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  • Ce que je sais et ce que je ne sais pas de la guerre

    Sarajevo, mai 1996. Quelques mois après la guerre (photo © m. capelle)

    Depuis février 2022 il m’arrive de publier sur ce blog ou sur les réseaux sociaux des commentaires ou de courts textes sur la guerre qui ravage l’Ukraine et qui a réveillé chez beaucoup des réflexes ou des sentiments longtemps endormis. J’ai bien conscience d’ennuyer ou d’inquiéter certains d’entre vous. Après tout, qui suis-je ? Personne n’a besoin de mes pauvres mots pour savoir ou pour essayer de comprendre ce qui se passe à trois heures d’avion de Paris. A vrai dire, m’exprimer de temps à autre sur le sujet est ma façon de participer, un peu vainement sans doute, à cette prise de conscience collective. Pour avoir approché la guerre, il y a certaines choses que je sais d’elle, et pour ne l’avoir pas vécue, il y en a d’autres que je ne sais pas.

    Je sais les murs et les toits effondrés des maisons le long des routes de campagne. Je sais les toiles de plastique qui remplacent les vitres soufflées par les explosions. Je sais les impacts des tirs sur les immeubles et les étages écroulés et empilés les uns sur les autres. Le regard d’Enes quand il retourne dans l’appartement qu’il occupait avant la guerre pour n’y retrouver que les gravats d’une vie volée. Les yeux de Belma qui, pour la première fois depuis la guerre, monte dans la voiture de son père pour une promenade sur les hauteurs de la ville. La haine qui s’est installée dans les esprits et dans les cœurs. L’immense fatigue de celles et ceux qui ont tout perdu. Leur besoin de raconter la peur et les souffrances. La fierté de ceux qui ont pu résister et les signes de reconnaissance des anciens combattants lorsqu’ils se croisent dans la rue. Le désarroi de ceux pour qui la guerre était devenue une existence. Je sais aussi l’arrogance et les certitudes de celles et ceux qui viennent pour reconstruire. La suffisance et les limites de la « communauté internationale » et des docteurs en démocratie.

    Je ne sais pas le bruit des armes automatiques et les murs qui tremblent sous les coups de canons. Je ne sais pas l’odeur des cadavres et les voitures chargées de blessés en route vers l’hôpital. Je ne sais pas les nuits passées dans les abris et les queues pour remplir des bidons d’eau. Je ne sais pas la peur des snipers. Je ne sais pas les évacuations, les maigres affaires rassemblées avant de fuir vers un ailleurs inconnu. Je ne sais pas les cris, les hurlements, les sirènes, les déflagrations et le silence de mort. Je ne sais pas le regard de ceux qui se lèvent le matin en sachant qu’ils seront peut-être morts le soir.

    La guerre est entrée pour longtemps dans nos têtes. Je le sais. Nous saurons regarder la réalité en face et nous adapter. Je ne le sais pas.

  • Jean-Luc Godard : « Pourquoi Sarajevo… parce que la Palestine »

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    En 2003, Jean-Luc Godard, détendu et souvent facétieux, avait installé son bureau au Centre culturel André Malraux, à Sarajevo, pendant le tournage de son film « Notre musique ».

    Clap de fin pour Jean-Luc Godard, « l’enfant terrible du cinéma » pour reprendre un vieux cliché. J’avais eu la chance de passer un peu de temps avec lui en 2003, à Sarajevo. Avec son équipe, il s’était installé dans la capitale de la Bosnie-Herzégovine pour tourner « Notre musique », film porté à l’écran en 2004.

    Pendant le siège de la ville (1992-1995) et plusieurs années après la guerre, Sarajevo a attiré des artistes, des écrivains, des intellectuels, venus du monde entier. Certains, peu nombreux, venaient surtout soigner leur image et leur communication, mais la plupart avaient besoin de voir la ville et voulaient témoigner leur solidarité avec les habitants. Godard est venu avec un projet : tourner à Sarajevo un film sur le devoir de mémoire, indispensable pour lutter contre la barbarie.

    « Pourquoi Sarajevo… parce que la Palestine et que j’habite Tel Aviv. Je souhaite voir un endroit où une réconciliation semble possible…« . Une des répliques du film, qui fait mal au coeur aujourd’hui quand on voit à quel point Sarajevo et la Bosnie-Herzégovine ont du mal à sortir de l’après-guerre.

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    Avec Godard et Francis Bueb, directeur du Centre André Malraux (à gauche) sur le pont de Mostar en reconstruction.

    Une des scènes du film se déroule dans l’amphithéâtre de l’Académie des Arts Scéniques de Sarajevo. J’ai assisté, totalement fasciné, au tournage de cette séquence au milieu des étudiants et des enseignants de cette école de cinéma. Seul sur l’estrade, Godard jouait son propre rôle et nous offrait une magistrale démonstration de la notion de champ-contrechamp. Il avait projeté sur grand écran deux photos prises en 1948. Sur l’une, on voyait des juifs heureux de débarquer sur une plage de la « terre promise ». L’autre image montrait des Palestiniens chassés vers la mer. Champ-contrechamp. Godard expliquait que, pour lui, la scène de l’arrivée en « terre promise » relevait de la fiction, alors que celle avec les Palestiniens appartenait au documentaire.

