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  • Ce que les diplomates m’ont appris

    Il y a quelques années, j’ai publié ici un billet intitulé « Ce que les photographes m’ont appris ». Dans le même esprit, je vous livre quelques lignes sur ce que les diplomates m’ont appris. En effet, si mon parcours professionnel est généralement associé aux différentes fonctions que j’ai pu exercer au sein de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ Lille), j’ai aussi oeuvré pendant une dizaine d’années dans ce que l’on appelle la diplomatie culturelle. Il m’est même arrivé d’être détenteur d’un passeport diplomatique. Bref, j’ai assez bien connu ce milieu qui alimente beaucoup de fantasmes.
    Je n’évoquerai ici que la période que j’ai connue, de 1990 à 2006, de l’intérieur du système ou en le fréquentant régulièrement. Des souvenirs qui commencent à dater un peu donc. Depuis, l’univers diplomatique a connu de sérieuses transformations et une réduction de moyens. Des changements que je n’ai pas vécu et je n’en parlerai donc pas. De même, je ne citerai que quelques noms. Enfin, ce qui suit n’est évidemment pas un guide pratique de la diplomatie. Mon modeste objectif est d’ alimenter un peu la réflexion de ceux, notamment les jeunes, qui s’intéressent à ces métiers.

    Je viens du monde du journalisme et de la formation à ce métier. C’est lui qui m’a valu de me rendre pour la première fois au ministère des Affaires étrangères, en 1990. Je travaillais alors pour l’ESJ Lille et j’avais un rendez-vous au 244, boulevard Saint-Germain, au siège de ce qui s’appelait alors la Direction générale des Relations Scientifiques, Culturelles et Techniques du ministère. C’était une première découverte : les services des Affaires étrangères n’étaient pas uniquement abrités au Quai d’Orsay. Après un circuit dans les couloirs, je suis entré dans un petit bureau et fait la connaissance d’un fumeur de cigarillos qui allait devenir un ami proche, Robert Perseil, responsable du bureau du journalisme. Son travail consistait à identifier l’expertise française pour la mettre au service de médias ou de centres de formation dans le monde entier qui souhaitaient s’engager dans un projet de coopération. C’est ainsi que j’ai signé un contrat avec le ministère pour travailler auprès de la toute jeune faculté de journalisme de l’Université de Bucarest. Je n’entre pas ici dans les détails, car l’objet de ce billet n’est pas de raconter mes aventures professionnelles.

    A partir de cette période, j’ai compris que le ministère des Affaires étrangères n’avait pas seulement en charge l’action diplomatique de la France au sens traditionnel du terme, mais qu’il intervenait aussi dans de très nombreux domaines pour contribuer au rayonnement et à l’influence de la France à l’étranger. Action culturelle, éducative, scientifique, partenariat économique… Les possibilités sont vastes.

    J’ai fréquenté des diplomates (ambassadeurs, premiers conseillers, conseillers culturels…) dans deux contextes. D’abord en qualité de directeur des activités internationales de l’ESJ Lille, dont une grande partie était financée par le ministère des Affaires étrangères. Pendant quelques années, je me suis ainsi rendu souvent à Paris et dans de très nombreux pays pour y dialoguer avec les services diplomatiques français. Par ailleurs, en tant que contractuel au ministère des Affaires étrangères, j’ai travaillé avec des diplomates à Paris, à Bucarest, à Sarajevo et dans tous les Balkans.

    Il n’y a pas de portrait type du diplomate. On doit quand même remarquer qu’il s’agit généralement d’un homme, même si le milieu se féminise de plus en plus. Oublions bien vite la caricature de l’ambassadeur organisateur de cocktails et distributeur de chocolats d’une marque bien connue. Il en existe, mais ils ne sont pas représentatifs. J’ai constaté que certains ambassadeurs issus du prestigieux concours d’Orient pouvaient se montrer hautains, distants, comme s’ils étaient les seuls à être légitimes. Mais on rencontre ces travers dans d’autres professions. A vrai dire, il y a à mes yeux deux types de diplomates : ceux qui font preuve d’humanité, d’empathie et les autres. Certains ambassadeurs de France, sous prétexte qu’ils représentent le président de la République, agissent en despotes avec droit de vie et de mort sur les Français qui vivent dans leur pays de résidence. Les mêmes peuvent se montrer odieux avec leurs interlocuteurs locaux. J’ai gardé un vif souvenir d’un échange brutal, odieux, entre l’ambassadeur de France et le président de l’Université de Varsovie il y a quelques décennies. L’universitaire était manifestement estomaqué par la charge venimeuse du diplomate qui lui faisait face. On peut comprendre que pour un diplomate – a fortiori un diplomate de premier rang – peser utilement sur les relations entre la France et son pays de résidence représente un enjeu politique majeur. Mais faut-il pour autant écraser tout le monde sur son chemin ? Rien à voir avec l’amabilité, la patience, le sens de l’écoute d’un Renaud Vignal, ambassadeur de France en Roumanie lorsque j’ai pris mes fonctions à Bucarest.

