• « Retour à Dranouter »

    Je publie ici le premier chapitre de mon dernier roman en attente d’éditeur. Titre provisoire : « Retour à Dranouter ». Vous me direz peut-être ce que vous en pensez. J’espère pouvoir vous faire découvrir la suite dès que possible.

    Dranouter (Belgique)

    La discrète borne frontière est toujours là, sur le bas-côté de la route du mont Kemmel où j’engage mon vieux Defender. Enfant, c’était mon observatoire. Je venais jusque-là à vélo, prenais place sur la borne, sortais une tablette de chocolat de la poche de ma veste et, dos à la Belgique, je regardais la France. Du haut de ses 156 mètres, le mont offre une vue exceptionnelle sur la Flandre occidentale. Sur ces terres, aujourd’hui paisibles, plus de cinq mille soldats français sont morts pendant la « Grande Guerre ». La plupart non identifiés, sont enterrés dans une fosse commune, au pied de l’obélisque érigée en 1932 qui représente la déesse romaine de la victoire mais que les gens du coin appellent « L’Ange triste ». Bien des décennies plus tard, pendant la guerre froide, on a construit là un bunker souterrain destiné à commander les opérations militaires en cas d’agression soviétique dans la région. L’endroit est aujourd’hui un musée. Le système de ventilation est maintenu en service pour éviter que ce patrimoine historique pourrisse et disparaisse à jamais.
    Sur les flancs du mont, le patelin belge de Dranouter est à un vol de corbeau de Bailleul et d’Ypres. Ici, on parle flamand et on vit au vert et au calme. Sauf en août : au coeur de l’été, Dranouter, sept cents habitants, hameau de la commune de Heuvelland, devient le temple de la musique folk et accueille un des plus anciens festivals de Belgique. Cinquante mille personnes affluent de l’Europe entière pour écouter en plein air des groupes belges, allemands, italiens, maliens… Des stars comme Ali Farka Touré, Cesaria Evora, Joan Baez, Gotan Project ont, en leur temps, fait le déplacement.

