Étiquette : Journalisme

  • Au journal

    A la fin des années 1970, étudiant en droit, je travaillais de temps en temps, le soir, au service « expéditions » de La Voix du Nord. C’était mon premier contact avec la presse. A cette époque, l’imprimerie était installée rue Saint-Nicolas, au coeur de Lille, au rez-de-chaussée du siège du grand quotidien régional. Le journal faisait alors pleinement partie de la cité et les passants pouvaient entendre le bruit des rotatives cachées dans les entrailles du bâtiment.

    Nous autres, étudiants, prenions notre service vers 20 H. Nous étions placés sous les ordres d’un escogriffe en tablier bleu que tout le monde appelait « Le Grand » . Il nous avait à l’œil. « Faites pas les malins avec moi, hein ! » hurlait-il régulièrement. Notre boulot consistait à remplir des camionnettes, des camions aussi, de paquets bien ficelés de journaux. Les éditions tombaient les unes après les autres, celles destinées aux villes les plus lointaines d’abord. Nous chargions les véhicules prêts à partir aux quatre coins de la région pour alimenter les kiosques et autres marchands de journaux. Les chauffeurs nous regardaient faire en fumant une clope. De temps en temps nous avions droit à une pause et nous grimpions dans les étages jusqu’au bar. Là, un grand comptoir accueillait les journalistes, les techniciens, les ouvriers du Livre et la bière coulait à flot. Nous observions tout ce petit monde avec de grands yeux, assez fiers d’être admis dans les coulisses de La Voix du Nord, même si nous lisions rarement le journal. Une fois notre bière terminée, nous redescendions, la mousse aux lèvres et « Le Grand », nous accueillait avec un « Oh, les intellos, c’est fini de picoler, hein ! Au boulot et plus vite que ça ! ».

    Il nous emmerdait un peu, le Grand, et nous avions envie de lui jouer un tour. Toutes les cinq minutes, il beuglait des consignes dans un téléphone en bakélite comme on en faisait encore en ce temps-là. Un soir, l’un d’entre nous a discrètement enduit le combiné d’encre d’imprimerie, bien noire et surtout très épaisse. Aussi, lorsque le Grand a décroché quelques instants plus tard et que nous l’avons vu, la joue noire et l’œil en colère, nous étions bêtement contents de notre mauvaise blague.

    Vers 1 heure du matin, parfois 2 heures, la dernière édition – celle de Lille – tombait. Nous balançions à toute vitesse les derniers exemplaires dans les camionnettes, et il était temps d’aller se coucher. Je récupérais mon vélo posé dans un coin. Sur le chemin du retour, je croisais souvent quelques fêtards. J’étais fatigué mais léger.

  • Robert Perseil, la diplomatie au service des médias

    Robert Perseil (à gauche), à Sarajevo, en 1996, avec Zoran Udovicic, fondateur de l’Institut Mediaplan, et Benisa Boric, du service culturel de l’ambassade de France

    Mon ami Robert Perseil, ancien chef du « bureau du journalisme » au ministère des Affaires étrangères, vient de décéder. Je lui dois mon entrée dans le petit monde de la coopération internationale. C’est grâce à lui si je suis parti à Bucarest en mai 1990. Outre la Roumanie, j’ai effectué en sa compagnie des « missions », selon le terme en usage, en Pologne, au Vietnam, en Bosnie-Herzégovine, au Québec, en Moldavie, en Tunisie…

    Robert était un homme délicieux, plein d’humour, amoureux de la vie. Têtu, il ne comptait jamais son temps et savait ferrailler avec son administration pour obtenir gain de cause lorsqu’il s’agissait de soutenir un projet auquel il tenait. C’était un diplomate, mais pas du genre bruyant et flamboyant. Dans l’ombre de son petit bureau, ou sur le terrain quand il allait rencontrer de futurs partenaires, Robert montrait vite qu’il connaissait ses dossiers. Il adorait le débat, la confrontation des idées, des points de vue, et n’avait pas peur de dire son fait à un interlocuteur dont les positions politiques lui paraissaient inacceptables. Pas de langue de bois donc, même s’il en connaissait toutes les subtilités.