    Le verbe, les mots, ce qui est dit et écrit, compte beaucoup pour les diplomates qui doivent quotidiennement dialoguer, échanger, négocier avec leurs interlocuteurs et rendre compte à Paris de ces discussions (les fameux télégrammes diplomatiques). Ainsi la maîtrise des langues étrangères fait partie des compétences que l’on attend d’un diplomate. C’était même la qualité principale que l’on attendait de lui autrefois. Certains sont particulièrement doués sur ce plan. J’avais été impressionné par une rencontre, à Tirana, avec Patrick Chrismant, ambassadeur de France (1996-2001). Il pratiquait vingt-cinq langues ! Un matin je l’avais surpris, derrière ses grosses lunettes, les yeux fixés sur son écran d’ordinateur. Il était en train de traduire lui-même quelques extraits des journaux albanais du jour pour les besoins de la revue de presse à transmettre, comme chaque matin, à Paris. Il tenait à effectuer ce travail lui-même. C’était pour lui comme une gourmandise. J’ai évoqué cette anecdote dans un article paru en 2017 dans la revue Riveneuve Continents. Bernard Bajolet, ambassadeur lorsque j’étais en poste à Sarajevo, pratique lui-même plusieurs langues (notamment l’arabe) et m’avait confié un jour que dans l’apprentissage des langues, après les cinq ou six premières tout allait plus vite…

    Parmi les diplomates et assimilés, il y a aussi celles et ceux qui surfent de poste en poste, en essayant de passer le moins de temps possible dans les bureaux de l’administration parisienne entre deux affectations. Ils courent généralement après les indemnités de résidence (cependant moins généreuses aujourd’hui qu’hier) et ne font pas toujours preuve de beaucoup d’intérêt pour le pays qui les accueille pendant trois ou quatre ans. Certains se comportent en véritables mercenaires. Leur compte en banque est peut-être confortable, mais un danger les guette : l’incapacité à se réinsérer professionnellement ou même à titre personnel en France. Après vingt ans ou davantage à l’étranger, on risque d’être déconnecté d’un pays qui aura lui-même changé entretemps… Pour ma part, j’ai toujours entretenu de bonnes relations avec les diplomates (ceux de la chancellerie ou ceux du service culturel) qui avaient vraiment souhaité être affectés à tel ou tel endroit parce qu’ils avaient un intérêt particulier pour le pays et non pas par considération carriériste.

    Il faut enfin distinguer les diplomates généralistes (pas uniquement les ambassadeurs) et les autres. Il me semble que de plus en plus, on demande aux diplomates d’être des spécialistes d’un domaine précis (l’économie, la défense…) et que leur mission va précisément consister à accorder beaucoup d’importance à leur sujet de prédilection. Les premiers (les généralistes) sont souvent des littéraires. Très cultivés, ils prennent le temps de connaitre la culture, l’histoire, la langue du pays où ils sont affectés. J’en ai rencontré beaucoup, mais il me semble qu’avec le temps, ces diplomates doivent céder du terrain à des collègues davantage rompus aux négociations commerciales et plus proches d’un profil d’homme d’affaires. De même, pour les diplomates moins visibles, qui exercent dans les bureaux parisiens ou ceux de l’ambassade où ils sont affectés, des compétences de plus en plus pointues sont attendues. Le travail d’évaluation des projets de coopération, par exemple, exige beaucoup de temps, de la rigueur et une expérience du terrain. Il s’agit d’être capable de mesurer les résultats obtenus par un projet quelques années après sa mise en place et on comprendra aisément que les enjeux peuvent être importants pour les partenaires français et locaux.

    Pour terminer, je dirai que mon passage dans les allées de la diplomatie m’a permis d’observer la France et les Français depuis l’étranger, et de prendre conscience de ce que la France peut représenter par endroit et par moment. Il ne s’agit pas d’exalter « la Grande France » comme on pouvait le faire à l’époque coloniale, mais de comprendre que pour des individus et des peuples opprimés, la France est une fenêtre vers la liberté. J’ai fréquenté des diplomates très attachés à faire vivre ce concept, en donnant leur chance à certains, voire en leur permettant de bâtir une nouvelle vie. C’est sans doute auprès d’eux que j’ai le plus appris. J’y pense souvent alors que nous traversons des temps troublés.