    A mi-hauteur, je bifurque sur la droite pour emprunter un chemin de terre. Sur le vieux panneau de bois planté par mon grand-père, l’inscription Het Grote Huis est à peine lisible. « La Grande Maison » en flamand. Ma mère m’a répété pendant des années que j’étais ici chez moi. Je n’ai jamais eu cette impression.
    Au bout de l’allée mal entretenue, l’austère bâtisse de briques noircies par les années se cache derrière les branches des platanes. Quelques carreaux de céramique de couleurs vives sous les fenêtres du deuxième étage apportent quand même un peu de lumière à ce qui fut une école.
    Je gare la voiture sur le petit parking, à côté d’une Citroën que je ne suis pas certain de reconnaitre. La porte de la demeure s’ouvre sur une femme en fauteuil. Ma mère. Elle m’avait prévenu mais la découvrir ainsi diminuée me choque. Châle noir décoré de broderies bleues, épaisse chevelure blanche ramassée en un gros chignon, elle m’observe grimper les marches du perron.
    « Antoine, tu aurais au moins pu me téléphoner en chemin pour me donner ton heure d’arrivée ! J’aurais eu le temps de me préparer ! ». Fourbu après les trois heures de route depuis Paris et le confort spartiate du 4X4, j’ajuste ma tenue et serre délicatement la main osseuse qu’elle me tend. Jamais, depuis que j’ai eu l’âge d’aller seul à l’école, je ne me suis senti autorisé à l’embrasser. Tout au plus une accolade est acceptée en cas d’événement exceptionnel. De même, je la vouvoie, comme j’avais appris à le faire avec ma première institutrice.
    – Bonjour maman ! Vous êtes très élégante comme cela, rassurez-vous ! A qui est cette voiture là ?
    – Oh, c’est celle du docteur Gerbert. Je crois qu’il va finir par loger ici… Viens, on va s’installer au salon !
    Ma mère, Marguerite Crommelynck, n’est pas à proprement parler une belle femme mais son port de tête, ses yeux vifs, lui assurent une autorité certaine. Il n’y a pas si longtemps sa démarche était encore ample et assurée, aussi je réalise à quel point la maladie a fait son chemin.
    Je n’ose pas lui proposer de pousser le fauteuil et pénètre à sa suite dans le sombre couloir du rez-de-chaussée. Jamais je ne me suis senti chez moi dans ces murs. C’est la maison de ma mère. Son château-fort. Au passage, je remarque que, dans la niche au-dessus de la porte, la statuette du saint protecteur qui était là depuis toujours a disparu. La maison était au XIXème siècle et jusqu’en 1939, une école catholique pour les enfants des bonnes familles du coin. Le directeur, un religieux bien sûr, habitait à l’étage, ainsi que deux ou trois des enseignants. On raconte aussi qu’une femme d’entretien logeait là, ce qui évidemment a alimenté les commérages pendant des années.
    Le père de Marguerite – mon grand-père – a acheté cette maison pour une bouchée de pain en 1946. Elle était à l’abandon et très mal en point. L’évêché, propriétaire jusque-là, n’avait plus les moyens de l’entretenir et Hubert Crommelynck, avait engagé d’importants travaux de rénovation. Sa famille maternelle était originaire de Gand, mais il était né à Neuve-Eglise – ici on dit Nieuwkerke – le village voisin de Dranouter et il était attaché à ce territoire. Il voulait offrir un petit palais, comme il disait, à son épouse, ma grand-mère Adèle. De santé fragile, elle est morte avant ma naissance.
    Ma mère, née en 1950, a vécu dans ces murs jusqu’à ses douze ans, avant d’intégrer un pensionnat de jeunes filles à Armentières. Ses parents, quoique Flamands, étaient très francophiles et voulaient qu’elle devienne francophone. Mais ils préféraient l’envoyer en France plutôt qu’à Bruxelles. Après l’obtention de son baccalauréat, elle est partie à Paris et s’est inscrite en faculté de lettres avant de commencer à travailler dans une librairie du boulevard Saint-Germain. Quelques années plus tard, elle a fait la connaissance de mon père, Olivier Motte, un diplomate français, qu’elle a épousé en 1978, sans pour autant adopter le patronyme de son mari. Elle voulait rester une Crommelynck. Je suis né un an plus tard.
    Une des rares fois où elle m’a fait quelques confidences, Marguerite m’a expliqué qu’après son mariage elle avait décidé de ne pas suivre mon père au gré de ses affectations à l’étranger. « J’avais besoin de mon indépendance et je n’avais pas envie de jouer les maîtresses de maison au service de mon mari et de ses invités. J’ai expliqué tout cela à ton père. Il était bien suffisant qu’il me rende visite, entre ses séjours sous d’autres cieux et ses mondanités parisiennes ». Alors, elle est retournée à Dranouter pour s’installer, avec moi, dans la demeure familiale du Mont Kemmel. Son père lui avait légué La Grande Maison et quand Marguerite y a emménagé, il a vécu quelque temps au dernier étage avant de se retirer dans une maison du village. Il est décédé il y a presque dix ans. J’aimais beaucoup mon grand-père. Hubert Crommelynck, notaire un peu austère, était un homme droit que je voyais rarement mais qui m’accordait toujours beaucoup d’attention. 
    A partir de cette époque, pour les villageois du secteur, Marguerite est devenue « la Crommelynck ». Au début du vingtième siècle, une autre Marguerite a vécu ses premières années d’enfance au Mont Noir, à une dizaine de kilomètres de là, bien avant d’écrire Archives du Nord, Mémoires d’Hadrien ou Souvenirs pieux. La villa accueille désormais en résidence des écrivains européens. Non loin de là, à Saint-Jans Cappel, un musée consacré à l’écrivaine a été inauguré en 1985 et, un an plus tard Marguerite Yourcenar est venue le visiter. L’autre Marguerite, celle du Mont Kemmel, était présente lors de cet événement et, selon ma mère, toutes deux se sont croisées à cette occasion et ont échangé quelques mots.
    En 1991, mon père, qui était depuis peu directeur Moyen-Orient au Quai d’Orsay, s’est tué dans un accident de la route. Veuve, Marguerite, s’est alors plus que jamais retranchée dans la solitude de sa propriété du Mont Kemmel, loin des regards, à l’abri des potins. J’avais douze ans et, sans me consulter, elle m’a trouvé une place en internat près de Paris. Je ne savais pas encore qu’au même âge elle avait, elle aussi, intégré un pensionnat. Je ne rentrais à la maison que pour les vacances de Noël, de Pâques et d’été. Je n’avais jusque là jamais passé beaucoup de temps avec mon père, et désormais ma mère me tenait à l’écart.
    Marguerite a semblé déstabilisée lorsque, après un classique parcours d’étudiant en sciences politiques, je lui ai annoncé mon intention de devenir diplomate. J’ai cru qu’elle allait me faire part de sa désapprobation. Mais elle a choisi un autre biais. « Tu veux donc suivre les pas de ton père. Il est mort trop jeune pour faire une brillante carrière. Alors c’est toi qui va devoir prendre la relève. Je te souhaite de réussir, Antoine ».
    Depuis un an, je suis numéro deux de l’ambassade de France au Vietnam, soit à dix mille kilomètres de Paris et du Mont Kemmel. Auparavant, j’ai été en poste à Bucarest, à Riga et à Sofia, en qualité de premier secrétaire dans les deux premiers cas puis comme conseiller technique auprès du président de la république bulgare. A quarante-six ans, c’est un parcours plutôt quelconque qui me donne peu de chance d’être nommé ambassadeur un jour, malgré les espoirs de ma mère.