    [Anecdote : j’ai failli jouer dans ce film. Un soir, après une discussion sur les Indiens d’Amérique et sur les Etats-Unis qui avaient phagocyté le terme « Américain », Godard m’a demandé si j’accepterais de figurer le rôle d’un attaché de l’ambassade de France dans une petite scène. A l’époque je travaillais effectivement à l’ambassade et Godard avait du se dire qu’avec mon costard j’avais le profil ! Mais j’ai du décliner car le jour du tournage je devais bêtement me rendre à Zagreb. C’est ainsi que ma brillante carrière de comédien s’est achevée avant même d’avoir commencé !]

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  • Eternité de Sarajevo

    J’ai découvert Sarajevo en mai 1996, quelques mois après la fin de la guerre et du siège qui ont définitivement marqué l’histoire de la ville. Les traces des combats étaient encore bien présentes sur les murs, dans les têtes et dans les coeurs. Je suis retourné ensuite chaque année, à Sarajevo, une ou deux fois par an pour des courts séjours. En 2000, je me suis installé sur place pour trois ans. Dire que la cité est attachante est faible. Les images, les parcours des hommes, des femmes et des enfants rencontrés là-bas vont continuer de m’accompagner. Comme ailleurs, mais plus qu’ailleurs, les vivants et les morts sont ici partout présents, et c’est pourquoi à tout jamais Sarajevo restera un symbole et une référence.

    En une phrase, Ivo Andric (prix Nobel de Littérature en 1961) a résumé ce que l’on peut ressentir lorsque l’on contemple cette ville, tapie au fond de sa trop fameuse cuvette : « Quelle que soit l’heure du jour, quel que soit le lieu, quand vous regardez Sarajevo étendu à vos pieds, la même pensée surgit toujours, même inconsciente. Une ville est là. Une ville qui, en même temps, se transforme, agonise et renaît’’. (Contes de la solitude)

  • Le livre, les librairies, pour entrer en résistance

     

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    Librairie Place Ronde, à Lille. Au fond, Fabienne Van Hulle avec Bernard Plossu

    Epidémie oblige, voilà donc nos enfants et nos aînés priés de rester à la maison jusqu’à nouvel ordre. Toute la population suivra peut-être bientôt le même chemin, comme en Italie. Nous verrons bien. Cette situation nous permettra de tester nos capacités d’adaptation. Dans ce contexte, le livre et les librairies sont des armes extraordinaires pour entrer en résistance.

    A Sarajevo, Francis Bueb, le fondateur et directeur du Centre culturel André Malraux, était entré, avec quelques amis, en 1994, dans la ville assiégée parce qu’il voulait apporter de la culture aux habitants piégés par les troupes de Milosevic, Mladic, Karadzic. A ces gens qui manquaient de produits alimentaires de base, qui manquaient de liberté, qui vivaient dans l’insécurité permanente, ce fou génial voulait mettre des livres à leur disposition pour les aider à survivre. Il a ainsi créé une librairie qui, compte tenu du contexte, fonctionnait comme une bibliothèque. Elle est devenue ensuite un véritable et extraordinaire centre culturel. C’est cette histoire hors du commun, dont j’ai eu la chance d’être un peu le témoin, qui me conduit aujourd’hui à m’intéresser au sort des librairies autour de moi.

    A Lille, je suis heureux d’avoir assisté à la fondation, en avril 2018, de la librairie Place Ronde. Il faut sans doute être fou pour créer une librairie. Ou folle, comme Fabienne Van Hulle qui a transformé un ancien hôtel particulier pour y installer sa superbe librairie. Depuis, Place Ronde a fait son chemin. Elle s’est installée dans le paysage lillois et, régulièrement citée dans les médias régionaux et nationaux, elle propose un choix de livres de grande qualité, y compris un des meilleurs rayons de livres de la région consacrés à la photo. Place Ronde s’est aussi imposée comme un espace culturel où l’on vient rencontrer des auteurs dans de bonnes conditions pour dialoguer, débattre. Enfin, la librairie dispose d’une galerie où exposent régulièrement des photographes. Par exemple, le mois dernier, c’est l’immense Bernard Plossu qui est venu accrocher ses tirages.

    On pourrait, bien sûr, citer beaucoup d’autres exemples. Nous avons certainement tous une librairie de coeur. Celle où nous aimons nous réfugier, nous abriter, en temps normal, mais aussi par gros temps. Alors, c’est le moment de faire passer le message : les stocks de pâtes pourquoi pas, mais les livres aussi nous aident à vivre, à nous évader, à résister !

