• « Twitter », le film

    Pour mon retour dans les salles, après tous ces mois de fermeture, je me suis fait plaisir. Pour tous ceux, j’en suis, qui ont passé beaucoup trop de temps sur les réseaux sociaux pendant ces mois de confinement, le film “Twitter”, de Louis Choublanski, est un vrai bonheur. Avec ce premier film très réussi, le réalisateur, transpose l’univers de Twitter dans la vie réelle (IRL, comme on dit en ligne). Ainsi, tous les personnages jouent le rôle de tweeteurs (je n’utilise jamais l’horrible twittos) et tous les dialogues sont des tweets qu’ils envoient, lisent ou commentent à longueur de journée. L’unité de lieu (la place d’un village) et de temps (une seule journée), donne à l’ensemble beaucoup de rythme et de cohérence. On ne s’ennuie pas une seconde. Les répliques fusent et on se rend compte que tout ce petit monde, installé à la terrasse d’un bistrot, ou en train de déambuler autour d’une statue de la République, passe son temps à dérouler l’actualité de la veille ou du jour.

    Certains personnages jouent leur propre rôle de tweeteurs. Les habitués reconnaitront Guy Birenbaum qui essaie d’apporter un peu de bon sens aux débats du moment et explique qu’il en a assez d’être confondu avec Jean Birnbaum. La libraire de Place Ronde envoie quelques vacheries aux éditeurs et surtout aux distributeurs de livres incapables de faire leur travail correctement. Des diplomates, des experts (on reconnait Philippe EtienneBruno TertraisLaurence AuerLuca Niculescu…) échangent des points de vue sur l’état du monde et des journalistes essaient de s’immiscer dans leurs discussions. Stéphanie Trouillard raconte à qui veut bien l’écouter la vie de déportés dont elle a retrouvé la trace et dont elle nous aide à entretenir la mémoire.

    De temps en temps un troll traverse la place à toute vitesse et en proférant des insultes incompréhensibles avant de disparaître dans une ruelle voisine.

    Dans un coin, assis sur le trottoir à côté du marchand de journaux, CroisePattes SDF, commente tout ce qu’il voit du ton mi-figue mi-raisin de celui à qui on ne la fait pas. 

    La scène finale au cours de laquelle tous les tweeteurs se taisent soudainement pour regarder, médusés, une petite fille qui, livre en main, fait le tour de la place en lisant à haute voix un chapitre du Petit Prince, est un petit bijou.

    Ce film, réalisé avec peu de moyens, nous aidera peut-être à prendre un peu de distance avec la logorrhée que nous subissons ou que nous alimentons chaque jour sur Twitter et sur les autres réseaux sociaux. Revenir à l’essentiel, ne pas perdre contact avec la vraie vie, voilà peut-être le message qu’essaie de nous transmettre Louis Choublanski.

  • Chez Dona

    Photo © Marc Capelle

    En fin de journée, nous allions chez Dona. Henri, en équilibre sur le marchepied, me laissait conduire le vieux Massey Ferguson rouge et, du haut de mes quatorze ans, j’étais fier. J’étais sale, fatigué, je sentais le blé fraichement moisonné et j’avais l’impression d’être libre. Après un parcours de deux ou trois kilomètres sur une petite route sinueuse, nous arrivions chez Dona. Le vieil homme habitait un corps de ferme délabré, au bord d’une mare à peine plus grande qu’une flaque. Vers 18 heures, il y avait toujours trois ou quatre tracteurs garés devant son repaire. Comme Henri et moi, les gars rentraient de la pesée. Délestés de leur chargement de céréales, ils avaient besoin d’une pause. Obèse, tricot blanc ou bleu et pantalon de toile, attablé dans sa grande cuisine, Dona accueillait les visiteurs sans dire un mot. D’un coup de menton, il désignait à chacun une chaise. Les habitués faisaient circuler la cafetière et la bouteille de genièvre. Un jour, un nouveau venu était apparu à la porte. Un jeune. “T’es qui, toi ?” avait aboyé Dona, sans le regarder. “Je suis le neveu de Maurice”. Maurice, trente hectares de terres et loueur de machines agricoles. Un poids lourd.

    Quand venait mon tour de me servir une bistouille, je ne me faisais pas prier. Henri me faisait un clin d’oeil et riait de bon coeur.

    Pendant une bonne demi-heure, une heure parfois, les paysans organisaient leur journée du lendemain. Un jour, il fallait que tout le monde aille prêter main forte au vieil André pour moissonner sa grande pièce et rentrer son orge. De toutes façons, il n’y avait qu’une seule moisonneuse-batteuse pour toutes les exploitations du coin. Un autre jour, c’était récolte de haricots et, là, c’était plutôt chacun pour soi.

    Sur le coup de sept heures “vieille heure”, comme disaient les fermiers qui ne tenaient pas compte de l’heure d’été, Dona faisait un effort pour se lever et ramassait la cafetière. Il se trainait jusqu’à la fenêtre et, de sa grosse voix, annonçait la météo du lendemain. “C’est bon, pas d’orage !”. Henri assurait qu’il ne se trompait jamais. Pour tout le monde c’était le signal du départ. Nous laissions tout en vrac sur l’immense table de bois massif et, après avoir remercié Dona, nous filions vers nos tracteurs.

