• Le jour d’après

    « Mais… Ils sont tous partis ! ». Il s’adresse au serveur qui vient de lui apporter un café accompagné d’un petit biscuit. La terrasse est vide et il se sent bien seul. Plus seul encore que dans le minuscule studio avec vue sur une cour intérieure triste et sale dans lequel il a compté les jours et les mois depuis le début de la pandémie

    -Ah, mais ils vont revenir, répond André. Les bus doivent les déposer vers midi.

    -Les bus ?

    -Ben oui, l’association des commerçants a affrété une dizaine de bus qui chaque jour, pendant une semaine, vont ramasser les vieux dans les maisons de retraite, et les gens qui s’ennuient dans les villages. Ils vont les déposer gratuitement au pied des terrasses. Les restaus se sont engagés à leur offrir le repas, et ils ont droit à un café dans tous les bistrots qui participent à l’opération…

    Du coup, il regarde sa tasse et se dit que s’il avait attendu midi il n’aurait peut-être pas du payer 2,10 euros pour un banal kawa. Mais, André, le serveur, ne lui laisse pas le temps d’évoquer cette hypothèse.

    -Le système ne fonctionne qu’entre midi et trois heures, et seulement en semaine. Mais c’est déjà bien, non ?

    -Euh, oui, sûrement. Mais c’est quoi le but exactement ?

    -Ben, c’est simple ! L’idée c’est de créer une ambiance de consommation, d’impulser le mouvement. Comme ça, les gens voient du monde et ça leur donne envie d’en faire autant. Ça coûte un peu de pognon, mais on n’est plus à ça près, hein !

  • Paris, c’est fini !

    A deux reprises, j’ai habité Paris. Deux fois trois ans. Pour bien des raisons je n’ai pas aimé cette ville, ou plutôt je n’ai pas pu l’aimer. Pas le bon moment, pas le bon contexte. Vous me direz « Mais, enfin, Paris est une belle ville ! ». Je sais, mais ce n’est pas suffisant pour s’y sentir bien. Ainsi, j’ai eu souvent l’impression que pour s’y faire une place, il fallait être en permanence en représentation. Se jauger, se comparer, se concurrencer. Vanité. Mais rien de tout cela n’est bien grave. J’ai vécu ailleurs, et je vis aujourd’hui à Lille. Et on ne m’y reprendra plus : Paris, c’est fini.

  • Gallimard, va te faire voir !

    Il y a quelques jours, Gallimard a demandé au bon peuple de cesser momentanément de lui envoyer des manuscrits. La maison Gallimard, phare de l’édition française, fondée en 1919 par Gaston, dirigée aujourd’hui par Antoine, se sentait débordée par tous ces manants qui, inspirés sans doute par ces temps de Covid-19, voulaient non seulement écrire, mais aussi être publiés. Car, on l’a bien compris, le message de Gallimard ne s’adressait pas à ses auteurs et amis ! Un auteur, une autrice Gallimard, cela se respecte ! Non, il s’agissait bien de claquer la porte au nez des mendiants.

    Bref, cette annonce m’a agacé et je ne suis certainement pas le seul. La façon avec laquelle Gallimard envoie paître les auteurs en herbe, est au mieux maladroite, au pire condescendante. Sur le fond, il ne s’agit pas de nier que le marché de l’édition (car, oui, c’est un marché) est totalement saturé et qu’il est malhonnête de faire croire à chaque Français, comme le font certains, qu’il peut devenir écrivain. J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire ici. Mais était-ce bien à Gallimard de faire passer un message d’une telle sécheresse ? La période actuelle, avec tout ce qu’elle génère en inquiétude et en solitude, ne me parait pas être le meilleur moment pour expliquer à celles et ceux qui ont envie et besoin d’écrire qu’ils n’ont aucune chance d’être publiés.

    Mais je vois ici l’occasion de revenir un instant avec vous sur mon rapport à l’écriture et au monde de l’édition.