    Au bout du long couloir, l’escalier de chêne massif semble me faire signe. J’aimerais monter à l’étage, respirer l’odeur de mon ancienne chambre, mais je sens bien que Marguerite veut me garder à portée de vue. Je voudrais fureter dans le bureau où les archives de mon père sont stockées depuis son décès. Je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans lorsque j’ai ouvert un carton et une série de carnets avait retenu mon attention. J’en avais rapidement lu quelques passages et ce que j’avais entrevu des activités de mon père m’avait pour le moins intrigué, mais ce jour-là j’avais gardé mes questions pour moi.
    L’an dernier, alors que j’allais prendre mes fonctions à Hanoi, ma mère m’a annoncé être atteinte d’un cancer des os. « La meilleure chose pour moi, m’avait-elle dit ce jour-là, est que tu fasses ton devoir ». Il était évident que pour elle « faire mon devoir » consistait à assurer ma mission. Choisir de retarder mon départ pour rester près d’elle aurait, à ses yeux, été perçu comme un signe de faiblesse. Elle m’aurait reproché de m’apitoyer. Cette dureté, ce refus de s’abandonner, de baisser la garde, ce besoin de toujours garder ses distances, sont des traits essentiels de la personnalité de ma mère.
    Aussi, lorsqu’il y a trois mois elle m’a appelé au Vietnam pour me demander si je comptais lui rendre visite prochainement, j’ai compris que la situation était mauvaise. Sans lui faire part de mon inquiétude, j’ai prétexté que je devais très prochainement participer à une réunion au Quai d’Orsay et pourrai venir la voir juste après. « Je m’en réjouis, Antoine ! Tu seras peut-être surpris en me voyant, mais je suis désormais en chaise roulante… Les médecins ont dit que c’était pour m’éviter de tomber et de me rompre les os. C’est un peu humiliant, mais à part cela tout va bien, ne t’inquiète pas ! ». Ces mots m’avaient conforté dans mon intention d’effectuer ce déplacement seul. Dorothée, ma femme, et notre fils, Jack, devaient rester au Vietnam. Marguerite n’aurait pas toléré être découverte en état de faiblesse.