  • A propos de résistance

    Sarajevo – Photo © Marc Capelle

    Ceux qui me connaissent un peu diront sans doute « Ah ! Encore une photo de Sarajevo ! ». Soit.
    C’est à Sarajevo plus qu’ailleurs que, au-delà des connaissances livresques, j’ai touché du doigt le sens du mot résistance.
    Cette ville meurtrie par des années de guerre et par le siège le plus long de l’histoire moderne (trois ans et huit mois), est toujours debout. Au pied des collines, traversée par la tranquille Miljacka, elle nous dit chaque jour, qu’il ne faut jamais baisser les bras.
    J’ai vécu là trois ans. Et, devant un café (le délicieux café bosniaque, qu’ailleurs on appelle café turc), chez eux, ou dans le cadre de mon travail, j’ai eu le temps de parler avec les hommes, les femmes, les enfants aussi, de Sarajevo.
    Dans un livre (Nema problema, comme elles disent) j’ai dressé des portraits, entre fiction et réalité, de Sarajéviennes aux prises avec l’après-guerre, avec cette période où il faut essayer de se reconstruire. Des portraits de femmes parce que l’on parle beaucoup des hommes pendant la guerre et parce qu’elles se sont bien souvent retrouvées seules à devoir affronter leur destin.
    Je n’oublie pas non plus la petite Belma dont j’ai fait la connaissance en 1996, quelques mois après la guerre. Elle avait six ans et, pour quelques jours, je logeais dans sa famille. Un matin, son père a sorti la Lada du garage pour la première fois depuis le début du siège de la ville. Il voulait m’emmener sur les collines. Belma était heureuse de nous accompagner et surtout heureuse de sortir, de voir le monde extérieur. Comme ses parents elle avait résisté à la guerre et à l’enfermement. Aujourd’hui Belma vit toujours à Sarajevo. Elle est mère de famille et chercheuse en pharmacologie. Elle est fière de sa ville et de son peuple.
    Il faudrait vous dire tout ce que ces gens ont vécu. Les crimes de leurs agresseurs, la faiblesse souvent de la « communauté internationale », les peurs, les privations, le froid des hivers sans chauffage, la queue pour s’approvisionner en eau sous les tirs des snipers… Il faudrait surtout vous raconter ces hommes et ces femmes qui affirment ne s’être jamais sentis autant vivre que pendant la guerre. Dans le marasme dans lequel la Bosnie-Herzégovine est plongée en ces années 2020, se souvenir de ce qu’ils ont affronté les aide à avancer.
    Résister, c’est savoir se tenir debout. Se relever après avoir chuté. Depuis trois ans, chaque matin je prends des nouvelles de l’Ukraine. Et chaque jour, je pense à Sarajevo.

  • Antoine et Dunja

    Aux beaux jours, Antoine aime bien aller chez Luong. C’est un restaurant vietnamien, à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur. Pas du côté où se bousculent les touristes, mais tout près, dans un coin discret et tranquille, juste en haut de la montée Maurice Utrillo. Aujourd’hui, il y est arrivé en fin d’après-midi. Il s’est installé en terrasse, c’est-à-dire sur le trottoir, et sans qu’il ait besoin de commander, Judith, la compagne de Luong, lui a apporté un thé vert. Toujours un thé vert d’abord.

    Depuis deux heures, Antoine attend. Il est très en avance. Il lui a fixé rendez-vous chez Luong parce qu’il n’a pas osé lui proposer de venir chez lui. Lorsqu’elle l’a appelé ce matin, il lui a fallu quelques secondes pour reprendre ses esprits. Elle riait à l’autre bout du fil, contente du bon tour qu’elle lui jouait. Allo, bonjour Antoine, c’est Dunja. Je suis à Paris.

    Cinq ans. Cinq ans déjà s’étaient écoulés sans qu’il l’ait revue. Lorsqu’il vivait à Sarajevo, Dunja était devenue une amie. Pas une amante. Une amie, la seule femme dont il avait pu gagner la confiance. Pendant les mois qui avaient suivi son départ, ils avaient échangé des mails. Et puis un jour elle n’a plus répondu à ses messages et il n’avait pas trop insisté. Le temps, la distance, tout passe, tout s’efface. Et la voilà qui réapparaît. Il n’a pas pris le temps de lui demander ce qu’elle faisait à Paris, ce qu’elle était devenue, comment elle allait. Immédiatement, il a su qu’il fallait qu’il la voie tout de suite. Ce soir. Je t’invite à dîner, tu n’as pas le droit de refuser. Elle avait ri. À vos ordres, chef ! Pas besoin d’en dire plus. Se voir, se retrouver d’urgence était une évidence.

