Étiquette : Enfance

  • Avant les souvenirs

    Quel est votre premier souvenir ? La mémoire de ce premier souvenir sera sans doute différente, selon que ayez une vingtaine ou une soixantaine d’années. D’ailleurs, se pose t-on pareille question lorsqu’on a vingt ans ?

    J’ai très peu de souvenirs de ma petite enfance. Peut-être ai-je une mauvaise mémoire. Peut-être aussi ai-je inconsciemment effacé certains épisodes qui ont pu marquer le début de mon existence. Ainsi, j’ai vécu dans la maison ci-dessous jusqu’à l’âge de six ans. Pourtant je suis incapable de visualiser l’intérieur de cette demeure. Rien. Un blanc total. Ma chambre, la cuisine, le salon… Rien. J’ai seulement gardé un vague souvenir des voisins. Un couple de personnes âgées qui, à travers le grillage qui séparait nos jardins respectifs, me donnaient les jouets en plastique qu’à l’époque on trouvait dans les paquets de lessive d’une marque bien connue.

    A trois ou quatre ans, je crois avoir vu un pigeon mort dans la cour de l’école maternelle, mais je n’ai aucun souvenir de ma classe, de mes camarades ou de mes maîtresses (peut-être ai-je aussi eu un maître ?).
    A quatre ou cinq ans, j’accompagnais parfois ma mère au bout de la rue. Il y avait là une ferme où nous achetions du lait frais. Une ferme de ville. Je n’habitais pas la campagne.
    A six ans, juste avant notre déménagement dans une ville voisine, on m’a inscrit pour quelques mois dans un cours privé. C’était en fait une classe unique installée au fond du jardin de l’institutrice. J’étais son seul élève de primaire, les autres étaient plus petits. Je ne sais pas à quoi ressemblait l’intérieur de la classe, mais je me souviens que pendant les récréations, nous jouions dans le jardin et, sur une terrasse, apparaissait parfois un adolescent en chaise roulante qui nous regardait d’un air triste. Le fils de l’institutrice probablement.

    Pas d’images donc de l’intérieur de la maison de mes premières années, pas non plus de mes premières salles de classe et je n’ai pas de photos qui pourraient m’aider à combler ces trous de mémoire.

    Qu’y avait-il avant mes souvenirs ?

  • Une simple histoire de famille

    Ma mère aux côtés de sa grande soeur, en 1949, à Petit-Fort Philippe

    Chacun sait qu’il y a un temps où il faut poser les questions, sous peine de le regretter plus tard. Alors que je suis en train de lire « Le monarque des ombres » de l’excellent Javier Cercas, je reçois via l’un de mes cousins une photo très ancienne de ma mère en compagnie de sa grande sœur. Sur cette photo, ma mère a treize ou quatorze ans. Et alors ? me direz-vous.

    Alors, dans son livre, comme dans certains de ses autres livres, Cercas nous raconte l’histoire de l’Espagne monarchiste, puis républicaine avant de sombrer dans le franquisme, à travers le parcours d’un personnage de sa famille. Pendant les premières pages, Cercas nous laisse croire qu’il va nous conter une simple histoire de famille mais très vite on comprend qu’il nous embarque dans la grande Histoire. A l’évidence, avant d’écrire, il a pris le temps de se documenter. Il a eu accès, et c’est une chance, à de riches archives familiales et à des témoignages de première main. Plus précisément, il a su recueillir la parole des anciens avant leur disparition.

    Récemment, mon cousin a entrepris de mettre bon ordre dans de nombreuses photos et documents pour reconstituer la mosaïque, ou le puzzle, de notre famille sur une période de cent à cent cinquante ans. Un jour, peut-être, quelqu’un s’aventurera à raconter l’histoire de cette famille.

    Pour l’instant, je contemple cette photo de ma mère. Elle a été prise (par qui ?) en 1949, à Petit-Fort Philippe, dont on devine le phare en arrière-plan. Ma mère est aux côtés de sa grande-soeur, sur les bords de l’Aa qui se jette dans la Mer du Nord. Toutes deux ont traversé la guerre, les privations, la peur, l’incertitude et, dans leur sourire interrogatif, on dirait qu’elles guettent leur destin. A quoi rêvait ma mère à ce moment là? Avait-elle envie de partir ? De voyager ? D’échapper à son berceau familial ? Je ne le saurai jamais car je ne lui ai pas posé la question. Je sais seulement que quelques années plus tard elle a passé un CAP de couture avant d’entrer dans un atelier de confection à Roubaix.

  • Roubaix, 1943 – A la recherche de Ma’ Clinquart

    Calée sur son fauteuil sous la verrière, face au jardin, la vieille dame entreprend de me raconter une histoire. Une histoire vécue par elle pendant la Seconde guerre mondiale.