    Ma mère me fait entrer dans le petit salon, près de la bibliothèque. Dans la pénombre, je reconnais la silhouette du docteur Gerbert, médecin de la famille depuis une trentaine d’années, enfoncé dans un des fauteuils club rouge vif. Il pose son verre et se lève avec quelques difficultés. « Bonjour Antoine ! Alors, le Vietnam, passionnant ? Mais, je file ! Voici déjà une heure que je fais la causette avec votre mère. Elle a besoin de vous… ». Marguerite fait rouler son fauteuil jusqu’à la fenêtre qui donne sur le parc pendant que j’accompagne le médecin jusqu’au perron. Son regard est éloquent. « Vous avez bien fait de venir, Antoine. La maladie évolue très rapidement. Je pense qu’il faudra bientôt l’hospitaliser, et après… De toutes façons elle refuse catégoriquement tout traitement lourd ». J’aime beaucoup Gerbert. Il ne compte jamais son temps et entretient avec ses patients des liens qui vont bien au-delà des questions de santé. Quand j’étais adolescent, il me tenait des discours enflammés sur la Chine, sur l’Asie qui allait devenir le centre du monde. Comme praticien, il sait toujours trouver les mots qu’il faut pour annoncer de mauvaises nouvelles aux malades ou à leur famille. Avec moi, il sait qu’il n’a pas besoin de tourner autour du pot. Avec ma mère non plus d’ailleurs. Il lui a donc certainement tout dit, au cas où lors de ses derniers examens à l’hôpital, les spécialistes, croyant bien faire, seraient restés évasifs. Gerbert se dirige vers sa voiture et m’envoie un signe de la main sans se retourner.
    De retour au salon, je retrouve Marguerite, recroquevillée dans son fauteuil, un whisky en main, le regard fixé sur un point invisible devant elle. « Gerbert t’a expliqué la situation. Comme cela nous gagnons du temps ! Sers toi un verre. Anneke nous apportera le repas ici vers 19 heures. Je ne dine plus dans la salle à manger. Je n’ai d’ailleurs plus besoin de toutes ces pièces… Qu’est-ce que tu vas faire de cette maison, Antoine ? ». Anneke est la patronne de l’estaminet De Haas (Le Lièvre), à la sortie du village. Depuis quelques années, elle lui apporte chaque soir le repas qu’elle lui a préparé.
    Malgré son état, Marguerite prend un plaisir malsain à me mettre à l’épreuve. Il me faut faire un pas de côté si je veux l’amener à sortir de sa carapace.
    « Je ne pense pas que vous en ayez conscience, maman, mais je ne me sens pas chez moi ici. Je n’ai vécu dans ces murs que pendant ma petite enfance, et puis vous m’avez rejeté. Oui, je vous choque, mais c’est un fait. Avec mon père, vous avez fait la même chose. Combien de temps avez vous passé avec lui ? Quelques mois tout au plus, entre ses séjours à l’étranger. Vous n’avez accepté de recevoir mon épouse que deux fois et vous connaissez à peine votre petit-fils. Vous vous êtes enfermée ici, vous n’avez quasiment aucun contact avec les gens des environs et maintenant, vous me convoquez à votre chevet. Il est peut-être temps de me donner quelques explications, vous ne croyez pas ? ».
    Je fais mine d’examiner l’oeuf de Fabergé rouge et or, à l’abri depuis des années dans une vitrine. Mon arrière-arrière grand-mère maternelle l’aurait reçu en cadeau d’un parent qui se rendait régulièrement à Saint-Petersbourg pour affaires. Ma mère m’a toujours assuré qu’il était authentique mais je n’ai jamais cru à cette fable.
    Marguerite reste silencieuse un moment, comme si elle encaissait ce que je venais de lui dire. C’est la première fois que je m’adresse à elle aussi franchement. C’est aussi la dernière. De ses bras trop maigres, elle manoeuvre son fauteuil pour venir se placer en face de moi. Malgré sa fatigue, je la sens déterminée. Il est évident qu’elle ne m’a pas demandé de venir la voir pour m’arracher des larmes ou des encouragements.