    Elle doit arriver à 20 heures. Encore trente minutes d’attente. Va-t-il la reconnaître ? Oui, bien sûr, on ne change pas tellement en cinq ans. À Sarajevo, Dunja travaillait à l’aéroport, au comptoir de Croatia Airlines. Peut-être y travaille-t-elle toujours d’ailleurs. Antoine avait fait sa connaissance un jour d’hiver où, devant se rendre à Paris via Zagreb, il avait appris en arrivant à l’aéroport que le vol était annulé. Ce genre de désagrément était fréquent. Le vol Sarajevo-Zagreb partait à 7 h 15 et, à cette saison, un épais brouillard matinal enveloppe régulièrement l’aéroport de Sarajevo. Mais ce matin-là, Antoine avait mal pris la chose. Un rendez-vous important l’attendait à Paris. Alors qu’il séjournait depuis trois mois à Sarajevo pour y effectuer quelques missions pour le compte de l’UNESCO, l’organisation lui proposait un poste de conseiller pour la réhabilitation du patrimoine de Bosnie-Herzégovine. L’entretien, prévu à Paris, au siège de l’UNESCO, était tout à fait décisif. Aussi, passablement énervé, il s’était rendu au comptoir de la compagnie croate et avait apostrophé l’hôtesse de permanence. Vous parlez français ? Parfait. Alors écoutez-moi bien : à quoi sert de maintenir ce vol chaque matin, alors que chaque matin il est annulé à cause du brouillard ? Il avait crié. Je ne suis pas un touriste, figurez-vous ! D’ailleurs, il n’y a pas de touristes ici, vous le savez bien. Vous vous rendez compte de ce que cela signifie, pour moi, de rater ma correspondance pour Paris ?

    Est-ce que vous voulez un café ?

    La question l’avait déstabilisé. Alors seulement il avait vraiment regardé la jeune femme qui lui faisait face. La quarantaine, assez menue, les cheveux blonds coupés courts, de magnifiques yeux verts derrière des lunettes qui lui donnaient un air un peu sévère. Son uniforme bleu et blanc de Croatia Airlines aurait fort bien pu être un treillis militaire. Mais elle affichait un sourire on ne peut plus désarmant.

    Voulez-vous un café ? Je m’appelle Dunja.

    Derrière Antoine, d’autres passagers, tout aussi furieux de ne pouvoir partir pour Zagreb, s’agitaient en attendant de pouvoir eux aussi cracher leur dépit à la face de l’hôtesse. Mais Dunja n’était manifestement pas du genre à se laisser impressionner. Antoine tardait à trouver les mots justes. Il était surtout en train de se dire qu’il lui fallait téléphoner à l’UNESCO pour expliquer qu’il ne pourrait être à Paris dans l’après-midi. Mais inutile d’essayer de joindre quelqu’un avant 9 heures. Pendant qu’il réfléchissait, Dunja fit signe à l’une de ses collègues et lui demanda de la remplacer quelques minutes. Venez, fit-elle à Antoine. Elle contourna le comptoir et se dirigea vers le bar de l’aéroport. Alors, vous venez !

    À peine assise devant un capucino, Dunja lança son attaque sans laisser à Antoine le temps de se demander pourquoi il avait obéi au doigt et à l’œil à cette inconnue. Écoutez — elle avait jeté un œil au coupon de vol qu’elle avait gardé en main — écoutez Monsieur Antoine… Vous permettez que je vous appelle Antoine ? Des gens comme vous, j’en vois tous les matins et j’en ai marre. Pas de chance, c’est aujourd’hui que j’en ai vraiment marre et cela tombe sur vous. Mais je vous ai choisi parce que j’ai l’impression que vous êtes un peu plus récupérable que les autres. Des messieurs pressés qui se croient importants et qui s’étranglent parce que « leur » vol du matin pour Zagreb est annulé, j’en vois tous les jours. Il y a en même un qui un jour m’a giflée. Pourtant, comme vous le savez fort bien, Antoine, parce que vous n’êtes pas idiot, moi, l’annulation du vol, je n’y suis pour rien, donc ce n’est pas la peine de passer vos nerfs sur moi. Mais ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, cher Antoine, c’est que vous compreniez bien qu’ici, il y a quelques années encore tout était déglingué, et qu’il n’y avait pas un seul avion civil qui atterrissait ou qui décollait. Mon frère est mort pas loin d’ici en essayant de quitter la ville pendant la guerre, et je pourrai vous en raconter encore, mais je ne veux pas vous gêner. Mais vous aujourd’hui, parce que vous êtes un « international », vous croyez pouvoir décider que tout cela, c’est du passé, que maintenant tout ou presque est rentré dans l’ordre, et que vous devez donc pouvoir prendre « votre “avion parce que ‘vos’ affaires sont évidemment la chose la plus importante au monde. Eh bien moi, je vous dis, cher monsieur Antoine, que vous n’avez rien compris. Vous ne connaissez rien à la vie. Tous les avions ne partent pas et n’arrivent pas à l’heure, Antoine. Ce n’est pas cela la vie. Qu’est-ce que vous avez appris ici ?

