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  • Francis Bueb, résistant de Sarajevo

    Pour mémoire (c’est-à-dire pour en garder et entretenir la mémoire), je publie ici ce que j’ai posté hier, 23 octobre, sur Facebook. J’ai écrit ce texte en quelques minutes, immédiatement après avoir appris la mort de Francis Bueb, que j’avais rencontré pour la première fois en 1996, juste après la guerre. Sarajevo est définitivement chère à mon coeur. J’y ai rencontré des hommes, des femmes, des enfants aussi, exceptionnels et qui m’ont beaucoup appris. Francis en faisait partie.

    ——

    « Sale jour. J’apprends à l’instant la mort de Francis Bueb. Mon ami Francis. Notre ami Francis. Francis avait quitté la Fnac, alors que la guerre ravageait la Bosnie-Herzégovine. Il estimait, avec quelques amis, que sa place était à Sarajevo, assiégée et pilonnée par les forces serbes. Son idée folle était d’apporter des livres, des artistes, de la culture aux Sarajéviens et aux Sarajéviennes qui faisaient preuve d’un courage admirable. La culture comme outil de résistance, c’était l’arme supplémentaire que leur proposait Francis Bueb.

    Il a ainsi fondé, au coeur de Sarajevo, le Centre culturel André Malraux. Un lieu de vie, un espace de rencontres et de dialogue. Un joyeux bordel aussi où Francis accueillait les visiteurs, cigarette et sourire énigmatique aux lèvres, devant un verre de Vranac posé au milieu du fouillis de sa table de travail.

    Francis a mis son carnet d’adresses au service de la ville et, à force de coups de fil, il a fait venir à Sarajevo une liste impressionnante d’artistes, acteurs, actrices, cinéastes, écrivains…

    On adorait Francis ou on le détestait. Il était ingérable, incontrôlable, insupportable, notamment lorsqu’il s’agissait de respecter quelques règles du jeu de l’administration française. Car si le Centre André Malraux était une association de droit privé (un temps présidée par Jorge Semprun, c’est vous dire !), il bénéficiait aussi de subventions. Il fallait donc rendre des comptes.

    Francis était surtout formidable et entier. Quand il avait une émotion, il avait besoin de la partager immédiatement avec ses amis.

    Une belle équipe de jeunes sarajévien(nes) a travaillé au Centre André Malraux et beaucoup ont aujourd’hui tracé leur route dans des domaines très différents.

    Pendant au moins vingt ans, le Centre André Malraux et Francis Bueb (citoyen d’honneur de la ville) auront incarné la France à Sarajevo, bien plus que l’ambassade de France toute proche.

    Il y a quelques années l’aventure a pris fin. Francis, fatigué, a du se résigner à passer la main. Le Centre André Malraux est devenu l’Institut Français de Bosnie-Herzégovine. Je n’étais plus à Sarajevo à ce moment là. »

  • A quoi ressemble ma vie sans ordinateur ?

    La question m’est tombée dessus, postée par l’un de ces algorithmes qui nous pistent du matin au soir. « A quoi ressemble votre vie sans ordinateur ? ». Hier, la question du jour était du genre « C’est quoi, pour vous, un véritable ami ? » ou peut-être « Vous préférez faire carrière ou vous choisissez l’imprévu ? ». Tous les jours, une question en mode « sujet de bac » ou de brevet des collèges. Je ne réponds jamais. Surtout, ne pas nourrir l’algorithme !

    Cette fois, je vais faire une exception, mais en répondant ici. Pas sur l’application qui me soumet tous les jours à la question.

    Donc, ma vie sans ordi… Soyons précis : sans ordinateur, mais avec smartphone. La question n’est pas « A quoi ressemble votre vie sans écran ? ».

    J’ai commencé à utiliser un ordinateur chaque jour en 1988, pendant quelques années seulement à titre professionnel et uniquement sur mon lieu de travail. L’ordi portable n’existait pas encore. Mon premier portable date du milieu des années 1990, je crois. A partir de ce moment là, je ne me suis plus jamais passé d’ordinateur. C’est dire que je suis quelque peu dépendant de ma, ou plutôt de mes bécanes (vous remarquerez que je vous épargne le fastidieux débat « Mac ou PC ?»).

    Pendant une brève période, j’ai essayé de m’en passer, sinon de m’en libérer. J’ai en particulier tenté de revenir à l’écriture manuscrite, car désormais j’utilise essentiellement l’ordinateur pour écrire. De ce point de vue, le smartphone et ses nombreux usages, remplace aisément l’ordi. En quelques clics, on commande nos billets de train, d’avion, de métro, de spectacles. On suit l’actualité sur un smartphone, on échange avec notre réseau… bref, un smartphone.