    Les fous rires de Robert faisaient partie du personnage car, si nous avons beaucoup travaillé ensemble, nous nous sommes aussi bien amusés.

    J’aimerais que l’on se souvienne de lui comme un ardent défenseur du rôle des médias dans la société et, en particulier, dans les nouvelles démocraties nées de la chute du Mur de Berlin.

  • Je ne retrouverai pas l’Est

    Il y a trente ans exactement, en mai 1990, j’accompagnais à Bucarest un groupe d’étudiants de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Nous sommes restés deux semaines sur place, dans une Roumanie en plein chambardement post-Ceausescu. J’ai évoqué cet épisode dans un livre, Jours tranquilles à l’Est. Je ne savais pas, alors, que j’allais, juste après ce premier séjour, m’installer pour trois ans sur place et passer ensuite plusieurs années sur les routes, dans les cafés, dans les aéroports des pays d’Europe centrale et orientale, de la Bulgarie à la Pologne, de la Croatie à l’Azerbaidjan.

    De toutes ces années, j’ai jusqu’ici gardé, entretenu même, une forme d’Ostalgie. Je ne suis pas le seul. Bien des habitants de ces pays regrettent les temps anciens, par certains aspects plus rassurants que le monde ouvert dans lequel ils ont basculé du jour au lendemain. Mais il y a aussi de nombreux expatriés qui, comme moi, ont vécu cette époque et qui y pensent encore avec émotion. Nous avions l’impression d’être des pionniers. Le Far-East nous ouvrait ses portes. Nous vivions des aventures extraordinaires. Nous pensions changer le monde.

    La lecture ces jours-ci d’Est-Ouest, le magnifique album de Pierre Christin et Philippe Aymond, a provisoirement rallumé une petite flamme au fond de moi. Christin raconte ses voyages dans l’Ouest américain puis ses passages à l’Est. Il a vingt ans de plus que moi et je me rends compte que, par hasard, j’ai souvent marché sur ses traces.

    Quelques années après la publication de Jours tranquilles à l’Est, mon livre Nema problema, comme elles disent a vu le jour, sorte d’hommage aux femmes de Sarajevo aux prises avec l’après-guerre. J’ai aussi éprouvé le besoin de poster régulièrement des petits billets et des photos sur les réseaux sociaux ou sur ce site. Les rues de Bucarest bloquées par la neige. L’ambiance d’un café dans la banlieue de Budapest. La fontaine de la place de Bascarsija à Sarajevo. Une façon de dire « j’y étais ».

    Mais je n’y suis plus. Je ne suis pas allé « à l’Est » depuis bien longtemps. En tout cas, pas dans cet Est européen qui aura tant marqué mon existence. La dernière fois, c’était en 2009, à Berlin. C’était il y a trop longtemps pour garder un regard pertinent sur l’actualité, l’évolution, et surtout l’atmosphère de ces pays.

    Il m’aura fallu plus de dix ans pour l’admettre, mais je sais aujourd’hui que je ne retrouverai pas l’Est.

    En tout cas, pas l’Est que j’ai connu. Ce monde là a disparu. Il s’est dissout dans un implacable processus de normalisation (savez-vous qu’il existe un Comité européen de normalisation?). Fini l’enthousiasme des années 1990, finies les ambiances plus ou moins révolutionnaires, finie la découverte des richesses architecturales, littéraires, cinématographiques, de cette « autre Europe ». Finis les petits verres de tsuica, de palinka, de rakija, de loza, de slivovica, de vodka, sifflés cul-sec entre amis ou pour conclure une négociation. Mais tout n’est pas perdu. J’aurai notamment appris au cours de ces années-là que la vie est beaucoup faite d’incertitude.

    Je ne sais pas si je retournerai sur place. Si tel devait être le cas, je sais que mon regard serait différent. J’ai tourné une page. J’ai emprunté d’autres chemins. Je suis passé à l’Est. J’en suis revenu. C’est tout.