    Elle avait parlé d’une traite. Une longue tirade, sans reprendre son souffle. Face à elle, Antoine était resté bouche bée. Il commençait à reprendre ses esprits et s’apprêtait à lui répondre quand il s’était aperçu qu’elle pleurait. Qu’avez-vous ? Pardon, excusez-moi, je n’aurais pas du réagir comme cela… Je suis fatiguée, vous comprenez… J’ai honte, pardonnez-moi. Elle avait détourné la tête pour allumer une cigarette et sécher ses larmes. Antoine s’était senti un peu con et avait commandé un autre capucino.

    Depuis ce jour, Antoine et Dunja s’étaient revus régulièrement. Au début de leur relation, Antoine s’était dit qu’une histoire allait démarrer entre elle et lui. Une aventure, quoi. Mais, là encore, elle avait mis les choses au point très vite. Je suis veuve, Antoine, veuve depuis 1994. Mais ce n’est pas pour cela que je cherche un autre homme. Je ne cherche pas un type, Antoine, tu comprends ? Il avait décidé de comprendre très vite, tellement il avait peur de perdre le contact avec cette fille entière, incapable du moindre compromis, et pourtant tellement attachante. Alors, mois après mois, il avait appris à devenir son ami. Un ami. Comme quelques rares autres hommes et femmes que Dunja voulait bien fréquenter. Il avait accepté de se raconter comme jamais il ne l’avait fait avec quiconque, même avec la compagne qu’il avait quittée en venant s’installer à Sarajevo. Comme il avait fini par obtenir le poste à l’UNESCO, il était resté trois ans de plus et Dunja était vraiment entrée dans sa vie, ‘en tout bien tout honneur’ comme il s’amusait à le répéter à ceux qui s’interrogeaient sur leurs rapports. C’est ma maîtresse platonique, disait-il. Elle en riait.

    Et puis sa mission a pris fin. C’était il y a presque cinq ans. Il avait fait une fête d’adieux à The Bar, une boîte du centre-ville. Dunja n’était pas venue. Ce sera triste, avait-elle dit, alors pourquoi venir ?

    Et aujourd’hui, pourquoi vient-elle ? Va-t-elle d’ailleurs vraiment venir ? Antoine commence à douter. Le restaurant de Luong est déjà presque plein. Les clients parlent, boivent, fument et rient. Mais lui n’entend rien, ne voit rien. Il a presque fini la bouteille d’alcool de riz que Luong a déposé sur la table. Il est plus de 21 heures déjà. Elle est en retard. Pourquoi ne l’appelle-t-elle pas ? Elle a son numéro de téléphone mobile, mais lui ne sait pas où la joindre. Il se dit qu’il pourrait téléphoner à la Croatia Airlines pour savoir si elle était bien dans le vol de ce matin en provenance de Sarajevo via Zagreb. Mais après tout, a-t-elle vraiment emprunté cette compagnie ? Et travaille-t-elle toujours à l’aéroport ? Va-t-il la reconnaître ? Oui, bien sûr, on ne change pas tellement en cinq ans. Que vont-ils se dire d’abord ? Va-t-il lui parler de Juliette, avec qui il vit depuis deux ans ? Je vais retrouver une vieille amie de Sarajevo, lui a-t-il dit. Je rentrerai sans doute tard, ne t’inquiète pas. Mais Juliette n’est pas une nature inquiète. Alors sans doute que oui, il parlera de Juliette à Dunja. Et Dunja, est-ce qu’elle a un type maintenant ?

    21 h 45. Luong est venu s’installer aux côtés d’Antoine, en terrasse. Il bourre tranquillement une pipe et rejette d’un geste machinal ses longs cheveux gris en arrière. Tu n’as pas l’air en forme toi aujourd’hui… Des soucis, Antoine ? Non, Luong, pas de problème. C’est juste que j’avais donné rendez-vous ici à quelqu’un de Sarajevo, et personne ne vient. En fait, Antoine commence vaguement à se dire que c’est peut-être aussi bien ainsi. Que reste-t-il de la Dunja d’autrefois ? Les yeux de Luong se plissent encore un peu plus derrière ses lunettes d’écaille. Ah, Sarajevo…. Il y a bien longtemps que tu ne m’avais pas parlé de Sarajevo, Antoine ! Allez, on boit un coup ! Pour ce qui est de boire des coups, il s’y connaît le père Luong. Plus d’une fois Antoine a quitté le restaurant aux premières heures du matin, fin saoûl, pratiquement brancardé dans un taxi par Judith, la femme de Luong, qui lui, roupillait déjà, sur un banc face à la fenêtre. Alors, va pour boire un coup. Tu sais Luong, Sarajevo, c’était une belle ville… je suis sûr que c’est beaucoup plus beau que Saigon ! Qu’est-ce que tu en sais ? Tu n’y es jamais allé ! Et les filles ? Les filles de Saigon, Luong, elles sont comment ? Ah… les filles de Saigon, mais ce sont des princesses, Antoine ! Écoute, ce n’est pas compliqué : imagine la plus belle des Parisiennes, eh bien dis toi que ce n’est rien à côté d’une Saïgonnaise.