    « En 1943, j’avais douze ans. J’habitais Roubaix avec ma mère, mon frère et ma soeur. Depuis plusieurs années toute la famille était très liée à Ma’Clinquart, comme on l’appelait. Madame Clinquart était pour moi comme une deuxième grand-mère. Davantage même : j’étais bien plus attachée à Ma’Clinquart qu’à ma propre grand-mère, Mélanie, qui habitait Bruxelles.

    Ma’Clinquart habitait à deux pas de chez nous mais partait de temps en temps pour la Belgique, vers Wevelgem, où elle possèdait une petite maison et où vivait sa soeur, religieuse et supérieure d’un couvent ».

    De temps en temps, la dame aux cheveux blancs pioche une cerise dans un joli saladier de porcelaine et poursuit son récit.

    « Or, en cette année 1943, depuis plusieurs jours, moi et ma mère, Blanche, nous étions inquiètes car nous n’avons aucune nouvelle de Ma’Clinquart partie depuis plusieurs semaines pour la Belgique. La guerre rendait les communications difficiles, tu comprends… Pas de téléphone, pas de courrier. 

    « Aussi, une nuit, je me suis levée à 5 h du matin et sans bruit je suis descendue à la cuisine. Je me suis habillée en hâte et j’ai laissé un mot sur la table. « Je suis partie à la recherche de Ma’Clinquart ».

    « J’étais mal chaussée mais très décidée. J’ai pris un bus qui m’a amenée jusqu’à Halluin puis de l’autre côté de la frontière. J’étais déjà allée quelquefois à Wevelgem et je connaissais le chemin. Une fois en Belgique, je savais qu’il fallait marcher. Longtemps. J’ai longé pendant plusieurs kilomètres une petite route bordée par un fossé, un watergang comme on dit dans les Flandres. Il était environ 10 heures du matin lorsqu’un paysan m’a aperçue et s’est mis à me parler en flamand. J’ai fait signe que je ne comprenais pas. Alors il m’a demandé en français ce que je faisais là. Je lui ai expliqué que j’étais partie à la recherche de ma nounou et que je devais aller jusqu’à Wevelgem. Le paysan m’a alors recommandé de me cacher car il venait de voir une patrouille de soldats allemands qui arrivait et une fille seule n’avait rien à faire là. Je me suis alors cachée dans le fossé et j’ai attendu le passage de la patrouille. Une fois le danger éloigné j’ai repris ma marche. Mes pieds me faisaient horriblement mal.

    « En fin de journée, je suis arrivée à Wevelgem. C’était le couvre-feu et Ma’Clinquart n’était pas dans sa maison, sur la place du village. Une voisine qui me connaissait m’a vue par la fenêtre et m’a demandé ce que je faisais là. « Je cherche Ma’Clinquart ». « Elle est au couvent, avec sa soeur » a fait la voisine tout en me faisant entrer pour m’éviter d’être repérée en plein couvre-feu. J’étais épuisée et mes pieds étaient ensanglantés. En passant par les jardins derrière les maisons du village, la voisine m’a amenée jusqu’au couvent. On a fait appeler Ma’Clinquart, qui a été fort surprise en me découvrant. Elle a décidé de m’emmener dans sa petite maison. Bien lui en a pris car dans la nuit le couvent a été bombardé… Ma’Clinquart a soigné autant que faire se pouvait mes pieds et décidé que j’allais dormir sur place »

    « Le lendemain, Ma’Clinquart a contacté quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait un officier allemand dans le secteur et elle a obtenu un laisser-passer qui allait permettre à l’un de ses amis de me reconduire en voiture jusqu’en France. Dans le même temps, Ma’Clinquart avait réussi à faire passer un message  au bureau où travaillait Blanche, ma maman. « Marcella est avec moi. Elle rentre bientôt ».

    Marcella était ma tante, la sœur de ma mère. Elle n’est plus là aujourd’hui. Elle m’a raconté cette histoire au cours de l’été 2013. Une histoire toute simple, mais qui donne quand même à réfléchir quand on sait qu’elle a été vécue par une enfant de douze ans. Souvent je pense à sa vie, et à celle de sa sœur, son frère et sa mère, pendant ces années de guerre et d’occupation. Au fil des ans, j’ai rencontré de nombreux adultes qui m’ont raconté leur enfance plongée dans la guerre, en Bosnie, en Allemagne, au Vietnam… De fait, sans même parler de ce que nous voyons chaque jour sur nos écrans, nos vies sont traversées par les guerres. Parfois nous les avons vécues, plus souvent nos aïeux, des amis, des témoins, des victimes, nous en ont transmis la mémoire.