    J’ai ainsi cru naïvement que quelques bons vieux cahiers à carreaux allaient me redonner le goût des textes manuscrits. Mais, peine perdue… J’étais incurable. Il faut dire qu’avant l’ordinateur, j’utilisais déjà une machine à écrire. Ma première machine – une antiquité (voir photo) – date de mes années lycéennes. A cette époque, j’avais accouché d’une ébauche de roman, péniblement tapé à deux doigts et à grands coups de « retour charriot ».

    Bien des auteurs continuent pourtant d’écrire à la main, me direz-vous. Je sais, mais j’en suis incapable. A ma décharge, j’ai probablement été conditionné par un usage professionnel bien connu de l’ordinateur : il permet d’écrire mais aussi de transmettre. Quand, pendant des années, on écrit des articles, des notes ou des rapports, dans l’avion, dans le train, au bureau ou chez soi, avant de les envoyer dans la foulée à son ou ses destinataires, il est bien difficile de concevoir la vie sans ordinateur.

    Il me reste une piste à explorer : mettre l’écriture de côté. Après tout, ai-je vraiment encore quelque chose à écrire ? Et, si j’écris, ai-je besoin de transmettre ?

    Dans l’immédiat, je vous envoie ces quelques lignes. Les dernières, peut-être. Ou pas.

  • Au journal

    A la fin des années 1970, étudiant en droit, je travaillais de temps en temps, le soir, au service « expéditions » de La Voix du Nord. C’était mon premier contact avec la presse. A cette époque, l’imprimerie était installée rue Saint-Nicolas, au coeur de Lille, au rez-de-chaussée du siège du grand quotidien régional. Le journal faisait alors pleinement partie de la cité et les passants pouvaient entendre le bruit des rotatives cachées dans les entrailles du bâtiment.

    Nous autres, étudiants, prenions notre service vers 20 H. Nous étions placés sous les ordres d’un escogriffe en tablier bleu que tout le monde appelait « Le Grand » . Il nous avait à l’œil. « Faites pas les malins avec moi, hein ! » hurlait-il régulièrement. Notre boulot consistait à remplir des camionnettes, des camions aussi, de paquets bien ficelés de journaux. Les éditions tombaient les unes après les autres, celles destinées aux villes les plus lointaines d’abord. Nous chargions les véhicules prêts à partir aux quatre coins de la région pour alimenter les kiosques et autres marchands de journaux. Les chauffeurs nous regardaient faire en fumant une clope. De temps en temps nous avions droit à une pause et nous grimpions dans les étages jusqu’au bar. Là, un grand comptoir accueillait les journalistes, les techniciens, les ouvriers du Livre et la bière coulait à flot. Nous observions tout ce petit monde avec de grands yeux, assez fiers d’être admis dans les coulisses de La Voix du Nord, même si nous lisions rarement le journal. Une fois notre bière terminée, nous redescendions, la mousse aux lèvres et « Le Grand », nous accueillait avec un « Oh, les intellos, c’est fini de picoler, hein ! Au boulot et plus vite que ça ! ».

    Il nous emmerdait un peu, le Grand, et nous avions envie de lui jouer un tour. Toutes les cinq minutes, il beuglait des consignes dans un téléphone en bakélite comme on en faisait encore en ce temps-là. Un soir, l’un d’entre nous a discrètement enduit le combiné d’encre d’imprimerie, bien noire et surtout très épaisse. Aussi, lorsque le Grand a décroché quelques instants plus tard et que nous l’avons vu, la joue noire et l’œil en colère, nous étions bêtement contents de notre mauvaise blague.

    Vers 1 heure du matin, parfois 2 heures, la dernière édition – celle de Lille – tombait. Nous balançions à toute vitesse les derniers exemplaires dans les camionnettes, et il était temps d’aller se coucher. Je récupérais mon vélo posé dans un coin. Sur le chemin du retour, je croisais souvent quelques fêtards. J’étais fatigué mais léger.

  • Une simple histoire de famille

    Ma mère aux côtés de sa grande soeur, en 1949, à Petit-Fort Philippe

    Chacun sait qu’il y a un temps où il faut poser les questions, sous peine de le regretter plus tard. Alors que je suis en train de lire « Le monarque des ombres » de l’excellent Javier Cercas, je reçois via l’un de mes cousins une photo très ancienne de ma mère en compagnie de sa grande sœur. Sur cette photo, ma mère a treize ou quatorze ans. Et alors ? me direz-vous.

