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  • Quelques heures au Kosovo

    Après la guerre vient l’après-guerre. J’y pense en ces temps de guerre en Ukraine, au Liban, à Gaza… Les situations d’après-guerre sont souvent complexes. La paix est revenue, mais il faut reconstruire, réorganiser, négocier des lendemains qui ne chantent pas toujours. Observer dans ce contexte le fonctionnement de la « communauté internationale » est instructif. Experts et organisations en tous genres se bousculent aux guichets ouverts par les bailleurs de fonds, comme on les appelle. Pour qui souhaite jouer un rôle, même modeste, dans cet après-guerre, il importe d’être reconnu comme un interlocuteur crédible et non pas un marchand de soupe.

    Je vous livre ici un extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est. Je m’étais rendu en août 1999 à Pristina. Une très courte mission dans un Kosovo qui n’était pas encore un Etat indépendant et qui sortait précisément d’une guerre qui l’opposait aux forces de Belgrade. A l’époque j’étais directeur des activités internationales de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille.

    « Court séjour, beaucoup trop court, dans la “capitale du Kosovo ». Quatre-vingts kilomètres, deux heures de trajet dans la navette du HCR (Haut commissariat pour les Réfugiés) qui relie chaque jour Skopje (capitale de la Macédoine qui officiellement s’appelle Ancienne république yougoslave de Macédoine, pour ne pas fâcher la Grèce) à Pristina, et je me suis retrouvé ici pour une visite d’une dizaine d’heures.

    Nous sommes passés devant les camps de Stankovac et de Blace. Malaise. Il y a deux mois encore des dizaines de milliers de réfugiés kosovars étaient parqués là, derrière ces barbelés, sous la surveillance de la police macédonienne. Les caméras du monde entier ont montré ces enfants, ces femmes, ces hommes qui venaient d’échapper à l’enfer, et qui en attendant un hypothétique départ vers d’autres cieux, croupissaient dans la boue, sous des tentes de fortune. Et maintenant, il n’y a plus rien. Seulement les barbelés qui témoignent encore (mais pour combien de temps ?) de ce qui s’est passé ici.

    A la frontière, les soldats américains de la KFOR ont jeté un oeil blasé au laisser-passer du chauffeur et nous sommes entrés au Kosovo. Le décor rappelle celui des campagnes de Bosnie. Même maisons détruites, des villages entiers parfois, mêmes carcasses de voitures au bord de la route.

    J’ai rendez-vous avec Daan W. Everts, secrétaire général adjoint du représentant des Nations Unies, chef de la mission de l’OSCE, un des adjoints de Bernard Kouchner, représentant spécial du secrétaire général de l’ONU. Everts est un Néerlandais pressé, assailli de toutes parts par les demandes, les projets à lancer, les décisions à prendre. C’est que la “communauté internationale” vient de débarquer en force ici. Le centre-ville est occupé par la Minuk (Mission des Nations unies pour le Kosovo), l’OSCE, le HCR, la KFOR… Beaucoup de monde, en uniforme ou en civil.

    Mon Néerlandais veut que je lui explique comment l’Ecole supérieure de journalisme de Lille travaille à Sarajevo où elle accompagne la création d’une école de journalisme par une équipe locale. L’idée d’en faire autant à Pristina, et si possible immédiatement, l’excite beaucoup. Il croit d’ailleurs que je suis ici pour plusieurs jours. “Mais non monsieur, j’ai libéré une journée pour répondre à votre appel urgent mais je dois repartir ce soir, comme je l’avais annoncé avant de venir ! Aujourd’hui, je suis venu pour un premier contact. Je peux revenir plus longuement dans un mois.” Mauvaise humeur de mon interlocuteur. Il est évident pour lui que rien n’est plus urgent et plus important que ce qui se passe à Pristina. Certes, mais si un projet démarre demain matin qui va s’engager à le financer ? Ce n’est manifestement pas trop le problème de M. Everts. Malheureusement, c’est le mien.

