• Avant les souvenirs

    Quel est votre premier souvenir ? La mémoire de ce premier souvenir sera sans doute différente, selon que ayez une vingtaine ou une soixantaine d’années. D’ailleurs, se pose t-on pareille question lorsqu’on a vingt ans ?

    J’ai très peu de souvenirs de ma petite enfance. Peut-être ai-je une mauvaise mémoire. Peut-être aussi ai-je inconsciemment effacé certains épisodes qui ont pu marquer le début de mon existence. Ainsi, j’ai vécu dans la maison ci-dessous jusqu’à l’âge de six ans. Pourtant je suis incapable de visualiser l’intérieur de cette demeure. Rien. Un blanc total. Ma chambre, la cuisine, le salon… Rien. J’ai seulement gardé un vague souvenir des voisins. Un couple de personnes âgées qui, à travers le grillage qui séparait nos jardins respectifs, me donnaient les jouets en plastique qu’à l’époque on trouvait dans les paquets de lessive d’une marque bien connue.

    A trois ou quatre ans, je crois avoir vu un pigeon mort dans la cour de l’école maternelle, mais je n’ai aucun souvenir de ma classe, de mes camarades ou de mes maîtresses (peut-être ai-je aussi eu un maître ?).
    A quatre ou cinq ans, j’accompagnais parfois ma mère au bout de la rue. Il y avait là une ferme où nous achetions du lait frais. Une ferme de ville. Je n’habitais pas la campagne.
    A six ans, juste avant notre déménagement dans une ville voisine, on m’a inscrit pour quelques mois dans un cours privé. C’était en fait une classe unique installée au fond du jardin de l’institutrice. J’étais son seul élève de primaire, les autres étaient plus petits. Je ne sais pas à quoi ressemblait l’intérieur de la classe, mais je me souviens que pendant les récréations, nous jouions dans le jardin et, sur une terrasse, apparaissait parfois un adolescent en chaise roulante qui nous regardait d’un air triste. Le fils de l’institutrice probablement.

    Pas d’images donc de l’intérieur de la maison de mes premières années, pas non plus de mes premières salles de classe et je n’ai pas de photos qui pourraient m’aider à combler ces trous de mémoire.

    Qu’y avait-il avant mes souvenirs ?

  • Check Point Wien Airport, 1996

    Photo © M. Capelle

    Je suis arrivé cet après-midi à Sofia par un vol Balkans Airlines en provenance de Vienne. Le “duty-free” de l’aéroport de Vienne. Un monde à part. Une quinzaine de magasins et toutes les merveilles du monde occidental. Hommes d’affaires entre deux avions, cocottes parfumées entre deux affaires. Tout est mortellement propre.

    Direction le terminal B. Soudain, tout bascule. Passé le point de contrôle des bagages à main, l’humanité n’est plus la même. Les avions, ici, partent pour Tirana, Istanbul, Sofia… Les hommes d’affaires ont des allures d’hommes de main. Un vieux bonhomme à barbe blanche arbore ses médailles militaires bien haut sur la poitrine. Des femmes portent les foulards décorés de fleurs aux couleurs vives que l’on voit partout dans “l’autre Europe”. Personne de ce côté-ci de l’aéroport n’a l’air gai.

    L’aéroport de Vienne est un poste-frontière. Personne ici n’utilise les cabines téléphoniques “à carte de crédit”. Ceux qui ont quelqu’un à appeler fouillent dans leurs poches pour en extirper les derniers schillings. Puis ils parlent dans des langues de l’autre monde.

    Sofia, le 7 mars 1996

    • Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est – Chroniques des années 1989 – 2000 (Riveneuve Editions, 2013)

  • Pavés du Nord

    « Dans le Nord, nous avons la culture du minéral », expliquait il y a quelques années un élu lillois pour tenter de justifier le manque d’espaces verts. Depuis, Lille est un peu moins pauvre en verdure, mais les pavés sont toujours là et tant mieux car ils donnent de la force aux rues et aux places. Mieux : par endroits de nouveaux pavés sont venus remplacer les anciens, trop fatigués.

    Et ces pavés ne donnent-ils pas envie de voir la ville en noir et blanc ?

    (Devinette : l’une de ces photos n’est pas prise à Lille. Cherchez un peu !)

  • Un moment de solitude

    Tulcea (Roumanie), 1990 – Il fait très froid en décembre à Tulcea, au bord du delta du Danube, non loin de la Mer Noire. La Roumanie vient de sortir des années Ceausescu, mais les jours sont encore difficiles pour beaucoup. Il faut s’adapter à un nouveau monde.
    À la table d’une cafeteria presque vide, un vieil homme se réchauffe avec un peu de mamaliga (polenta) et un gobelet de thé ou de café . Moment de solitude.

  • Les mille et une vies de l’immeuble d’en face

    Chaque jour, je l’observe depuis ma fenêtre. Il vit, se transforme, change de couleur et de fonction. C’est l’immeuble d’en face.

    Une nuit d’ avril 2009, il a failli mourir, ravagé par un incendie et j’étais aux premières loges. Jusque là, il abritait un café mal entretenu et un hôtel borgne. Depuis, des investisseurs ont restauré la façade et découpé l’immeuble en appartements. Au rez-de-chaussée, des restaurants tentent régulièrement leur chance. Le premier, du genre prétentieux, n’a pas fait long feu. Une trattoria a pris la suite et apporté, pendant de belles années, un peu de convivialité et de chaleur italienne au voisinage. C’est maintenant le tour d’un autre restaurant qui se dit « bistrot de quartier ».

    J’aime particulièrement cet immeuble en hiver, comme ces images en témoignent peut-être. L’atmosphère de décembre et janvier l’enveloppe d’un mystère qui me fait voyager. Sans bouger. Derrière ma fenêtre.

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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