu. La sienne parfois. Celle des autres aussi. La semaine dernière, alors qu’il avait une fois de plus tenté de l’intéresser à la conjugaison des verbes être et avoir, Lulu lui avait quasiment tourné le dos, presque couché sur sa feuille de papier. Vers midi, au moment d’aller retrouver sa mère qui l’attendait en voiture à l’entrée du village, il lui avait tendu son dessin. « Tu regarderas quand je serai parti ».

  • Joseph, gardien de Lune

    Photo © Marc Capelle

    Planté devant les immenses baies vitrées du terminal 2E de l’aéroport Charles de Gaulle, Joseph assiste au spectacle, l’oeil inquiet. Autour des avions, des véhicules chargent et déchargent les bagages, d’autres font le plein de carburant. Des passagers empruntent la passerelle pour embarquer. Un peu plus loin, un Airbus quitte son parking pour se diriger vers la piste. L’avion de Joseph décolle dans près de quatre heures. Il est arrivé le premier à l’enregistrement du vol Air France Paris/Washington. C’est la première fois qu’il prend l’avion et il n’en mène pas large.
    A 53 ans, Joseph Fournier, gardien de phare depuis près de trente ans, veut présenter sa candidature à la NASA. L’affaire prête à sourire, mais Joseph est très sérieux. Depuis qu’il sait que les Etats-Unis prévoient d’installer une station permanente sur la Lune, il considère que son heure est venue.
    Il faut dire que Joseph a eu le temps de préparer son projet. Comme gardien de phare, il avait le choix entre fabriquer des petits bateaux glissés dans des bouteilles pour occuper ses journées et ses longues soirées, ou lire. Il a choisi les livres et internet pour s’informer. Au phare des Roches-Douvres ou en haut de celui d’Ar Men, au large de l’île de Sein, il a pendant des années consacré de longues heures à l’étude du ciel, des étoiles, des planètes et de l’aventure spatiale. « Si j’avais pu faire des études, je serais devenu astronaute » a t-il expliqué à un journaliste de France 3 venu l’interroger sur son métier de gardien de phare.
    Depuis plus d’un an, pendant ses périodes de permanence au phare (quatorze jours « en haut’, pour huit jours à terre), il a conçu et rédigé le plan qui lui trottait dans la tête. « L’idée est assez simple » a t-il plusieurs fois expliqué à ses deux copains les plus proches, marins bretons et vieux garçons comme lui. « Si les Américains veulent installer une base permanente là-haut, il leur faudra un gardien, une sorte de concierge si vous préférez, pour accueillir les équipages qui vont se relayer, et pour entretenir les locaux et le matériel. Il faut être rigoureux et ne pas craindre la solitude. Bref, c’est un job pour moi. Bien sûr, il faudra former une équipe pour que l’on puisse se relayer, tous les trois mois par exemple. Je me chargerai de recruter et de former les autres ». André et Gérard souriaient gentiment lorsque Joseph leur racontait tout cela, ils se disaient qu’il était un peu fêlé mais ne voulaient pas le contrarier.
    C’est ainsi que Joseph Fournier a accouché du projet de vingt-cinq pages traduites en anglais par Mistral AI, qu’il a décidé d’apporter en mains propres à un responsable de la NASA. Il ne sait pas encore lequel, mais il avisera sur place. Il a en tout cas renoncé à envoyer sa candidature par courrier. « Il faut qu’ils me voient. Je vais les impressionner ». Joseph est sûr de lui. Il ne parle pas anglais, mais peu importe. Avec son physique de loup de mer, sa barbe blanche taillée façon sapeur de la Légion, son costume de tweed à la coupe impeccable, il ne craint rien. « Quand ils me verront et qu’ils liront mon topo, ils iront chercher un interprète ».
    Dans quelques heures, Joseph embarque. Au départ il pensait se rendre à Houston, mais il a compris que là-bas on ne trouve que le Centre de contrôle des missions. Joseph veut être reçu au siège de la NASA, à Washington. Bien sûr il n’a pas rendez-vous, mais il est bien décidé à patienter sur le trottoir le temps nécessaire.
    Joseph, gardien de phare et bientôt de Lune, sait qu’il peut croire à sa bonne étoile.

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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