  • Ce que les photographes m’ont appris

    Vendredi 7 février, je vais avoir le plaisir de rencontrer Bernard Plossu, à Lille, à la librairie Place Ronde. Grand photographe, né au Vietnam, Bernard Plossu a photographié le Nord, Paris, le Mexique, l’Italie, l’Inde, le Portugal… tellement de pays, en posant souvent son regard sur la relative banalité du quotidien.

    Les photographes — pas seulement de presse — m’ont beaucoup appris. Souvent davantage que des rédacteurs, en chef, sous-chef, ou pas chef. Je me rends compte que je leur dois beaucoup, autant à titre professionnel que personnel.

    Marc Riboud, immense photographe de presse (on dit aussi photojournaliste) est mort en 2016, à 93 ans. Je l’avais rencontré au début des années 80. Il m’avait remis un modeste prix “photo” gagné dans le cadre d’un concours sur le quartier des Gratte-Ciel à Villeurbanne. J’étais impressionné, presque pétrifié. Je me souviens avoir été frappé par son sourire bienveillant, par l’humanité qu’il dégageait. Je voyais bien qu’un photographe n’était donc pas qu’un professionnel. C’était d’abord un homme.

    Parmi mes rencontres avec des photographes, je retiens aussi celle avec Paul Almasy. J’étais étudiant en journalisme et pendant trois jours, ce personnage déjà âgé à l’époque, d’origine hongroise, était venu nous montrer comment on pouvait raconter une histoire avec quelques photos, mais aussi une toute autre histoire avec les mêmes photos, suivant l’usage que l’on en faisait.

    Autre photographe croisé sur ma route : Daniel Psenny, longtemps au Monde, où il n’était d’ailleurs plus photographe. En 1981, il était le photographe de l’édition lilloise du Matin de Paris. Je crois que c’est en voyant son travail que j’ai vraiment découvert qu’une photo, en l’occurrence une photo de presse, pouvait non seulement être informative mais belle. Jusque-là j’étais plutôt familier des banales photos d’illustration et des rangs d’oignons insipides. Le laboratoire de Daniel jouxtait la rédaction et nous le voyions sortir ses splendides tirages noir et blanc. C’était le temps de l’argentique et j’étais fasciné par ces nuances de gris sur fond d’actualité.

    Il y a eu beaucoup d’autres photographes. Par exemple, Luc Novovitch, à l’époque au bureau de Lyon de l’AFP. Un grand ours solitaire, peu causant, qui donnait l’impression de partir à la chasse lorsqu’il allait sur le terrain. Il revenait souvent avec des images dont on se demandait comment il avait pu les prendre, les capturer. J’ai connu aussi des photographes animaliers (Jean-Michel Labat, Yves Lanceau…), amoureux de la nature, capables de passer des jours et des nuits à l’affut.

    Je n’aime pas les photographes qui brandissent en permanence des téléobjectifs énormes comme d’autres des bazookas. Un ami photographe, Jean-Marc Vantournhoudt, président du Centre Régional de la Photographie (Douchy-les-Mines), longtemps professeur au 75 (dites septante-cinq) , école de photo à Bruxelles, est à l’opposé de cette attitude. Simplement armé d’un discret Leica, il parcourt le monde et prend toujours le temps de se faire accepter avant de commencer à prendre la moindre photo. Au Vietnam, je l’ai vu passer plusieurs jours dans la banlieue de Hanoi où il avait été séduit par des ouvriers travaillant dans des petites briqueteries. Après avoir partagé quelques bières et bien des histoires avec eux, il avait fini par prendre quelques clichés. Puis, en ville, il a réalisé quelques tirages qu’il est allé ensuite offrir à ces travailleurs, surpris et ravis. Jean-Marc prenait les gens en photo et leur rendait ensuite leur image… J’étais épaté. Etre photographe, c’est aussi être généreux.