    Je n’ai jamais demandé à Henri qui était ce Dona. Un cousin. Un parrain peut-être. Chez lui, le café-genièvre, la bistouille comme on dit là-bas, était gratuit. Mieux qu’une colonie de vacances, mieux qu’un diplôme, deux étés de suite, je suis allé chez Dona. 

  • Avant, le centre c’était Moscou

    Ranger des archives, retrouver des dossiers, des rapports. Dans le tas : « Missions à Bakou ». C’était il y a longtemps. Trois ou quatre courts séjours sur place, entre 1998 et 2000. L’idée de survoler toute l’Europe et de me retrouver sur les bords de la Caspienne était excitante. Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est (Editions Riveneuve, 2013) : 

    “Des manèges un peu désuets tournent face à la Caspienne et des hommes jouent au billard sous les arbres, devant le Musée des tapis. Je pensais arriver dans un pays figé par les rigueurs hivernales. Il fait dix degrés, le soleil brille et des femmes en blouse blanche balaient la poussière des allées du jardin public près de l’ambassade de France.

    Bakou est une grande ville. De grands et assez beaux monuments de la fin du siècle dernier s’alignent le long de larges boulevards haussmaniens. Certains sont plus vieux encore, comme cette Tour de la Vierge (car jamais conquise) au pied de la vieille ville, qui daterait du 12ème ou du 13ème siècle. “Alexandre Dumas en parle dans un de ses romans” m’assure l’un de mes nouveaux amis bakinois. L’Azerbaidjan est au carrefour des civilisations turques, persanes et russes, m’explique t-on. Il est clair que l’azeri, la langue locale, est très semblable au turc. Bien des commerces ont été ouverts par des Turcs.

    Pour ce pays indépendant depuis 1991, Istanbul redevient peu à peu la destination-phare. Avant le “centre” – comme les gens d’ici l’appellent encore – c’était Moscou. L’Union soviétique a frappé ici aussi. L’alphabet cyrillique a été imposé, la culture russe a été importée et les seules vraies références de celles et ceux qui ont fait des études sont soviétiques. Hier soir j’ai assisté au théâtre russe de Bakou à un spectacle organisé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire d’une professeur de danse. Discours (en russe) des élèves de la vieille dame digne installée sur un fauteuil au devant de la scène, puis petites scènes de ballet des mêmes élèves. Vers la fin du spectacle, une jeune femme a déclamé un poème en azeri. Tonnerre d’applaudissements dans la salle, puis danses traditionnelles azerbaidjanaises.« 

    Il y a vingt ans, les vols en provenance de Vienne – carrefour incontournable pour se rendre « à l’Est » – arrivaient à Bakou en pleine nuit et, une heure plus pard, embarquaient les passagers pour le vol retour. J’ai consigné dans mon livre le souvenir de ces départs au coeur de la nuit bakinoise.

    “Il est trois heures du matin, rue Gorki. Sur le trottoir, devant la porte de la résidence, j’attends la voiture qui doit m’emmener à l’aéroport. La nuit est agréablement fraîche. L’épicier, au coin de la rue, m’observe vaguement, vautré sur un matelas de fortune. Les bouteilles de vodka de son étalage espèrent un noctambule qui passerait par là. La ville est presque silencieuse. A peine, au loin, une sourde rumeur. Le port peut-être. Partir, passer le contrôle de sécurité, montrer patte blanche aux douaniers, s’installer en salle d’embarquement… Rituel. Là-bas, l’avion de la Swissair m’attend. Mais la nuit est là qui me prend. Je respire plus librement. Seul sur ce trottoir du pays des Shirvanshahs, soudain j’ai le temps”.

    Ecrire, raconter les départs. Un projet, peut-être.

  • Où t’es ? Pépé où t’es ?

    Avec mon pépé, sur la plage de Petit-Fort Philippe (Nord)

    Les vieilles photos dans les boites à chaussures ou dans les albums hors d’âge. Des images en noir et blanc, des photos aux bords crénelés. Une mémoire de la vie d’avant. Des archives nécessaires pour nourrir le souvenir des visages et des moments.

    Je fouille dans les tiroirs et m’arrête un instant sur quelques photos de mon grand-père paternel, mon pépé disparu en 1995. Disparu ou effacé. Il avait fait savoir qu’il ne voulait être enterré nulle part. Président d’une association d’anciens combattants et prisonniers de guerre, il avait, pendant des années, fréquenté les cimetières pour y prononcer des discours, le 11 novembre ou le 8 mai. Un engagement qui a sans doute guidé son choix de ne pas, à son tour, être aligné parmi les tombes ou sur le mur d’un colombarium.

