Étiquette : Enfance

  • Le grand-père interdit

    J’avais publié ce billet il y a un moment, puis je l’avais retiré car, pour différentes raisons, je craignais qu’il soit malvenu. Mais réflexion faite, je vous le propose à nouveau, quoique dans une version un peu retouchée.

    C’est donc l’histoire d’un grand-père interdit. Une vieille histoire triste, comme on en trouve dans toutes les familles dès que l’on regarde un peu sous le tapis. Je vous en livre un petit aperçu ici, mais j’y reviendrai peut-être un jour plus longuement.

    Pendant son enfance, un petit garçon se rend régulièrement chez ses grands-parents paternels qui habitent une petite station balnéaire du Nord, séparée de la commune voisine par le chenal sans charme de l’Aa. Il est content de voir assez souvent ses grands-parents, les seuls qui lui restent car sa grand-mère maternelle est morte quand il était très petit et il n’a pas connu son grand-père maternel. On lui a expliqué que celui-ci avait quitté sa femme et ses enfants à la veille de la Seconde guerre mondiale, que tout le monde l’avait perdu de vue et qu’il était mort.

    Bien des années plus tard, devenu adulte, le petit garçon a compris qu’on lui avait menti. Que toute sa famille lui avait menti. Il a fini par apprendre que son grand-père paternel avait certes abandonné sa famille, mais qu’ensuite il s’était engagé dans la Résistance puis avait refait sa vie précisément dans la commune voisine de celle de ses grands-parents paternels. Il avait vécu encore une trentaine d’années après la guerre, si bien qu’il était tout simplement de l’autre côté du chenal quand son petit-fils (qu’il ne connaissait pas) jouait sur la plage, à quelques centaines de mètres. Mais la famille, qui connaissait la vérité, avait décidé de punir ce grand-père indigne et en avait littéralement effacé toutes traces.

    Ce grand-père interdit, c’était le mien. Il s’appelait Marcel Lasoen et grâce au numérique j’ai pu lui redonner une existence, au moins virtuelle. Il y a sept ans, dans le cadre du premier festival mondial de « twittérature », j’avais en effet levé un coin du voile en campant ce papy inconnu en personnage de fiction.

    Quelques médias s’étaient fait l’écho de ses aventures, comme ici 20 Minutes (Festival de fiction sur Twitter: Comment suivre les Français ?) ou ci-dessous Nord-Eclair. J’étais alors à peu près le seul à savoir qu’il y avait derrière tout cela une part de vérité très personnelle.

    Fin provisoire des confidences.

    Nord Eclair - M. Lasoen
    Nord-Eclair – 30 novembre 2012
  • Quand je brûlais des cierges

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    L’après-midi, l’église du village de mes grands-parents était vide. Nous entrions discrètement – à cette époque, les années 60, les églises étaient ouvertes en permanence en journée – et nous allions droit au but. « Nous », c’était moi et un garnement de mon âge mais plus déluré que le garçon bien sage que j’étais alors. Le grand jeu consistait à saisir quelques cierges sur le présentoir près du bénitier et de la statue de Sainte-Rita ou de Saint Antoine de Padoue, à les allumer puis à faire tomber la cire brûlante. En coulant, elle formait des petites bulles qui éclataient délicieusement sur le sol. Nous étions bêtement contents de nous et, évidemment, nous recommencions le lendemain et le surlendemain. Nous étions en vacances et il fallait bien trouver quelques occupations un peu plus originales que le sempiternel tour à la plage.

    La plage… De temps en temps, nous nous glissions aussi à l’intérieur de la petite chapelle dédiée aux marins et qui lui faisait face. Nous regardions silencieusement les ex-voto cloués sur les murs. Rien dans ce lieu ne nous inspirait la moindre farce. La mémoire des marins perdus en mer et de leurs familles en deuil imposait le respect aux citadins que nous étions, impressionnés par ce monde inconnu et inquiétant. Parfois, au coin d’une rue, je voyais, à pas menus, arriver mon arrière grand-mère vêtue de noir. Les gens du coin l’appelaient « mémère bigotte », paradoxalement parce qu’elle n’aimait guère fréquenter l’église où je m’amusais en cachette. Elle me faisait peur, alors je changeais de trottoir.

