L’après-midi, l’église du village de mes grands-parents était vide. Nous entrions discrètement – à cette époque, les années 60, les églises étaient ouvertes en permanence en journée – et nous allions droit au but. « Nous », c’était moi et un garnement de mon âge mais plus déluré que le garçon bien sage que j’étais alors. Le grand jeu consistait à saisir quelques cierges sur le présentoir près du bénitier et de la statue de Sainte-Rita ou de Saint Antoine de Padoue, à les allumer puis à faire tomber la cire brûlante. En coulant, elle formait des petites bulles qui éclataient délicieusement sur le sol. Nous étions bêtement contents de nous et, évidemment, nous recommencions le lendemain et le surlendemain. Nous étions en vacances et il fallait bien trouver quelques occupations un peu plus originales que le sempiternel tour à la plage.
La plage… De temps en temps, nous nous glissions aussi à l’intérieur de la petite chapelle dédiée aux marins et qui lui faisait face. Nous regardions silencieusement les ex-voto cloués sur les murs. Rien dans ce lieu ne nous inspirait la moindre farce. La mémoire des marins perdus en mer et de leurs familles en deuil imposait le respect aux citadins que nous étions, impressionnés par ce monde inconnu et inquiétant. Parfois, au coin d’une rue, je voyais, à pas menus, arriver mon arrière grand-mère vêtue de noir. Les gens du coin l’appelaient « mémère bigotte », paradoxalement parce qu’elle n’aimait guère fréquenter l’église où je m’amusais en cachette. Elle me faisait peur, alors je changeais de trottoir.
J’ai la chance de connaître un peu l’Australie, immense et magnifique pays. Aussi, je suis évidemment attristé devant le terrible spectacle des incendies gigantesques qui ravagent le pays, en particulier le sud-est. Je pense aussi que les dirigeants australiens n’ont pas pris la mesure des conséquences du changement climatique, ce qui peut surprendre s’agissant d’un pays qui est à ce point soumis aux lois de la nature. Par ailleurs, les choix en matière énergétique de l’Australie posent question : priorité aux centrales à charbon, destruction de la nature autour des zones minières… Que feront, que décideront les Australiens, après cette séquence catastrophique ?
En guise de modeste hommage à ce pays, je livre ici quelques images de Kangaroo Island prises fin 2011. Cette île superbe, au large d’Adelaide, a également été touchée ces jours-ci par les incendies. J’espère que la végétation reprendra vite le dessus et que, outre les kangourous que l’on y rencontre, l’île restera le refuge des colonies de phoques qui viennent s’y reproduire avant de repartir affronter les eaux de l’océan austral.
Quelques images de la Roumanie de 1990, un an après la chute de Ceausescu et de la dictature. Ma première incursion à l’Est de l’Europe. J’y suis resté trois ans (et trois hivers !).
Bernard Pivot a surpris tout le monde aujourd’hui en annonçant qu’à 84 ans, il quittait l’Académie Goncourt qu’il présidait depuis cinq ans. Il avait aussi fait grand bruit lorsqu’il avait annoncé la fin d’Apostrophes, puis celle de Bouillon de Culture. Voilà un homme qui a l’élégance de savoir s’arrêter. Cessera t-il aussi de tweeter ? Nous verrons bien.
En 2001, j’ai eu la chance de passer quelques jours avec Bernard Pivot et son équipe, venus à Sarajevo pour enregistrer l’avant-dernier numéro de Bouillon de Culture. Bernard Pivot avait décidé d’enregistrer son émission dans les ruines de la Vijecnica, la grande bibliothèque de Sarajevo, détruite en 1992 par les obus des troupes de Ratko Mladic et toujours pas reconstruite à l’époque. Ce plateau très spécial devait réunir Enki Bilal, Hanifa Kapidzic, enseignante à l’Université de Sarajevo, Bernard-Henri Lévy, Jorge Semprun, Predrag Matvejevitch et Yves Michaud, philosophe. « J’ai pensé qu’il serait intéressant de réunir des intellectuels dans une ville symbolique, un lieu symbolique comme cette bibliothèque dévastée pendant la guerre, dans un acte dirigé contre la culture et contre la mémoire des peuples » expliquait Pivot.
Je me souviens d’un Bernard Pivot extrêmement simple et très curieux. Pendant que les équipes de France 2 préparaient le tournage en partenariat avec la télévision de Bosnie-Herzégovine, il faisait le tour de la ville pour en découvrir les moindres détails. Il voulait tout savoir, et surtout tout comprendre. Il demandait à ses interlocuteurs de lui expliquer l’histoire de la ville, de lui raconter la guerre et le siège. Il écoutait très attentivement, prenant parfois quelques notes. Le journaliste Pivot se montrait excellent pédagogue et, avant de s’adresser à son public, il avait besoin de maîtriser son sujet. Cela peut sembler aller de soi, mais combien de bêtises entend t-on ou lit-on chaque jour aujourd’hui dans les médias ? Pivot n’avait pas l’intention de consacrer toute l’émission à la ville de Sarajevo, mais il voulait connaître le contexte pour éviter toute erreur inexcusable. Et, évidemment, le sujet était complexe. Comprendre l’organisation territoriale et politique de la Bosnie-Herzégovine issue des accords de Dayton de 1995 n’était pas une mince affaire et bien des diplomates et journalistes y perdaient souvent leur latin.
A propos de latin, quelle langue parle t-on à Sarajevo ? Le bosniaque ? Non, on parle le bosnien (variante du serbo-croate de l’époque yougoslave). Le terme « bosniaque » désigne les Bosniens d’appartenance musulmane. L’ensemble des citoyens de Bosnie-Herzégovine sont des Bosniens et parlent donc le bosnien. Bernard Pivot avait envie et besoin de savoir ce genre de choses sur le bout des doigts et il mettait dans cet apprentissage toute l’application d’un écolier studieux. Son humilité était une belle leçon pour tout le monde.
Bon vivant, il voulait aussi découvrir les restaurants de la ville et les spécialités locales. Aussi nous allions déjeuner au « To be or not to be : no question », près de la mosquée de Gazi Husrev-bey, ou dîner chez Kibé, tout en haut d’une des collines qui dominent Sarajevo ou plus simplement déguster des bureks dans la vieille ville.
La veille de l’enregistrement (l’émission n’était pas diffusée en direct), il a fallu faire une répétition, en particulier pour régler les éclairages, la prise de son et le positionnement des caméras. Ce fut un vrai bonheur ! En l’absence de Bernard Pivot, nous étions six à jouer le rôle des vrais invités et nous avons ainsi enregistré un faux Bouillon de Culture. Sans gêne, je m’étais attribué le rôle d’Enki Bilal. Le débat fictif entre nous fut évidemment parfaitement ubuesque ! Dans la même journée, nous avons eu droit aussi à l’arrivée de BHL et ce fut beaucoup moins drôle. Alors que les autres invités était présents en ville depuis deux ou trois jours, il avait attendu la dernière minute pour nous rejoindre et, sitôt son jet privé posé sur le tarmac de l’aéroport, caméras et appareils photo l’ont poursuivi dans toute la ville pour des séances de pose plus ou moins improvisées.
Le jour de l’enregistrement, tout était évidemment prêt. Le public, quelque peu trié sur le volet, s’est installé sur les chaises disposées au cœur de la bibliothèque. Bernard Pivot, concentré et aimable, est arrivé avec ses invités. Près de deux heures plus tard, l’avant-dernier numéro de Bouillon de Culture était « dans la boîte ». Il ne nous restait plus qu’à rejoindre la réception offerte par l’ambassadeur de France, Bernard Bajolet.
J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.
Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.