    J’ai eu la chance de voir cinq de mes livres publiés en peu de temps. Le premier, Jours tranquilles à l’Est (Riveneuve Editions), est paru en 2013, et le dernier, Lille Atomic (Fauves Editions), vient de paraître. Je rassure cependant ceux que cette frénésie pourrait inquiéter : je n’ai pas l’intention de publier un livre par an ! Ce n’est ni mon envie, ni mon intérêt. Il se trouve simplement que certains de mes textes sommeillaient depuis quelques années dans un tiroir et d’autres (Quand tu iras à Saigon et Lille Atomic) ont été portés par une actualité personnelle ou locale. Aussi, lorsque j’ai rencontré un éditeur qui a bien voulu me donner ma chance (un merci renouvelé à Gilles Kremer et à Yves Michalon), les choses sont allées assez vite.

    Je vais maintenant lever le pied et prendre tout le temps nécessaire à l’écriture de nouvelles histoires. Ecrire autrement sans doute, sortir de ce que j’ai déjà appelé « le piège de l’écriture efficace« . M’amuser un peu aussi. J’avais, par exemple, pris beaucoup de plaisir à participer, en 2012, à un festival international de fiction sur Twitter. Cela dit, je considère que je suis un auteur, pas un écrivain.

    En matière d’édition, je pense la même chose que pour les librairies : l’avenir appartient aux petits, aux indépendants. Les grosses machines qui écrasent tout sur leur passage, jusqu’à imposer aux librairies des livres qu’elles n’ont pas commandés, c’est le vieux monde. Les temps sont à l’agilité, la mobilité, à la réactivité et à la proximité. Je tire mon chapeau à celles et ceux qui donnent vie à une « petite » maison d’édition. Je suis persuadé qu’elles sont l’avenir.

    Et pour revenir un instant à Gallimard : en tant que lecteur, je me réjouis de lire Karine Tuil, François Sureau, Arnaud de la Grange, et bien d’autres… Alors, Antoine ! Pas fâché ?

  • « Regarde ! On arrive à la frontière ! »

    Un article de Jean Quatremer dans Libération, sur « le retour des frontières » a attiré mon attention ce matin. Il y est question de la conduite à adopter, en Europe, face à la pandémie de coronavirus. Dans notre monde ouvert, multipolaire, multilatéral, multi tout ce que l’on veut, il est convenu lorsqu’on évoque un éventuel retour des frontières d’afficher un air horrifié.

    A t-on, malgré tout, le droit de se souvenir d’un temps, pas si lointain, où les frontières nous aidaient à dessiner et à comprendre le monde ? J’ai eu la chance d’en franchir beaucoup et pendant longtemps, en voiture, en train, en avion. Si, parfois, j’ai pu être agacé par la lenteur ou la bêtise de certains contrôles (j’en donne un exemple ici), je garde de ces années une certaine nostalgie.

    Petit, je franchissais régulièrement la frontière, entre le nord de la France, où j’habitais, et la Belgique. Nous allions, dans la voiture de mes parents, faire des courses à Menin ou jouer au parc d’attractions de Dadizele. A la douane (nous ne disions pas « la frontière »), généralement sans même regarder nos papiers, le policier levait une barrière rouge et blanche et nous savions que nous étions alors en Belgique.

    Plus tard, j’ai traversé bien des fois l’Europe et il fallait alors montrer patte blanche en passant d’un pays à l’autre. Passeport, papiers de la voiture, ouverture du coffre… Souvent il s’agissait d’une simple formalité, mais parfois il fallait s’armer de patience. Jamais le passage de la frontière n’était anodin. Barrières, guérites, miradors et chevaux de frise parfois… On voyait, on savait que l’on passait d’un pays à l’autre. Je me suis construit une représentation de l’Europe de cette façon. Aujourd’hui, les limites entre les pays sont invisibles, effacées, inexistantes. Le petit panneau qui indique que l’on entre en Allemagne ou en Hongrie ne fait que tristement illusion.

    On l’a oublié, mais les trains s’arrêtaient également aux frontières. Douaniers et policiers montaient à bord et contrôlaient les passagers avec plus ou moins de précision. La peur de l’uniforme fonctionnait bien. Chacun attendait son tour en se répétant mentalement qu’il n’avait rien à se reprocher. 