    Un verre. Un autre verre. S’enfoncer lentement dans les vapeurs d’alcool de riz. Une sensation qu’Antoine connaît bien. Il a la bouche pâteuse. Depuis un bon moment il doit se concentrer pour articuler. Dunja. Quoi, Dunja, fait Luong, à peine plus vaillant. Elle s’appelle Dunja. C’est qui, Dunja ? C’est la fille de Sarajevo, la fille que j’attendais ce soir. Luong se redresse un peu sur sa chaise et rallume sa pipe. Il se tourne vers Judith, affairée au fond de la salle. Sers-nous du thé, Judith. Du thé vert.

    (Extrait de mon livre « Nema problema, comme elles disent » – Fauves Editions, 2017. Portraits de Sarajéviennes, entre fiction et réalité)

  • Vera, la star de Sarajevo

    Elle est là, couchée devant le bureau de poste, sur le trottoir du boulevard Ménilmontant, recroquevillée sous quelques cartons, la tête enveloppée dans un foulard sans âge. Les passants ne la voient même plus. Elle est là tous les matins, alors vous comprenez ! Certains quand même, bien rares, déposent une pièce dans le gobelet en plastique posé à ses pieds, comme une écuelle. Elle ne dit pas merci. Elle ne dit jamais rien d’ailleurs. Souvent elle dort, ou fait semblant. L’après-midi, elle disparaît, et revient le lendemain. C’est comme un rituel, comme une pièce de théâtre, cent fois jouée devant le même public. Cela tombe bien. Vera — car elle dit s’appeller Vera — est comédienne. Enfin, était.

    C’est une histoire assez compliquée. Personne ne la connaît vraiment d’ailleurs. Et ceux qui savent quelque chose ne possèdent généralement que des bribes. Des morceaux de Vera. On pense souvent qu’elle est Russe ou Polonaise, à cause de ses cheveux blonds, de ses pommettes un peu hautes qui dessinent bien le triangle du visage, et de son accent bien sûr.

    Paul a cru lui aussi qu’elle venait des bords du Dniepr ou de la Volga la première fois qu’il l’a rencontrée. Elle buvait un café à une terrasse, près du cimetière du Père-Lachaise. Je peux m’asseoir là ? avait-il demandé en désignant la chaise à côté d’elle. Paul l’avait trouvée belle. Négligée, l’air un peu hagard, mais belle. Je suis photographe, vous ne voulez pas poser pour moi ? Je cherche un modèle en ce moment, quelqu’un dans votre style. Elle l’avait regardé méchamment. C’est quoi, mon style ? De l’Est… Vous venez d’Europe de l’Est, pas vrai ? D’Ukraine peut-être ?

    Sarajevo, connard. Comme un coup de griffe. Sa-ra-je-vo con-nard.

    Paul s’était excusé doucement. Il s’était rendu en Yougoslavie une fois, avant la guerre. À Split et à Mostar. À l’époque, personne n’allait en Bosnie, en Croatie, ou en Macédoine. On allait en Yougoslavie. À Mostar, en 1987, le Vieux Pont était encore là, avait-il ajouté bêtement.

    Sans blague ? Sa voix, forcément teintée d’accent slave, était rauque et légèrement voilée. Sans blague ?

    Elle l’avait regardé droit dans les yeux. Et c’est quoi, tes photos ? Du cul ? Il avait sorti de son sac une large boîte de papier Ilford. Tu peux regarder. Il y avait une trentaine de portraits. Des femmes uniquement, plutôt jeunes. Des visages en noir et blanc, au regard lointain souvent. Vera avait accepté une première séance de pose, chez lui le lendemain. Et elle avait disparu.