    La Petite Chapelle des Marins dans les dunes Années 1960
    phare
    La Petite Chapelle des Marins dans les dunes Années 1960
  • Mon père, le toubib et Mao

    Tous les jours, un bref coup de sonnette vers 19 heures. Ma mère ouvrait la porte. «Ah ! Docteur ! » soufflait-elle invariablement. Il entrait sans attendre dans le salon, crinière en bataille, gros cartable de cuir sous le bras, et s’installait dans le fauteuil à côté de celui de mon père, qui avait passé là une bonne partie de sa journée, amorphe, silencieux, dépressif. Serge François, le médecin de la famille, venait ainsi lui rendre visite chaque soir au cours de sa tournée de malades.

    Il a maintenu cette visite quotidienne pendant trois mois. Il n’était pas question de traitement, de médicaments. Le toubib venait uniquement pour écouter, pour parler et pour évaluer l’état de mon père. Il lui posait quelques questions banales auxquelles mon père répondait à peine. Puis, il s’adressait à nous, les enfants, et à ma mère. Il prenait tout son temps. Il nous racontait sa journée et nous parlait de la pluie et du beau temps.

    C’est au cours de l’une de ces visites vespérales, que « le docteur François », comme nous l’appelions, m’a parlé de la Chine et de Mao. Nous étions dans les années 1970. La Chine fascinait ou effrayait. Lycéen à l’époque, j’étais persuadé que la Chine de Mao allait devenir beaucoup plus forte que l’URSS et je m’en réjouissais. Notre toubib voyait, lui aussi avec un certain émerveillement, ce pays de plusieurs centaines de millions d’habitants se réveiller et se mettre en marche. Il pensait aussi qu’il fallait étudier de près le fonctionnement de la médecine chinoise. Ce soir là, je l’avais écouté pendant plus d’heure. Il était porté par son sujet, enthousiaste. De temps en temps, mon père, levait un sourcil, comme pour nous signifier qu’il était avec nous. Puis, le docteur avait repris sa sacoche. Il était plus de 20 heures et sa tournée n’était pas terminée. « A demain » avait t-il lancé à ma mère. Je l’accompagnais jusqu’à sa grosse Citroën et le regardais partir. Il ne nous faisait pas payer ces visites du soir, un peu comme s’il passait en ami. Une bière ou un verre de vin lui suffisaient. Mon père est sorti de sa dépression quelques mois plus tard et a souvent répété que le toubib l’avait sauvé.

    Le docteur Serge François est mort il y a une trentaine d’années. Une rue de la ville où nous vivions alors porte son nom. Ces temps-ci, souvent je pense à lui.

  • Au bout de la jetée

    Aller au bout de la jetée. Ici, on va au bout de la jetée comme on va acheter le pain. Une jetée longue, triste et grise qui borde un chenal long, triste et gris. Au fond, la mer du Nord, trait gris sous les nuages. Autrefois, après un kilomètre de pierre et de ciment, la jetée se métamorphosait en terrible monstre de poutres noires et de ferraille qui avançait dans les eaux froides et agitées. Sous ses pieds, le promeneur intimidé voyait et entendait les vagues s’écraser contre les piliers. Poussés par le vent, des paquets de mer claquaient souvent contre le parapet et trempaient les plus téméraires.

    Mais le temps et les tempêtes ont vaincu le bout de la jetée. Le vieil ouvrage de bois a cédé la place à de vulgaires blocs de béton. Un petit chemin de fer et de poutrelles a été sauvegardé pour les yeux des visiteurs, mais le cœur n’y est plus. Aller au bout de la jetée n’est plus une aventure. Les coureurs à pied ont remplacé les rêveurs. Chronomètre à bout de bras, ils se précipitent jusqu’au bout puis font demi-tour. Là où, hier, s’étendaient des hectares de dunes, ils ont une centrale nucléaire pour horizon.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026