    Hervé Robillard, artiste photographe, découvert à Sarajevo, m’a aidé à mieux comprendre à quel point il pouvait être difficile de, tout simplement, pouvoir montrer son travail. Réussir à exposer, réussir à publier ses images, parvenir à rencontrer le public, affronter le regard et le jugement des autres… Pas simple. A Sarajevo, j’ai aussi croisé un Laurent Van der Stockt, familier des zones de guerre. Si je reconnais le savoir-faire, le talent, du grand professionnel, je préfère les photographes qui ne font pas trop de bruit. J‘aime ainsi les photos de Sarajevo assiégé d’un Yves Faure, par exemple. On peut exercer ce métier sans hausser le ton, sans trop se montrer, sans s’imposer. A propos de Sarajevo, je n’oublie pas Milomir Kovacevic, immense photographe « dans la guerre », témoin de la résistance de ses concitoyens pendant le siège de la ville, capable de montrer la vie là où l’on pensait qu’il n’y avait peut-être plus que la mort.

    Et Eric Dessert ! Véritable peintre du patrimoine et des campagnes. A pied, sa chambre 13/18 sur l’épaule, il a arpenté les terres de Roumanie, de Géorgie, la Chine, la France aussi… Ce personnage d’apparence fragile, un peu poète, un peu lutin, m’a appris que la photographie pouvait nous faire rêver, nous aider à nous évader.

    Gérard Rondeau enfin, disparu en 2016. Gérard, rencontré à Bucarest en 1990, retrouvé à Sarajevo des années plus tard… Il photographiait les traces de la guerre, les bouts d’humanité, les gens sur le Tour de France aussi, la Marne où il vivait…

    Ces rencontres — et il y en a eu beaucoup d’autres — ont forgé ma conviction : les photographes sont essentiels dans la presse comme dans la vie. Marc Riboud disait avec raison qu’un photographe avait d’abord besoin d’une bonne paire de souliers. Mais aujourd’hui, alors que paradoxalement nous sommes envahis par les images, les photographes, souvent payés au lance-pierre, ont aussi besoin de davantage de considération. La facilité avec laquelle tout le monde peut prendre une photo de nos jours crée la confusion. Appuyer sur un bouton est à la portée du premier venu. Etre photographe est un peu plus difficile.


    • Additif au 6 février 2020 – Après parution de ce billet, je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner quelques noms. Bien sûr, il ne m’est pas possible de citer tout le monde. Il ne s’agit pas ici d’un tableau d’honneur. Mais, quand même, je veux souligner le plaisir que j’ai eu de faire la connaissance ces dernières années de Stéphane Dubromel, photographe de presse et formateur. Car, bien sûr, on peut enseigner la photo, on peut transmettre un savoir-faire (un savoir-voir aussi pour le coup) et Stéphane, qui travaille pour la presse nationale et locale, le fait intelligemment auprès de différents publics, notamment des apprentis journalistes.
      Un jour où je présentais l’un de mes livres dans une librairie, j’ai rencontré Denis Paillard. Il connaissait, comme moi, Sarajevo. Nous nous sommes découverts des amis en commun. Il publie de temps en temps, sur son site, sur Facebook, des photos dont j’aime l’atmosphère, les couleurs.

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  • La leçon de Benghazi

    Avril 2012 – Le vol pour Tripoli au départ de Rome n’est vraiment pas complet. Une fois arrivés, pas le temps de s’aventurer dans la capitale libyenne. Un vol Buraq Airlines nous attend, direction Benghazi. Là, dans un hôtel du centre ville, nous sommes un petit groupe venu prêcher la bonne parole à des journalistes (ou peut-être sont-ils activistes, ou les deux à la fois). « Du journalisme de guerre au journalisme de paix ». C’est le thème du colloque. La guerre, on la sent encore toute proche. Sur la scène, entre deux interventions avec ou sans power point, des rapeurs libyens viennent nous dire leur façon de chanter.

    Janvier 2020 – Benghazi est aujourd’hui le fief du maréchal Haftar qui contrôle l’est du pays. Que sont devenus nos rapeurs de 2012 ? Et les journalistes/activistes venus poliment nous écouter ? Le « journalisme de paix », si tant est qu’il existe, n’est en tout cas pas au rendez-vous. De la fragilité de la coopération internationale. Petite leçon d’humilité, pour qui veut bien l’accepter.

    A noter : certains organismes, comme CFI, tentent malgré tout de maintenir le contact. Lire cet article : « Le journalisme de Libye… entre profession de crise et crise de la profession« 

    Photos © Marc Capelle

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026