    « Bientôt, je ne serai plus là, Antoine. Dans quelques semaines, quelques mois tout au plus… J’aimerais que tu gardes cette maison et j’ai autre chose à te demander. Mais tu dois d’abord m’écouter. Je suis une solitaire, tu le sais. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de ne pas suivre ton père à l’étranger. A vrai dire, je n’aurais pas du me marier, j’en ai pris conscience trop tard. Tu es arrivé et j’ai essayé d’assurer mon rôle de mère pendant tes premières années. C’était très difficile. Tu allais à l’école du village et quand tu rentrais je devais m’occuper de toi. Mais je n’étais pas une mère aimante, je ne sentais en moi aucune fibre maternelle. C’est d’ailleurs ce que me reprochaient tes grands-parents paternels. Les Motte…enfermés dans leurs certitudes et leurs conceptions rétrogrades. Heureusement, ils vivaient loin et tu ne les voyais presque jamais. Ton père était très peu présent et me laissait prendre les décisions qui te concernaient. Lorsque tu as terminé l’école primaire, j’ai pensé qu’il valait mieux que tu fasses ton chemin seul. C’est pourquoi je t’ai envoyé à Paris. Ton père venait de mourir et j’avais besoin de m’isoler ici. Après tout, lorsque j’avais ton âge, mes parents aussi m’avaient placée en internat. C’est peut-être une approche très Crommelynck. Mon père pensait que pour avoir une bonne éducation je devais quitter la maison, partir en France… Mais il n’imaginait pas que je reviendrai m’installer ici. ».
    Le carillon de la porte d’entrée interrompt la confession de ma mère. Je me lève pour aller ouvrir la porte. Anneke, petite femme rondelette, la cinquantaine, me dévisage en souriant. « Ah, Antoine ! Je suis contente de vous voir… Votre mère m’avait annoncé votre arrivée aujourd’hui. Elle vous attendait impatiemment, vous savez… Et puis, elle ne veut pas se soigner. Je suis très inquiète… ».
    Anneke trottine jusqu’à la cuisine pour y déposer deux sacs d’où s’échappe le parfum d’un plat mijoté. «Carbonnade flamande et écrasé de pommes de terre ! Je me suis dit que vous aimeriez retrouver la cuisine du pays. J’ai mis beaucoup de pain d’épices ! ». Elle passe une tête par la porte du salon pour saluer ma mère avant de repartir discrètement, consciente d’avoir interrompu notre conversation. « Bon courage, Antoine… » souffle t-elle avant de disparaitre.
    Je dispose deux assiettes et des couverts sur un plateau et apporte la carbonnade au salon. Je suis affamé ce qui, sans surprise, n’est pas le cas de Marguerite. Elle s’éloigne un peu de la table et me regarde manger.
    « Cette maison existe grâce à ton grand-père, Antoine. J’espère qu’elle restera la maison de la famille. Cela peut te surprendre mais j’ai bien conscience que nous sommes une famille et j’aimerais que mon petit-fils qui ne me connait quasiment pas découvre un jour ces murs où tu as vécu enfant. Lorsque je serai partie, il pourrait passer des vacances ici, apporter de la vie, créer des souvenirs. Lorsque tu monteras là-haut tout à l’heure, tu verras que ta chambre n’a pas changé, mais j’ai installé aussi une grande chambre pour vous accueillir, toi et ta femme. J’ai fait aussi transformer l’ancien dressing, et c’est maintenant une très jolie chambre pour Jack. Tu vois, même si je me comporte comme une vieille folle, je pense aussi à vous. Il est important que La Grande Maison reste vivante et que les gens du coin continuent de parler de la maison des Crommelynck. »
    Marguerite souffre et s’affaisse doucement, prisonnière de son fauteuil. Par moment, sa voix n’est plus qu’un souffle et, accroché à ses paroles, je m’efforce de ne rien faire qui pourrait l’interrompre. Je suis devant ma mère comme devant une étrangère. Elle me parle comme elle ne l’a jamais fait. Je croyais l’avoir bousculée en lui parlant sans détour, mais c’est moi qui suis bouleversé par cette vérité qu’elle exprime enfin, touché aussi de voir ses défenses soudain tomber. Etait-ce parce qu’elle sait sa fin proche ?
    – Maman, pourquoi tenez vous autant à cette maison ? Pourquoi comptez vous sur moi ?