    C’était il y a plus de trois mois. Et maintenant Paul la reconnaît, sur son bout de trottoir. Il n’est pas vraiment surpris de la voir là, comme jetée dans un coin. Lors de leur première rencontre, il avait compris qu’elle était en chute libre. Entre-temps, il s’est un peu renseigné. Dans le quartier, quelques commerçants la connaissaient. Elle m’a montré une fois un article de journal, avec une photo d’elle, à l’époque où elle était actrice, avait dit un patron de bistrot. Mais c’était du yougo je pense, aussi je n’ai rien compris bien sûr. Alors Paul a numérisé un des portraits de Vera réalisé dans son petit studio, et l’a envoyé par internet à quelques institutions culturelles bosniennes, sélectionnées au hasard, accompagné d’un message en anglais. Il a donné ses coordonnées, expliqué sa démarche. Do you know this lady? I think she is an actress in Sarajevo. Quelques jours plus tard, il a reçu deux réponses. Elle est vraiment comédienne. Elle s’appelle Vera Osmanovic et a quitté Sarajevo pendant la guerre. Un ami lui avait promis de l’accueillir à Paris et de l’aider à trouver du travail. Les correspondants de Paul avaient ajouté qu’ils avaient perdu la trace de Vera et qu’ils espéraient qu’il pourrait leur donner des nouvelles.

    Vera s’est assise, méfiante, inquiète. Paul s’est lentement agenouillé à côté des cartons. Tu me reconnais ? En lui parlant, il l’examine. Elle est flétrie, la peau sèche, les yeux cernés, les cheveux courts, en pagaille, comme taillés au couteau. Elle porte un jean et un pull noir trop large pour elle sous une veste de treillis militaire. Il remarque qu’elle a les mêmes chaussures de marche que la dernière fois. À chacun de ses doigts brillent des bagues argentées qui lui donnent un air de diseuse de bonne aventure. Non, elle ne le reconnaît pas. Alors il lui raconte les photos, la séance de pose chez lui. Il ne sait pas si elle l’écoute. Elle fixe le sol comme une enfant pris en faute à qui on fait la leçon.

    Reviens demain, pour la générale. Elle se recouche, la tête sous une écharpe bleue. Reviens demain, pour la générale.

    Quelle générale, Vera ? Il pose doucement la question, mais déjà il connaît la réponse. Elle a perdu pied, c’est sûr. Elle est venue à Paris et depuis elle se noie dans l’échec. Pas de boulot, pas d’amis, pas d’argent et jour après jour la descente aux enfers. La pauvreté, l’errance, puis cette douce folie en guise d’identité. Il sait déjà tout cela avant même qu’elle lui réponde.

    Mais la répétition générale, demain à l’Académie, bien sûr ! Tu sais bien que je tiens le rôle principal !

    Il faut qu’elle rentre chez elle. Il faut la ramener à Sarajevo. L’évidence. Il va l’emmener, sinon très vite — dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être — elle va crever là, dans Paris, tellement loin des Balkans. Cinq lignes dans le journal annonceront sa disparition. Une femme d’une trentaine d’années est morte de froid cette nuit à Paris, dans le 20e arrondissement. On l’a trouvée allongée derrière un container, rue Oberkampf. Elle portait sur elle une importante quantité d’articles de presse en serbo-croate. Son identité n’a pas encore pu être établie, mais des habitants du quartier qui la croisaient parfois pensent qu’il s’agissait d’une réfugiée bosnienne.

    D’un geste presque naturel, Paul lui prend la main et l’entraîne. Viens, on va aller chez moi. On va boire un verre. Tu seras au chaud, tu pourras dormir tranquillement, et tu seras en forme pour demain. Elle n’oppose pas de résistance. Il habite tout près, une chance. Déjà, dans sa tête, il organise tout. Demain, dès demain, ils partiront en voiture. Dans sa voiture, une 405 increvable avec laquelle il a déjà sillonné toute l’Europe. Direction Metz d’abord. Puis l’Allemagne : Saarbrücken, Stuggart, München et l’Autriche : Salzburg, puis Villach. Jusque-là le trajet sera monotone, des kilomètres d’autoroute et pas grand-chose à voir. Il faudra faire la conversation à Vera, la mettre en confiance. Enfin la Slovénie. Là on entrera dans l’ex-Yougoslavie et Vera se sentira sans doute un peu chez elle. Il sera peut-être possible de dormir à Ljubljana. Le lendemain, départ pour Zagreb et après…. après Paul ne sait pas trop quelle route il faudra emprunter. Le mieux sera de demander à Vera.

    Ils sont arrivés chez lui. Vera s’est installée dans un coin de l’unique pièce, sur les coussins recouverts de soie aux couleurs vives, souvenirs d’un voyage en Thaïlande. Elle ne bouge pas, ne dit rien. Tu veux prendre un bain, demande Paul, gêné par le silence, intimidé aussi par la présence de cette femme inconnue ou presque. Il n’attend pas la réponse. Dans la salle de bains, il ouvre le robinet en grand. Des sels de bain, il faudrait des sels de bain. Évidemment, il n’en a pas. Un peu de mousse parfumée à la lavande fera peut-être l’affaire. Il choisit une serviette, grande, bleue, douce au toucher. Du fond de l’armoire, sous le lavabo, il extirpe un flacon d’Angel, jamais ouvert. Une sorte de relique qu’il pose bien en évidence à côté des brosses à cheveux et des petits savons multicolores. Il fait vite, le plus vite possible, et sans bruit.