    Pourtant, j’aimerais que l’on garde une trace de ce pépé, homme droit, courageux et travailleur. Pas seulement quelques photos dans un album. Une trace publique pour que demain et après-demain on sache que Louis Capelle a fait son chemin sur cette planète. Désormais, le numérique permet d’entretenir la mémoire des disparus. Pourtant, si vous cherchez mon pépé sur Internet, vous ne trouverez rien et je le vis comme une injustice. Je m’étais efforcé, il y a quelque temps, de semer quelques cailloux virtuels pour éviter à mon autre grand-père, Marcel Lasoen, de sombrer dans l’oubli. Un grand-père que, pourtant, je n’ai pas connu. J’ai déjà raconté cette petite aventure ici. Aujourd’hui je veux en faire autant avec mon pépé. C’est le principal objet de ce billet de blog. Si vous le lisez, vous entretiendrez une petite flamme. Si vous le partagez, la flamme du souvenir brûlera plus longtemps encore.

    Mon pépé m’emmenait à la plage, dans le Nord de la France où il habitait. Il avait été blessé et fait prisonnier, en 1940, lors de la bataille de Dunkerque. Chevalier de la Légion d’honneur, il avait exercé mille métiers. Je me souviens de la filature « Textile des Dunes », à Steenvoorde, dans les Flandres. Alors qu’il y travaillait, je l’accompagnais parfois à son bureau et une fois ou deux j’avais pu, fasciné, visiter les ateliers. Bien plus tard – il avait alors soixante-dix ans environ – il entrait jusqu’au torse dans les eaux glacées, armé d’un immense filet, pour y pêcher les crevettes grises que ma grand-mère épluchait par kilos à une vitesse extraordinaire.

    Mon grand-père, Louis Capelle (1911-1995)
  • Train de nuit pour Iasi

    Décembre 1990. Il fait froid l’hiver en Roumanie. Un vrai grand froid, souvent en dessous de moins vingt degrés. En 1990, le pays sortait, fatigué et abimé, de cinquante ans de régime communiste. Et j’ai choisi cet hiver-là pour prendre le train de nuit Bucarest-Iasi. Des amis bien intentionnés m’avaient prévenu : « Il va faire froid, même dans le train !« . Je ne suis pas du genre frileux, mais j’avais quand même emporté une couverture de survie.

    Arrivé à la gare, j’ai été rejoint par Raoul Girardet, éminent historien, qui devait donner une conférence au Centre culturel français de Iasi qui venait de voir le jour sous la direction de Georges Diener, jeune et entreprenant diplomate. Les cheveux blancs du professeur Girardet, aujourd’hui disparu, lui conféraient l’autorité des aînés. L’historien ne cherchait pas à dissimuler son côté « vieille France » réactionnaire. Royaliste, il avait aussi affiché de nettes sympathies pour l’OAS pendant la guerre d’Algérie. C’est dire si je me sentais en bonne compagnie !

    Nous devions voyager ensemble et partager un compartiment de deux couchettes. Des conditions en théorie très confortables donc. Infiniment plus confortables en tout cas que celles réservées à la plupart des voyageurs. Mais une fois dans le train, j’ai vite compris que la nuit allait être un peu spéciale.

    Il faisait évidemment nuit noire dehors, mais on ne voyait guère mieux à l’intérieur. Une loupiote jetait dans le compartiment une lumière blafarde et il était bien difficile de lire. Mais surtout, il faisait froid. Pas question de quitter la parka. Il n’y avait bien entendu pas de wagon restaurant où nous aurions pu boire un café ou un thé brûlant histoire de nous réchauffer.

    Aussi, après avoir un peu échangé nos impressions roumaines (j’avais l’avantage sur Raoul Girardet de vivre sur place depuis quatre mois), il ne nous restait plus qu’à nous coucher tout habillés. Nous coucher, mais dormir, non ! J’ai renoncé à sortir ma couverture de survie par peur du ridicule. Le train avançait lentement, en se dandinant de gauche à droite, dans un grincement permanent de la ferraille. Il n’y avait rien d’autre à voir par la fenêtre que la mystérieuse nuit roumaine. Au bout d’un certain temps, le contrôleur a ouvert brutalement la porte du compartiment pour contrôler nos tickets.

    Vers deux heures du matin, et alors que je n’avais toujours pas fermé l’oeil, le professeur Girardet, pris d’une envie pressante, est parti à la recherche des toilettes. Deux minutes plus tard, je l’ai vu revenir, hilare. « Venez ! Venez voir ! C’est incroyable !« . Je l’ai donc suivi dans le couloir glacial et, comme lui, je suis resté ahuri devant les toilettes dont la porte grande ouverte donnait sur un gros tas de bois qui recouvrait totalement la cuvette. Toilettes inutilisables donc. Le bois devait, en principe, être utilisé pour alimenter une chaudière. Mais manifestement, il ne servait à rien car la température ne devait pas dépasser 7 ou 8 degrés dans le train. La situation était totalement absurde, et ma connaissance du roumain n’était pas encore suffisante pour demander des explications au sefu (j’avais déjà compris que l’on pouvait appeler « chef » tous ceux qui avaient une vague responsabilité, avec ou sans uniforme).

    A l’aube, totalement frigorifiés et pour le moins fatigués, nous sommes arrivés à Iasi. Georges Diener, tout sourire, nous attendait à la gare. Il devait déjà savoir dans quelles conditions nous avions voyagé et, manifestement, cela le mettait en joie !

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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