Étiquette : Sarajevo

  • La dame en bleu

    Elle arrive généralement vers 16 heures. L’heure du thé. Son petit chapeau délicatement posé sur ses cheveux blancs, elle s’installe à sa table, toujours la même, côté rue. Maréchal Tito, la rue. Elle l’a d’ailleurs peut-être connu, le maréchal. Avec son tailleur bleu, la petite dame est un exemple d’élégance. Les clients du café Imperijal sont généralement plus discrets que ceux qui fréquentent les nouveaux bars bruyants et clinquants de la ville. L’Imperijal, avec ses boiseries, son patron qui veille sur son petit monde, garde la mémoire de la vie d’avant. A l’époque on savait se tenir, on se saluait entre voisins et on venait au café pour lire le journal.

    Mirko, le grand serveur au dos un peu voûté, dépose le plateau avec la théière bien dosée en earl grey devant la petite dame. Elle lui sourit faiblement comme d’habitude. Ils se connaissent bien tous les deux. Avant la guerre déjà, elle venait chaque jour à L’Imperijal et Mirko, pantalon noir et veste immaculée, l’accueillait toujours d’un chuchotement. « Bonjour Madame, vous êtes magnifique aujourd’hui ! Prenez place, je suis à vous dans une minute ».

    Pendant qu’à petites gorgées elle déguste son thé, la dame en bleu ne dit rien. De temps en temps, elle salue un client d’un petit signe de tête et se replonge dans ses pensées.

    A quoi pense t-elle ? Elle est restée là pendant le siège de la ville. C’est une résistante. Une résistante silencieuse. Un jour, bientôt peut-être, elle ne sera plus là. Elle ne viendra plus prendre le thé à L’Imperijal. Elle sera passée sans bruit. Et nous serons encore un peu plus seuls.

  • La dernière montée

    La vieille grimpe sans hâte. L’escalier de pierre est raide. Elle s’agrippe parfois à la rambarde, souffle un moment, puis repart tête baissée, son petit cabas pendu à la main gauche. Chaque matin tu vois passer cette grand-mère tout en noir. Quel âge a t-elle ? Quatre-vingts ans ? Davantage ?

    La petite ville paisible, tapie au fond de la cuvette, étire ses quartiers jusqu’au sommet des collines aux rudes pentes verglacées l’hiver et brûlantes l’été. Souvent tu dois, toi aussi, monter, te hisser sur les hauteurs. Au début, c’était une épreuve. Etranger fraichement installé, tu marchais trop vite, regard pointé vers le ciel, et au bout de quelques minutes tu rendais les armes, le cœur à cent à l’heure, les jambes en coton, vaincu par cette impossible montée. Avec le temps tu as appris à grimper lentement. Les vieux et les vieilles que tu croisais chaque jour sur les trottoirs escarpés ou sur ces interminables escaliers, restaient pour toi une énigme. Comment faisaient-ils ? Avaient-ils, comme les paysans quechuas, le cœur hypertrophié pour affronter l’effort et l’altitude ? Quel était leur secret ?

    Les années ont passé et tu grimpes maintenant sans souffrir. Tu aimes aller chercher les hauteurs, les nuages accrochés sur les cimes des arbres. Tu aimes te retrouver là-haut pour échapper au monde et surtout tu aimes monter sans y penser. Souvent tu te dis que tout s’arrêtera là, en pleine escalade, sur un de ces escaliers qui maintenant te sont familiers.