    – Parce que je ne veux pas que les Crommelynck disparaissent, Antoine. J’aimerais beaucoup que tu prennes mon nom, ou au moins que tu revendiques celui de Motte-Crommelynck. Ton fils serait ainsi un Crommelynck… Mon père, en achetant cette maison, a voulu planter notre drapeau sur le Mont Kemmel. Il en était fier. Il était né à quelques pas d’ici parce sa mère avait été chassée par sa famille qui habitait Gand. Je ne t’en ai jamais parlé. Elle avait fauté, comme on disait bêtement, avec un homme de Neuve-Eglise et s’était installée chez lui. Il s’appelait Joseph Crommelynck. Ton arrière grand-père. Et figures toi qu’il a été élève ici même, peut-être dans cette pièce ! Tu comprends maintenant pourquoi ton père a voulu acheter cette maison après la guerre. Tu trouveras dans mes papiers les documents qui t’expliqueront tout cela, il y a aussi de vieilles photos. Et, cela va te surprendre, mais moi aussi j’ai beaucoup agi pour le rayonnement de notre nom. Tu ne le sais pas, mais lorsque tu étais en internat à Paris, j’ai régulièrement reçu ici des familles du coin, curieuses de voir les murs de l’école où avaient étudié leurs aïeux.
    Le jour tombe et ma mère éclaire un pan de mon histoire familiale dont j’ignorais tout. Pendant mon enfance et mon adolescence, les silences de Marguerite étaient restés autant de portes fermées et il y a des questions que je n’avais su poser. Une fois adulte, mon identité s’est forgée autour de ces blancs et pointillés.
    Vibration de mon smartphone au fond de ma poche. « Est-ce que tu es arrivé chez ta mère ? Cela se passe comment ? ». La nuit était déjà bien avancée au Vietnam. Je répond rapidement à ma femme. « Oui, tout se passe bien. Je t’appelle demain pour te raconter. Bisous ! ».
    Ma mère attend que je range l’appareil. Elle n’a jamais eu de téléphone portable ou d’ordinateur. « C’est inutile ! La poste, le courrier et le téléphone noir sur le guéridon… C’est bien suffisant. De toutes façons, on ne m’appelle presque jamais et il n’y a que toi qui m’envoie une lettre trois ou quatre fois par an ».
    J’allais proposer à Marguerite de poursuivre cette discussion le lendemain matin afin qu’elle puisse se reposer, mais, après avoir pioché un peu de purée dans son assiette, elle lève la main pour m’intimer le silence.
    « J’ ai encore une chose à te demander. Je voudrais que tu écrives un livre, Antoine. Ce serait une façon de laisser une trace. Je sais que tu en es capable. Pour tout te dire j’aimerais que tu racontes des histoires de diplomates, des histoires vraies ou pas, mais qui apporteront un éclairage sur ton métier, et sur celui de ton père. Après tout, je ne sais pas grand chose de ton univers. Ton père ne m’en a jamais beaucoup parlé et, à l’époque, cela ne m’intéressait pas vraiment. Aussi, je serai ta première lectrice. Et ce sera le livre d’un Crommelynck… ».
    Marguerite, les yeux fiévreux, reprend vie comme si l’évocation de ce projet l’aidait à combattre la maladie. Incrédule, je ne peux que l’écouter.
    « Je suis certaine que tu as des histoires à raconter. Tu vois du pays, tu rencontres des gens très différents, tu vis des situations qui parfois sortent de l’ordinaire… Il y a là matière à un livre ! Tu dois me trouver folle de te demander cela… Vois le comme le dernier caprice de ta mère. Après tout, je ne t’ai jamais demandé grand-chose. Je partirai plus légère si je sais qu’un livre de toi, mon fils, va paraître. Mais, avant l’édition proprement dite, tu peux m’envoyer ton travail en cours. J’ai pensé aussi que cette maison pourrait accueillir en résidence des diplomates écrivains. Une sorte d’annexe de la Villa Marguerite Yourcenar. Tu pourrais l’appeler la Maison Marguerite Crommelynck…. ».
    Portée par une douce transe, ma mère continue à me parler de son espoir de me voir m’installer en littérature. A l’entendre, le livre qu’elle me supplie d’écrire connaîtra un immense succès. Elle me retient encore près d’une heure avant d’accepter de se retirer dans sa chambre aménagée au rez-de-chaussée. Sa volonté de femme qui, jusqu’au bout, veut tout contrôler, dessine mon avenir. Je suis à la fois inquiet et subjugué.