    Alors, dans son livre, comme dans certains de ses autres livres, Cercas nous raconte l’histoire de l’Espagne monarchiste, puis républicaine avant de sombrer dans le franquisme, à travers le parcours d’un personnage de sa famille. Pendant les premières pages, Cercas nous laisse croire qu’il va nous conter une simple histoire de famille mais très vite on comprend qu’il nous embarque dans la grande Histoire. A l’évidence, avant d’écrire, il a pris le temps de se documenter. Il a eu accès, et c’est une chance, à de riches archives familiales et à des témoignages de première main. Plus précisément, il a su recueillir la parole des anciens avant leur disparition.

    Récemment, mon cousin a entrepris de mettre bon ordre dans de nombreuses photos et documents pour reconstituer la mosaïque, ou le puzzle, de notre famille sur une période de cent à cent cinquante ans. Un jour, peut-être, quelqu’un s’aventurera à raconter l’histoire de cette famille.

    Pour l’instant, je contemple cette photo de ma mère. Elle a été prise (par qui ?) en 1949, à Petit-Fort Philippe, dont on devine le phare en arrière-plan. Ma mère est aux côtés de sa grande-soeur, sur les bords de l’Aa qui se jette dans la Mer du Nord. Toutes deux ont traversé la guerre, les privations, la peur, l’incertitude et, dans leur sourire interrogatif, on dirait qu’elles guettent leur destin. A quoi rêvait ma mère à ce moment là? Avait-elle envie de partir ? De voyager ? D’échapper à son berceau familial ? Je ne le saurai jamais car je ne lui ai pas posé la question. Je sais seulement que quelques années plus tard elle a passé un CAP de couture avant d’entrer dans un atelier de confection à Roubaix.

  • Ce que je sais et ce que je ne sais pas de la guerre

    Sarajevo, mai 1996. Quelques mois après la guerre (photo © m. capelle)

    Depuis février 2022 il m’arrive de publier sur ce blog ou sur les réseaux sociaux des commentaires ou de courts textes sur la guerre qui ravage l’Ukraine et qui a réveillé chez beaucoup des réflexes ou des sentiments longtemps endormis. J’ai bien conscience d’ennuyer ou d’inquiéter certains d’entre vous. Après tout, qui suis-je ? Personne n’a besoin de mes pauvres mots pour savoir ou pour essayer de comprendre ce qui se passe à trois heures d’avion de Paris. A vrai dire, m’exprimer de temps à autre sur le sujet est ma façon de participer, un peu vainement sans doute, à cette prise de conscience collective. Pour avoir approché la guerre, il y a certaines choses que je sais d’elle, et pour ne l’avoir pas vécue, il y en a d’autres que je ne sais pas.

    Je sais les murs et les toits effondrés des maisons le long des routes de campagne. Je sais les toiles de plastique qui remplacent les vitres soufflées par les explosions. Je sais les impacts des tirs sur les immeubles et les étages écroulés et empilés les uns sur les autres. Le regard d’Enes quand il retourne dans l’appartement qu’il occupait avant la guerre pour n’y retrouver que les gravats d’une vie volée. Les yeux de Belma qui, pour la première fois depuis la guerre, monte dans la voiture de son père pour une promenade sur les hauteurs de la ville. La haine qui s’est installée dans les esprits et dans les cœurs. L’immense fatigue de celles et ceux qui ont tout perdu. Leur besoin de raconter la peur et les souffrances. La fierté de ceux qui ont pu résister et les signes de reconnaissance des anciens combattants lorsqu’ils se croisent dans la rue. Le désarroi de ceux pour qui la guerre était devenue une existence. Je sais aussi l’arrogance et les certitudes de celles et ceux qui viennent pour reconstruire. La suffisance et les limites de la « communauté internationale » et des docteurs en démocratie.

    Je ne sais pas le bruit des armes automatiques et les murs qui tremblent sous les coups de canons. Je ne sais pas l’odeur des cadavres et les voitures chargées de blessés en route vers l’hôpital. Je ne sais pas les nuits passées dans les abris et les queues pour remplir des bidons d’eau. Je ne sais pas la peur des snipers. Je ne sais pas les évacuations, les maigres affaires rassemblées avant de fuir vers un ailleurs inconnu. Je ne sais pas les cris, les hurlements, les sirènes, les déflagrations et le silence de mort. Je ne sais pas le regard de ceux qui se lèvent le matin en sachant qu’ils seront peut-être morts le soir.

    La guerre est entrée pour longtemps dans nos têtes. Je le sais. Nous saurons regarder la réalité en face et nous adapter. Je ne le sais pas.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026

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