  • Sonja

    « Sonja n’a pas eu beaucoup de chance ces dernières années. Lorsqu’on la voit, grande, mince, enjouée, un peu légère même, on se dit que tout va bien pour elle. Elle est étudiante à l’Académie des Beaux-Arts. Blonde aux yeux bleu clair, elle monte à cheval, elle interprète à merveille les nocturnes de Chopin et chaque jeudi et samedi soirs, on est sûr de la rencontrer au Jez Klub parce qu’elle aime aussi beaucoup le jazz. Les hommes la remarquent évidemment, d’autant que Sonja n’est pas avare de sourires. Rares, très rares pourtant sont ceux qui ont eu droit à ses faveurs. On raconte que le premier d’entre eux qui l’a emmenée chez lui un soir, après quelques verres et quelques histoires, est resté muet et impuissant d’émotion en la voyant timide et nue sur le lit. Pendant la guerre, l’explosion d’une mine à un mètre de Sonja a failli lui arracher les deux jambes. Elle s’en est sortie grâce à l’étonnante rapidité des secours et au talent des chirurgiens de l’hôpital Kosevo. Mais du haut des cuisses aux chevilles, les brûlures ont laissé des traces indélébiles. Alors, ce type qui avait vu en Sonja une belle affaire n’a pas su, n’a pas voulu. Enfin, il l’a laissé tomber quoi. Il est resté planté devant elle pendant une minute avant d’aller s’asseoir dans un coin de la chambre en murmurant, Dieu sait pourquoi, pardon, pardon. Alors, sans rien dire, elle s’est rhabillée et elle est partie. Mais, comme on l’a vu, Sarajevo est une petite ville. Tout se sait, tout se dit, vite, tellement trop vite. Depuis, sans les avoir jamais vues, car elle porte bien sûr toujours des pantalons, tout le monde connaît les jambes de la belle Sonja. Deux ou trois hommes moins fragiles ou plus généreux peut-être ont quand même fini par l’aimer. Mais seulement en passant. Une nuit sans engagement. Pourtant, Sonja garde sa belle humeur et son apparente frivolité. Elle aime être entourée, même si elle sait qu’il y a parfois dans le regard des autres cette malsaine curiosité. Et, comme si ce malheur ne suffisait pas, elle a perdu ses parents l’an dernier, tous deux victimes d’un accident de voiture.

    Alors bien sûr, ce film de Godard, c’est comme une petite lumière pour Sonja. Elle espère être retenue à l’issue de l’entretien. Est-ce que sera un entretien, d’ailleurs ? Elle ne sait pas très bien en quoi consiste l’épreuve. Est-ce qu’elle va devoir défiler, en même temps que d’autres filles devant Godard ? Est-ce que ce sera Godard lui-même qui va effectuer la sélection ? Est-ce que ce sera un entretien individuel ? Est-ce qu’il faudra bouger devant une caméra ?« 

    Extrait de « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions)

    Extrait de « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions)

  • Au commencement était Sarajevo

    Sarajevo va commémorer cette année un triste anniversaire. Il y a 20 ans – le 6 avril 1992 – l’armée populaire yougoslave et des milices serbes prenaient position autour de la ville. Le siège le plus long de l’histoire des guerres modernes (il a pris fin le 29 février 1996) venait de commencer. La Bosnie-Herzégovine avait déclaré son indépendance quelques semaines auparavant.

    Vingt ans plus tard, Sarajevo reste un symbole. Un symbole de l’idée même de résistance. Un symbole de nos espoirs. Un symbole de nos échecs.

    La sortie du film d’Angelina Jolie, « Au pays du sang et du miel », est l’occasion de rappeler qu’aucune ville au monde n’aura mobilisé en 20 ans autant d’écrivains, cinéastes, musiciens, intellectuels. On distinguera ici ceux pour qui se montrer à Bascarsija relève du marketing et celles et ceux qui ont honnêtement voulu s’engager, témoigner, aider les habitants de cette ville martyre, à deux heures de vol de Paris, Londres ou Bruxelles. De U2 à Ken Loach, de Jean-Luc Godard à Jane Birkin, de Susan Sontag à Jorge Semprun, le défilé des célébrités est ininterrompu.

    On cite aussi souvent en exemple Francis Bueb qui, avec quelques amis, a imposé la culture comme outil de résistance pendant le siège de la ville, puis a créé à Sarajevo le Centre André Malraux et installé, dans des conditions acrobatiques, une dynamique forte autour de la place de la littérature, du cinéma, de la création artistique dans la société.