    Nous ne pouvons sans doute pas, en Europe, revenir à ce monde là, sans être accusé de remettre en question la libre circulation des personnes (je ne m’intéresse pas, ici, aux marchandises). Je n’oublie pas que pour beaucoup, le passage d’une frontière a pu représenter un risque énorme, un danger de mort parfois. Je sais aussi que pour les migrants qui tentent chaque jour d’arriver dans nos contrées privilégiées, la frontière est à la fois un horizon rêvé et le plus souvent un obstacle infranchissable.

    Pourtant, au risque de passer pour un dangereux réactionnaire, je regrette ces barrières d’autrefois. Sans doute parce qu’elles traçaient les limites d’un monde plus simple.

  • A la frontière

    La file s’étend sur quatre ou cinq kilomètres. Quatre ou cinq kilomètres de voitures, des Dacias pour la plupart, qui attendent docilement le droit de passer la frontière. Les moteurs sont arrêtés : l’essence coûte cher. Toutes les dix minutes environ la queue progresse de quelques mètres et chaque conducteur pousse péniblement son véhicule. Une légère brume m’empêche de distinguer le poste de douane, mais là où je suis je sais qu’il faudra encore patienter deux bonnes heures avant d’y arriver. 

    Bors. Point de passage entre la Roumanie et la Hongrie. Une vraie frontière, comme il n’en existe plus en Europe occidentale. Ici, ce n’est pas encore l’Orient mais ce n’est plus vraiment l’Occident. Rien n’est vraiment clair. Sommes-nous vraiment à la douane ? A t-on le droit de sortir de Roumanie ? Rien n’est moins sûr. L’ambiance est lourde. Les familles entassées dans les voitures font grise mine et attendent avec angoisse la rencontre avec le tout-puissant douanier, incontesté maître des lieux. Ici, il y a deux sortes de douaniers. Le genre gras et corrompu d’abord. Il promène son ventre et son uniforme gris sale autour de la voiture à la recherche du bakchich (ciubuc en roumain) qu’il est de toute façon certain d’encaisser. Une cartouche de cigarettes Kent. Quelques fruits, des chocolats pour ses enfants. Il ne se fait pas de souci le camarade douanier : tout est prévu. On trouve même des victimes consentantes au point d’apporter ostensiblement leur obole avant que le gros type leur ait demandé leurs passeports. Mêmes ceux qui n’ont rien à passer en fraude agissent ainsi. Chacun est tellement convaincu que le franchissement de la frontière se passera mal qu’il tente d’agir à titre préventif. Absurde. Et puis il y a le douanier-sans-peur-et-sans-reproche. Le chevalier Bayard de la frontière. Plutôt jeune, genre pète-sec et arrogant. Il prend son temps avec les passeports de tous les occupants du véhicule et il réclame bien sûr les papiers de la voiture. “Papiers de la voiture !” grogne t-il généralement. “Pardon ?” répondent parfois les inconscients, habitués à un peu plus de politesse. L’autre beugle alors pour de bon :“Papiers de la voiture !”. Chef, oui chef ! Tout de suite, chef !

    De temps en temps, la frontière ferme. C’est l’heure de la relève des douaniers, et l’opération peut durer trente minutes, une heure… On ne sait pas. On ne sait jamais de toute façon. Pour les malheureux qui ont fait la queue pendant deux ou trois heures et qui arrivent devant la barrière juste à ce moment-là, c’est un peu dur. Certains s’énervent, mais cela ne sert à rien.

    Ma voiture est dotée d’une plaque diplomatique. Aussi je commence à remonter tranquillement la file afin de me présenter à la guérite prévue pour les diplomates et autres privilégiés. Mais je renonce rapidement devant le regard assassin de certains conducteurs. L’un d’entre eux menace même de casser mon pare-brise si je passe devant tout le monde. Alors je rentre dans le rang et, comme les autres, je me fonds dans la masse. En silence mais en pestant intérieurement contre l’imbécillité bureaucratique et les ravages infligés par elle au genre humain.

    Une fois la douane roumaine franchie, chacun respire un grand coup avant l’épreuve suivante. À cinq cents mètres à peine, une autre barrière, d’autres guérites. C’est la douane hongroise.

    Bucarest, le 3 mai 1991

    (Extrait de Jours tranquilles à l’Est, paru en 2013 aux éditions Riveneuve)

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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