  • Chez Dona

    Photo © Marc Capelle

    En fin de journée, nous allions chez Dona. Henri, en équilibre sur le marchepied, me laissait conduire le vieux Massey Ferguson rouge et, du haut de mes quatorze ans, j’étais fier. J’étais sale, fatigué, je sentais le blé fraichement moisonné et j’avais l’impression d’être libre. Après un parcours de deux ou trois kilomètres sur une petite route sinueuse, nous arrivions chez Dona. Le vieil homme habitait un corps de ferme délabré, au bord d’une mare à peine plus grande qu’une flaque. Vers 18 heures, il y avait toujours trois ou quatre tracteurs garés devant son repaire. Comme Henri et moi, les gars rentraient de la pesée. Délestés de leur chargement de céréales, ils avaient besoin d’une pause. Obèse, tricot blanc ou bleu et pantalon de toile, attablé dans sa grande cuisine, Dona accueillait les visiteurs sans dire un mot. D’un coup de menton, il désignait à chacun une chaise. Les habitués faisaient circuler la cafetière et la bouteille de genièvre. Un jour, un nouveau venu était apparu à la porte. Un jeune. “T’es qui, toi ?” avait aboyé Dona, sans le regarder. “Je suis le neveu de Maurice”. Maurice, trente hectares de terres et loueur de machines agricoles. Un poids lourd.

    Quand venait mon tour de me servir une bistouille, je ne me faisais pas prier. Henri me faisait un clin d’oeil et riait de bon coeur.

    Pendant une bonne demi-heure, une heure parfois, les paysans organisaient leur journée du lendemain. Un jour, il fallait que tout le monde aille prêter main forte au vieil André pour moissonner sa grande pièce et rentrer son orge. De toutes façons, il n’y avait qu’une seule moisonneuse-batteuse pour toutes les exploitations du coin. Un autre jour, c’était récolte de haricots et, là, c’était plutôt chacun pour soi.

    Sur le coup de sept heures “vieille heure”, comme disaient les fermiers qui ne tenaient pas compte de l’heure d’été, Dona faisait un effort pour se lever et ramassait la cafetière. Il se trainait jusqu’à la fenêtre et, de sa grosse voix, annonçait la météo du lendemain. “C’est bon, pas d’orage !”. Henri assurait qu’il ne se trompait jamais. Pour tout le monde c’était le signal du départ. Nous laissions tout en vrac sur l’immense table de bois massif et, après avoir remercié Dona, nous filions vers nos tracteurs.

    Je n’ai jamais demandé à Henri qui était ce Dona. Un cousin. Un parrain peut-être. Chez lui, le café-genièvre, la bistouille comme on dit là-bas, était gratuit. Mieux qu’une colonie de vacances, mieux qu’un diplôme, deux étés de suite, je suis allé chez Dona. 

  • Où t’es ? Pépé où t’es ?

    Avec mon pépé, dans les années 1960, sur la plage de Petit-Fort Philippe (Nord)

    Les vieilles photos dans les boites à chaussures ou dans les albums hors d’âge. Des images en noir et blanc, des photos aux bords crénelés. Une mémoire de la vie d’avant. Des archives nécessaires pour nourrir le souvenir des visages et des moments.

    Je fouille dans les tiroirs et m’arrête un instant sur quelques photos de mon grand-père paternel, mon pépé disparu en 1995. Disparu ou effacé. Il avait fait savoir qu’il ne voulait être enterré nulle part. Président d’une association d’anciens combattants et prisonniers de guerre, il avait, pendant des années, fréquenté les cimetières pour y prononcer des discours, le 11 novembre ou le 8 mai. Un engagement qui a sans doute guidé son choix de ne pas, à son tour, être aligné parmi les tombes ou sur le mur d’un colombarium.

    Pourtant, j’aimerais que l’on garde une trace de ce pépé, homme droit, courageux et travailleur. Pas seulement quelques photos dans un album. Une trace publique pour que demain et après-demain on sache que Louis Capelle a fait son chemin sur cette planète. Désormais, le numérique permet d’entretenir la mémoire des disparus. Pourtant, si vous cherchez mon pépé sur Internet, vous ne trouverez rien et je le vis comme une injustice. Je m’étais efforcé, il y a quelque temps, de semer quelques cailloux virtuels pour éviter à mon autre grand-père, Marcel Lasoen, de sombrer dans l’oubli. Un grand-père que, pourtant, je n’ai pas connu. Aujourd’hui je veux en faire autant avec mon pépé. C’est le principal objet de ce billet de blog. Si vous le lisez, vous entretiendrez une petite flamme. Si vous le partagez, la flamme du souvenir brûlera plus longtemps encore.

    Mon pépé m’emmenait à la plage, dans le Nord de la France où il habitait. Il avait été blessé et fait prisonnier, en 1940, lors de la bataille de Dunkerque. Chevalier de la Légion d’honneur, il avait exercé mille métiers. Je me souviens de la filature « Textile des Dunes », à Steenvoorde, dans les Flandres. Alors qu’il y travaillait, je l’accompagnais parfois à son bureau et une fois ou deux j’avais pu, fasciné, visiter les ateliers. Bien plus tard – il avait alors soixante-dix ans environ – il entrait jusqu’au torse dans les eaux glacées, armé d’un immense filet, pour y pêcher les crevettes grises que ma grand-mère épluchait par kilos à une vitesse extraordinaire.

    Mon grand-père, Louis Capelle (1911-1995)

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026