  • Des vélos dans la ville

    J’ai publié en 2024 cette série « Vélos » sur Instagram et Facebook. Je lui donne ici une seconde vie, voire une seconde chance.

  • La fin du café du coin ?

    Lille – Photo © Marc Capelle

    Si vous habitez en milieu rural, malgré la désertification des campagnes vous avez souvent la possibilité d’entrer à 7 h 30 au bistrot du coin pour commander un café bien serré. Maurice (ou Ariane) vous l’apporte et dépose le journal sur la table, car il sait que vous aimez bien commencer la journée en lisant les nouvelles. Depuis des années, vous venez là chaque matin de semaine. Vous saluez les habitués d’un coup de tête. Vous échangez quelques mots avec l’un ou l’autre. On a suffisamment répété que le vrai réseau social était celui-là. La demi-heure, rarement plus, que vous passez au café vous aide à vous connecter au monde.

    Les citadins ont de moins en moins cette chance. Dans nos villes, le bon vieux « café des amis » ou « du commerce » a quasiment disparu. Place aux bars désormais. Les plus matinaux n’ouvrent qu’à partir de 11 heures et le barman est l’employé d’un investisseur inconnu. On est prié de commander au comptoir et les échanges se limitent à « bonjour », « merci », « au revoir ». Sans compter que dans ces bars du nouveau monde il ne suffit plus de demander « un café, s’il vous plait ». Il faut préciser expresso, allongé, double… Autre conséquence de l’américanisation des centres-villes : le développement des coffee-shops. On y boit un café « sur place ou à emporter » dans un gobelet en carton, avec ou sans cookie. Les habitués de ces lieux aseptisés sont les ados et les étudiants qui s’y retrouvent sur la route du lycée et de la fac. Les autres clients ne font que passer.

    Alors, ce café… avec ou sans sucre ?

    (Si vous voulez, la semaine prochaine je peux publier le même billet en remplaçant « café » par « boulangerie ». La différence entre la vraie boulangerie où vous échangez quelques mots, voire beaucoup de mots, avec la boulangère, et les « marchands de pain » aux gestes robotisés qui envahissent les villes).

    desmotssurlaphoto #café #bistrot #ville #campagne #société #photographie

  • Taper à la machine, ce sport de combat

    Photo © Marc Capelle

    Ceux qui vivent depuis assez longtemps pour avoir connu les machines à écrire comprendront rapidement. Taper à la machine était un sport de combat. De nos jours, nos doigts effleurent le clavier des ordinateurs, glissent sur les touches de nos tablettes. Hier, il fallait taper pour écrire. A fortiori sur une machine ancienne et mal en point. Je me suis beaucoup exercé avec la vieille bécane sur la photo ci-dessus. Mon père l’avait trouvée dans la cave de l’office notarial où il travaillait. Une antiquité. Mais j’avais seize ans et j’étais bien content.

    Je m’installais à mon bureau, un vieux bureau américain qui lui aussi venait de la cave du notaire, et j’écrivais. J’essayais en tout cas. Ici, je dois quelques explications aux plus jeunes d’entre vous. Il fallait dompter la bête avant d’aligner quelques mots. Bien entendu je ne tapais qu’avec deux doigts. Et il fallait frapper assez fort sur chaque touche pour être certain de correctement encrer le papier. Maîtriser le « retour charriot » était une étape indispensable pour aller à la ligne. Changer le ruban d’encre exigeait une certaine dextérité, surtout sur ce matériel moyenâgeux et ne perdons pas de vue que le tac, tac, tac de la machine dérangeait tout le monde.