    Sur le chemin du retour vers Skopje – dans la navette de l’OSCE cette fois – le chauffeur, un Albanais de Macédoine, m’explique que tout est fini à jamais entre Serbes et Albanais du Kosovo et qu’il faudra vingt ans pour remettre la région sur pied. Comme nous passons devant une vingtaine de tombes fraîchement fleuries, il me raconte quelques-unes des atrocités commises par les Serbes. Paysans aux pieds et mains coupés, abandonnés au milieu d’un champ jusqu’à ce que mort s’ensuive… Histoires déjà entendues bien des fois à vrai dire. Mais le gars a besoin de parler. Il dit aussi que les gestes de vengeance des Albanais n’arrangeront rien, mais qu’il faut les comprendre… Sur la route, nous croisons des gamins qui font le signe de la victoire dès qu’un véhicule militaire ou un tant soit peu occidental passe devant eux.

    A l’aéroport de Skopje, la confusion est totale. Des milliers de Kosovars ont envahi l’aérogare. Il y a ceux qui espèrent prendre un vol car malgré la fin de la guerre ils veulent tenter leur chance ailleurs, et il y a ceux qui étaient partis depuis plusieurs mois ou années et qui se disent que c’est le moment de rentrer au pays. Les autorités aéroportuaires sont totalement débordées. La chaleur accablante de l’été, les cris des enfants et des adultes énervés et livrés à eux-mêmes, rendent vite l’atmosphère irrespirable. Evidemment tous les vols au départ ou à l’arrivée sont en retard. Lorsque, après avoir joué des coudes et des pieds, je parviens à me glisser devant le comptoir d’enregistrement de mon vol, j’assiste à une conversation ubuesque.Un représentant de la compagnie aérienne est en train de négocier l’achat d’un plein de kérosène pour que nous puissions décoller… »

    Pristina-Skopje, le 4 août 1999

  • De bric et de briques

    Corons, pavés, briques. La trilogie des clichés sur le Nord. Les grincheux ajoutent la pluie. Difficile, il est vrai d’échapper aux briques. Il suffit cependant de traverser la Manche, ou de faire un tour en Belgique, en Allemagne, aux Pays-Bas pour, là aussi, faire face aux briques. J’ai une nette préférence pour celles que le temps a patiné, usé, égratigné, rongé, délavé, fragilisé.

    (toutes les briques de cette série sont lilloises)

  • Avant, le centre c’était Moscou

    Ranger des archives, retrouver des dossiers, des rapports. Dans le tas : « Missions à Bakou ». C’était il y a longtemps. Trois ou quatre courts séjours sur place, entre 1998 et 2000. L’idée de survoler toute l’Europe et de me retrouver sur les bords de la Caspienne était excitante. Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est (Editions Riveneuve, 2013) : 

    “Des manèges un peu désuets tournent face à la Caspienne et des hommes jouent au billard sous les arbres, devant le Musée des tapis. Je pensais arriver dans un pays figé par les rigueurs hivernales. Il fait dix degrés, le soleil brille et des femmes en blouse blanche balaient la poussière des allées du jardin public près de l’ambassade de France.

    Bakou est une grande ville. De grands et assez beaux monuments de la fin du siècle dernier s’alignent le long de larges boulevards haussmanniens. Certains sont plus vieux encore, comme cette Tour de la Vierge (car jamais conquise) au pied de la vieille ville, qui daterait du 12ème ou du 13ème siècle. “Alexandre Dumas en parle dans un de ses romans” m’assure l’un de mes nouveaux amis bakinois. L’Azerbaidjan est au carrefour des civilisations turques, persanes et russes, m’explique t-on. Il est clair que l’azeri, la langue locale, est très semblable au turc. Bien des commerces ont été ouverts par des Turcs.

    Pour ce pays indépendant depuis 1991, Istanbul redevient peu à peu la destination-phare. Avant le “centre” – comme les gens d’ici l’appellent encore – c’était Moscou. L’Union soviétique a frappé ici aussi. L’alphabet cyrillique a été imposé, la culture russe a été importée et les seules vraies références de celles et ceux qui ont fait des études sont soviétiques. Hier soir j’ai assisté au théâtre russe de Bakou à un spectacle organisé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire d’une professeur de danse. Discours (en russe) des élèves de la vieille dame digne installée sur un fauteuil au devant de la scène, puis petites scènes de ballet des mêmes élèves. Vers la fin du spectacle, une jeune femme a déclamé un poème en azeri. Tonnerre d’applaudissements dans la salle, puis danses traditionnelles azerbaidjanaises ».