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    Centre culturel André Malraux, à Sarajevo en 2001. Francis Bueb avec Patrice Chéreau

     

  • Quelques jours avec Bernard Pivot

    La Vijecnica, la Grande Bibliohèque de Sarajevo, détruite en 1992. Photo © Marc Capelle

    Bernard Pivot a surpris tout le monde aujourd’hui en annonçant qu’à 84 ans, il quittait l’Académie Goncourt qu’il présidait depuis cinq ans. Il avait aussi fait grand bruit lorsqu’il avait annoncé la fin d’Apostrophes, puis celle de  Bouillon de Culture. Voilà un homme qui a l’élégance de savoir s’arrêter. Cessera t-il aussi de tweeter ? Nous verrons bien.

    En 2001, j’ai eu la chance de passer quelques jours avec Bernard Pivot et son équipe, venus à Sarajevo pour enregistrer l’avant-dernier numéro de Bouillon de Culture. Bernard Pivot avait décidé d’enregistrer son émission dans les ruines de la Vijecnica, la grande bibliothèque de Sarajevo, détruite en 1992 par les obus des troupes de Ratko Mladic et toujours pas reconstruite à l’époque. Ce plateau très spécial devait réunir Enki Bilal, Hanifa Kapidzic, enseignante à l’Université de Sarajevo, Bernard-Henri Lévy, Jorge Semprun, Predrag Matvejevitch et Yves Michaud, philosophe. « J’ai pensé qu’il serait intéressant de réunir des intellectuels dans une ville symbolique, un lieu symbolique comme cette bibliothèque dévastée pendant la guerre, dans un acte dirigé contre la culture et contre la mémoire des peuples » expliquait Pivot.

    Je me souviens d’un Bernard Pivot extrêmement simple et très curieux. Pendant que les équipes de France 2 préparaient le tournage en partenariat avec la télévision de Bosnie-Herzégovine, il faisait le tour de la ville pour en découvrir les moindres détails. Il voulait tout savoir, et surtout tout comprendre. Il demandait à ses interlocuteurs de lui expliquer l’histoire de la ville, de lui raconter la guerre et le siège. Il écoutait très attentivement, prenant parfois quelques notes. Le journaliste Pivot se montrait excellent pédagogue et, avant de s’adresser à son public, il avait besoin de maîtriser son sujet. Cela peut sembler aller de soi, mais combien de bêtises entend t-on ou lit-on chaque jour aujourd’hui dans les médias ? Pivot n’avait pas l’intention de consacrer toute l’émission à la ville de Sarajevo, mais il voulait connaître le contexte pour éviter toute erreur inexcusable. Et, évidemment, le sujet était complexe. Comprendre l’organisation territoriale et politique de la Bosnie-Herzégovine issue des accords de Dayton de 1995 n’était pas une mince affaire et bien des diplomates et journalistes y perdaient souvent leur latin.

    A propos de latin, quelle langue parle t-on à Sarajevo ? Le bosniaque ? Non, on parle le bosnien (variante du serbo-croate de l’époque yougoslave). Le terme « bosniaque » désigne les Bosniens d’appartenance musulmane. L’ensemble des citoyens de Bosnie-Herzégovine sont des Bosniens et parlent donc le bosnien. Bernard Pivot avait envie et besoin de savoir ce genre de choses sur le bout des doigts et il mettait dans cet apprentissage toute l’application d’un écolier studieux. Son humilité était une belle leçon pour tout le monde.

    Bon vivant, il voulait aussi découvrir les restaurants de la ville et les spécialités locales. Aussi nous allions déjeuner au « To be or not to be : no question », près de la mosquée de Gazi Husrev-bey, ou dîner chez Kibé, tout en haut d’une des collines qui dominent Sarajevo ou plus simplement déguster des bureks dans la vieille ville.

    La veille de l’enregistrement (l’émission n’était pas diffusée en direct), il a fallu faire une répétition, en particulier pour régler les éclairages, la prise de son et le positionnement des caméras. Ce fut un vrai bonheur ! En l’absence de Bernard Pivot, nous étions six à jouer le rôle des vrais invités et nous avons ainsi enregistré un faux Bouillon de Culture. Sans gêne, je m’étais attribué le rôle d’Enki Bilal. Le débat fictif entre nous fut évidemment parfaitement ubuesque ! Dans la même journée, nous avons eu droit aussi à l’arrivée de BHL et ce fut beaucoup moins drôle. Alors que les autres invités était présents en ville depuis deux ou trois jours, il avait attendu la dernière minute pour nous rejoindre et, sitôt son jet privé posé sur le tarmac de l’aéroport, caméras et appareils photo l’ont poursuivi dans toute la ville pour des séances de pose plus ou moins improvisées.

    Le jour de l’enregistrement, tout était évidemment prêt. Le public, quelque peu trié sur le volet, s’est installé sur les chaises disposées au cœur de la bibliothèque. Bernard Pivot, concentré et aimable, est arrivé avec ses invités. Près de deux heures plus tard, l’avant-dernier numéro de Bouillon de Culture était « dans la boîte ». Il ne nous restait plus qu’à rejoindre la réception offerte par l’ambassadeur de France, Bernard Bajolet.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026