    En cas d’erreur de frappe, ou de volonté de modifier le texte, on ne pouvait comme aujourd’hui appuyer sur une touche « delete ». Il fallait extraire la feuille de papier, masquer le passage à corriger d’un coup de Tipp-Ex appliqué au pinceau, attendre le séchage du produit magique, réintroduire la feuille délicatement pour être certain de taper le nouveau texte au bon endroit. Vous comprendrez aisément (ou pas…) que dans ces conditions, je réfléchissais à deux fois avant de tenter d’écrire une histoire, une nouvelle, pour ne pas parler d’un roman.

    Un jour, j’ai remisé ma chère Erika au placard et fait l’acquisition d’une machine Hermes neuve. Elle pouvait être transportée dans une mallette et était qualifiée de « portative ». Pas portable donc. C’est-à-dire qu’avec ses cinq ou six kilos, elle pesait bien plus lourd que nos ordinateurs portables contemporains. Je l’emportais chaque jour à l’école de journalisme où j’étais étudiant. Il m’a fallu attendre encore une dizaine d’années avant d’abandonner la machine à écrire mécanique et me confronter à un premier ordinateur.

  • Entre ici, petit homme !

    Bucarest, Maison de la Presse Libre – Photo © Marc Capelle

    A Bucarest, le bâtiment impressionne par sa taille et son apparence. A sa seule vue, on comprend qu’il s’agit d’un lieu de pouvoir stalinien. A Varsovie, à Moscou, à Prague, à Riga, on trouve des immeubles d’architecture similaire.

    Dans son passionnant roman « Situation provisoire », Gabriela Adamesteanu, écrivaine roumaine de premier plan, le désigne sous le terme d’Edifice. Construit en 1952, il accueillait chaque jour pendant la période communiste, les technocrates qui travaillaient au service de la culture officielle. Il abritait aussi le siège et l’imprimerie du quotidien Scînteia (L’Etincelle), organe du parti communiste roumain, ainsi que plusieurs autres publications. A l’époque, le bâtiment s’appelait d’ailleurs Casa Scînteii (La Maison de l’étincelle).

    Face à lui se dressait une immense statue de Lénine, déboulonnée après la chute du régime (décembre 1989) et parquée derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia, près de Bucarest.

    Précision pour ceux qui ne connaissent pas la ville : cet immeuble, rebaptisé Maison de la Presse Libre en 1990, ne doit pas être confondu avec la Maison du Peuple, bâtiment autrement plus grand et plus fou (le plus grand bâtiment du monde après le Pentagone, dit-on), construit pour satisfaire la mégalomanie de Nicolae Ceausescu.

    En 1990, je me suis rendu à quelques reprises dans cet édifice aux très longs couloirs sombres. J’en garde une image en noir et blanc, fascinante et effrayante. A l’époque j’avais rencontré dans son bureau encombré de documents, Petre Mihai Bacanu, petit homme à moustache et aux yeux vifs, directeur du quotidien Romania Libera, alors principal journal indépendant qui, déjà, s’opposait au nouveau pouvoir accusé d’avoir volé la « révolution » au peuple roumain pour installer encore largement teinté de communisme. Bacanu souhaitait que la France l’aide à acquérir une nouvelle rotative pour ne plus dépendre de la vieille imprimerie d’Etat en service dans les sous-sols du bâtiment.

    Lorsque l’on quitte Bucarest en direction de l’aéroport, ou pour prendre la route vers le centre et le nord du pays, on passe devant cet immeuble conçu pour intimider. Témoin des heures sombres de l’histoire roumaine, il renvoie à la vie de ces hommes et ces femmes qui, autrefois, venaient là pour travailler. Certains espéraient y gravir les échelons d’une carrière au gré des intrigues du pouvoir, d’autres faisaient simplement leur boulot en essayant de se compromettre le moins possible. Est-ce que, en pointant chaque matin, tous avaient l’impression que la machine pouvait les broyer sans bruit et sans laisser de traces ?

    Bucarest – Statut de Lénine, derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia – Photo © Marc Capelle

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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