    Il y a trente ans, les vols en provenance de Vienne – carrefour incontournable pour se rendre « à l’Est » – arrivaient à Bakou en pleine nuit et, une heure plus tard, embarquaient les passagers pour le vol retour. J’ai consigné dans mon livre le souvenir de ces départs au coeur de la nuit bakinoise.

    “Il est trois heures du matin, rue Gorki. Sur le trottoir, devant la porte de la résidence [de l’ambassadeur], j’attends la voiture qui doit m’emmener à l’aéroport. La nuit est agréablement fraîche. L’épicier, au coin de la rue, m’observe vaguement, vautré sur un matelas de fortune. Les bouteilles de vodka de son étalage espèrent un noctambule qui passerait par là. La ville est presque silencieuse. A peine, au loin, une sourde rumeur. Le port peut-être. Partir, passer le contrôle de sécurité, montrer patte blanche aux douaniers, s’installer en salle d’embarquement… Rituel. Là-bas, l’avion de la Swissair m’attend. Mais la nuit est là qui me prend. Je respire plus librement. Seul sur ce trottoir du pays des Shirvanshahs, soudain j’ai le temps”.

    A l’époque, je ne savais pas encore qu’une vingtaine d’années plus tard, j’allais écrire un roman (Terminus Budapest) dont une scène se déroule à Bakou, dans l’entourage du président Heydar Aliyev, qui régnait en maître sur le pays. Son fils, Ilham Aliyev, lui a succédé en 2003 et il est toujours aux manettes.

  • Bords de mer

    Longer le bord de mer ce n’est pas naviguer, mais déjà c’est un voyage, une échappée belle, une aventure.

    Vous connaissez probablement « Les filles du bord de mer », chanson d’Adamo magnifiquement reprise par Arno.

    « Je me souviens du bord de mer
    Avec ces filles au teint si clair
    Elles avaient l’âme hospitalière
    C’était pas fait pour me déplaire

    Naives autant qu’elle étaient belles
    On pouvait lire dans leurs prunelles
    Qu’elles voulaient pratiquer le sport
    Pour garder une belle ligne de corps
    Et encore, et encore
    Z’auraient pu danser la java

    Z’étaient chouettes les filles du bord de mer
    Z’étaient faites pour qui savait y faire… »

    Aimez-vous les bords de mer ? En voici quelques-uns, histoire de prendre un peu l’air.

  • Revenez l’année prochaine

    Les grandes ou basses manoeuvres en cours dans le monde de l’édition font l’actualité. Alors, sachez que je n’ai toujours pas trouvé d’éditeur pour Retour à Dranouter. Je vous en ai livré les premières pages ici même il y a quelques mois et quémandé quelques avis auprès de mon cercle amical. Tonalité générale : une bonne histoire mais trop courte (140 000 signes si vous voulez tout savoir). Ai-je envie de faire plus long ? Les éditeurs, eux, n’ont, pour l’essentiel, pas répondu. Classique. Et je n’ai pas l’intention de l’éditer moi-même. Bref, (mauvais ?) roman au point mort.

    Une organisatrice d’événements m’a suggéré d’exposer une sélection de mes photos l’année prochaine. Cela me laisse le temps d’y réfléchir. Mes photos en valent-elles la peine ? Il y a deux ans, j’ai publié un petit livre (7 h 36 – Histoire d’une photo) pour raconter mon rapport aux photographes et à la photo. Faut-il en faire davantage ? Honnêtement, je n’en suis pas convaincu. Mais vous penserez sans doute que je fais ma chochotte. Et si je cédais à la paresse ? On dit qu’elle favorise l’ouverture d’esprit et la créativité.

    C’est l’histoire d’un type qui tient à emprunter des voies détournées alors qu’on lui montre la route principale. Le gars hésite, tergiverse, croise des inconnus qui vont dans l’autre sens. Et quand, enfin, il arrive à destination, il tombe sur un panneau. « Fermé – Revenez l’année prochaine».

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026

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