    Autre signe de la persistance de cet engagement pour Sarajevo : le 6 avril prochain, sur une initiative de Rémy Ourdan, rédacteur en chef au Monde qui a couvert la guerre de Bosnie-Herzégovine, les reporters présents à Sarajevo pendant le siège sont invités à se retrouver sur place à l’hotel Holiday Inn, définitivement célèbre pour avoir abrité les journalistes étrangers pendant la guerre. Le groupe Facebook créé pour l’occasion jouit d’un succès notable. La « famille » des reporters de guerre n’est peut-être pas née à Sarajevo, mais elle y aura manifestement grandi et mûri.

    Sarajevo aura ainsi catalysé depuis vingt ans, les engagements et les espoirs d’une génération d’hommes et de femmes qui – artistes, intellectuels, journalistes notamment – se seront attachés à témoigner, à dénoncer les crimes commis au cœur de ce que l’on appelait jadis la Jerusalem de l’Europe, à accompagner les projets de création et de reconstruction initiés localement. Car il ne faut pas oublier que des artistes, des cinéastes, des écrivains, des journalistes, des intellectuels de Bosnie-Herzégovine se sont aussi beaucoup mobilisés pour Sarajevo et tout ce que cette ville représente.

    Et pourtant… Aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine est toujours un pays malade de ses divisions communautaires, l’économie est au point mort, de nombreux jeunes voudraient tenter leur chance à l’étranger… Sarajevo, capitale d’un état bancal, est devenue le symbôle de nos échecs. Echec de la « communauté internationale » (terme commode pour désigner l’OTAN, l’ONU, l’UE, les gouvernements étrangers, les diplomates, les experts en tout genre…) qui a mis en place avec les accords de Dayton de 1995 un système de gouvernance qui s’est vite révélé ingérable. Echec des élites politiques bosniennes incapables de surmonter leurs antagonismes pour se mettre au service de tous.

    Mais l’échec qui attriste sans doute le plus – car il faut bien parler d’échec – est celui qui affecte toutes celles et ceux qui depuis tant d’années, à titre individuel ou collectif, stars ou anonymes, se mobilisent pour Sarajevo. C’est peu de dire que cet engagement a une bien faible influence sur la situation politique, économique, sociale des Bosniens et des Sarajéviens. Or, nous y avions tous tellement cru… Nous avions cru que l’esprit européen pouvait souffler sur Sarajevo et chasser les nuages menaçants. Que des films engagés allaient changer les mentalités. Qu’en faisant la lumière sur le passé récent, des reportages sérieusement étayés aideraient les Bosniens à écrire une nouvelle page de leur histoire. Que le Sarajevo Film Festival, les Rencontres Européennes du Livre de Sarajevo, le Sarajevo Jazz Festival, le Festival d’Hiver de Sarajevo, seraient autant de portes ouvertes sur cette ville unique au monde.

    Mais là est peut-être notre erreur. Nous étions quelques-uns à penser que Sarajevo, attachante mosaïque posée au pied des monts Ingman et Trebevic, était différente. Et que donc pour elle, tout serait différent et qu’après avoir tant résisté à la barbarie, elle s’imposerait comme l’une des cités européennes de référence. Mais aujourd’hui c’est à Berlin que l’on se rend en week-end, à Barcelone ou à Prague que l’on part en échange Erasmus, à l’Alpe d’Huez ou à Innsbruck que l’on skie en nombre (les stations de Bjelasnica et de Jahorina, en bordure de Sarajevo, ont accueilli en 1984 les Jeux Olympiques d’Hiver, mais n’ont pas les moyens aujourd’hui d’accueillir en masse les skieurs européens)…

    Difficile de ne pas penser que vingt ans après le début du siège qui a voulu l’étouffer, Sarajevo est laissée au bord du chemin. Il reste une lueur d’espoir : Sarajevo sera capitale culturelle européenne en 2014. Nous tiendrons bien jusque-là.

    Marc Capelle

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    N.B : Je me suis rendu pour la première fois à Sarajevo en mai 1996. J’y suis retourné plusieurs fois par an jusqu’en 2000, en qualité de directeur des activités internationales de l’ESJ Lille, en particulier pour nouer un partenariat avec l’Institut Mediaplan. De 2000 à 2003, j’ai exercé à l’ambassade de France à Sarajevo, comme attaché audiovisuel régional pour les Balkans.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026