    Dans le salon, Vera s’est endormie. Elle sait que demain c’est la répétition générale. Elle a invité tous ses amis, sa famille aussi, au petit théâtre de l’Académie, sur les bords de la Milijacka. Tous viendront parce qu’ils attendent depuis longtemps le retour de Vera sur scène. Dix ans déjà qu’elle n’est plus montée sur les planches, dix ans qu’on ne l’a pas vue à la télévision et encore moins au cinéma. Mais personne ne l’a oubliée. Beaucoup pensent qu’elle a émigré, un peu comme cette fille, élue Miss Bosnie pendant la guerre et qui est partie ensuite vivre en Suède. Alors oui, ils vont venir, ils voudront tous la voir, la toucher, s’assurer qu’elle est bien vivante.

    Vera seule sait qu’il n’y aura pas de générale. Pas plus qu’il n’y aura de première. Il n’y aura aucune représentation. Elle ne veut plus être comédienne. Finita, la commedia. Plus de texte à apprendre, plus de masques, plus de décor. Quand la salle sera bien pleine, elle s’avancera seule sur scène et ils applaudiront. Certains crieront même son nom. Alors elle leur dira simplement : je voulais revenir parmi vous, je voulais retrouver Sarajevo. Voilà.

    (Cette histoire est extraite de mon livre « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions, 2017). Des portraits de Sarajéviennes, entre fiction et réalité).

  • Francis Bueb, résistant de Sarajevo

    Pour mémoire (c’est-à-dire pour en garder et entretenir la mémoire), je publie ici ce que j’ai posté hier, 23 octobre, sur Facebook. J’ai écrit ce texte en quelques minutes, immédiatement après avoir appris la mort de Francis Bueb, que j’avais rencontré pour la première fois en 1996, juste après la guerre. Sarajevo est définitivement chère à mon coeur. J’y ai rencontré des hommes, des femmes, des enfants aussi, exceptionnels et qui m’ont beaucoup appris. Francis en faisait partie.

    ——

    « Sale jour. J’apprends à l’instant la mort de Francis Bueb. Mon ami Francis. Notre ami Francis. Francis avait quitté la Fnac, alors que la guerre ravageait la Bosnie-Herzégovine. Il estimait, avec quelques amis, que sa place était à Sarajevo, assiégée et pilonnée par les forces serbes. Son idée folle était d’apporter des livres, des artistes, de la culture aux Sarajéviens et aux Sarajéviennes qui faisaient preuve d’un courage admirable. La culture comme outil de résistance, c’était l’arme supplémentaire que leur proposait Francis Bueb.

    Il a ainsi fondé, au coeur de Sarajevo, le Centre culturel André Malraux. Un lieu de vie, un espace de rencontres et de dialogue. Un joyeux bordel aussi où Francis accueillait les visiteurs, cigarette et sourire énigmatique aux lèvres, devant un verre de Vranac posé au milieu du fouillis de sa table de travail.

    Francis a mis son carnet d’adresses au service de la ville et, à force de coups de fil, il a fait venir à Sarajevo une liste impressionnante d’artistes, acteurs, actrices, cinéastes, écrivains…

    On adorait Francis ou on le détestait. Il était ingérable, incontrôlable, insupportable, notamment lorsqu’il s’agissait de respecter quelques règles du jeu de l’administration française. Car si le Centre André Malraux était une association de droit privé (un temps présidée par Jorge Semprun, c’est vous dire !), il bénéficiait aussi de subventions. Il fallait donc rendre des comptes.

    Francis était surtout formidable et entier. Quand il avait une émotion, il avait besoin de la partager immédiatement avec ses amis.

    Une belle équipe de jeunes sarajévien(nes) a travaillé au Centre André Malraux et beaucoup ont aujourd’hui tracé leur route dans des domaines très différents.

    Pendant au moins vingt ans, le Centre André Malraux et Francis Bueb (citoyen d’honneur de la ville) auront incarné la France à Sarajevo, bien plus que l’ambassade de France toute proche.

    Il y a quelques années l’aventure a pris fin. Francis, fatigué, a du se résigner à passer la main. Le Centre André Malraux est devenu l’Institut Français de Bosnie-Herzégovine. Je n’étais plus à Sarajevo à ce moment là. »

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026