• L’Ostalgia des gens de l’Est et celle des bobos

    Berlin, novembre 2009 – Photos ©  Marc Capelle

    En 1989, le monde a changé. Ce 9 novembre 2019, il y aura trente ans que le Mur de Berlin est tombé.

    Dans Jours tranquilles à l’Est,  livre paru en 2013 aux éditions Riveneuve, préfacé par Enki Bilal, je propose des chroniques de la décennie 1990 qui fut, à l’Est, celle des espoirs et des enthousiasmes puis celle des désillusions. Le livre est épuisé en version papier, mais il est disponible en version numérique.

    Si je le mentionne ici, c’est parce que je lis et j’entends régulièrement des propos de responsables politiques ou de quelques universitaires (français entre autres), qui relèvent de la falsification des faits et de l’Histoire. A les entendre, la chute du Mur et de la RDA ne fut rien d’autre qu’une brutale annexion de l’Est par l’Ouest, un sale coup du monde capitaliste contre les démocraties dites populaires. Jean-Luc Mélenchon, par exemple, vient de se féliciter d’un article du Monde Diplomatique soutenant cette thèse. Manifestement, la réunification allemande dérange cette partie de la gauche qui a cru aux mérites de la RDA, et des pays du bloc soviétique.

    Il sera beaucoup question de commémoration et de mémoire ces jours-ci et on ferait bien de ne pas confondre l’Ostalgia (la nostalgie de l’Est) d’une partie de la population qui vivait de l’autre côté du rideau de fer, et celle de quelques bobos en mal de célébrité. J’ai vu, entendu, tellement de Roumains, de Hongrois, de Polonais, de Bulgares, exprimer leurs peurs face au nouveau monde, celui dans lequel ils se sont retrouvés après 1989. J’ai notamment vu, en 1990, des hommes et des femmes pleurer sur la tombe de Ceausescu et manifestement il ne s’agissait pas de dignitaires de l’ancien régime. Ces gens craignaient de ne pas pouvoir s’adapter. Ils étaient, sous le communisme, privés de liberté, mais l’Etat leur fournissait un travail et un logement. Dans le monde d’après, les règles du jeu étaient bien différentes. Aussi, je peux comprendre leurs réactions.

    J’ai beaucoup moins de compréhension, en revanche, pour les déclarations des nostalgiques de salon qui expliquent la larme à l’oeil, que l’on a tout fait pour effacer les réussites de la RDA et de l’Europe de l’Est en général. On peut aussi être dubitatif devant les travaux d’un Nicolas Offenstadt, qui professe que l’Allemagne de l’Ouest a tout mis en oeuvre pour gommer l’héritage et la mémoire de la RDA, notamment en matière culturelle, sur les lieux de travail. Selon lui, la RDA et sa population auraient été systématiquement dévalorisées, ce qui alimenterait le ressentiment des Ossies à l’égard des Wessies. Mais peut-on affirmer, comme le font certains, que les populations de l’Est de l’Europe, à peine libérées du communisme, ont purement et simplement été asservies par les gouvernements de l’Ouest et en particulier par l’Union Européenne (l’UE, cet épouvantail) ?

    Et que dire aussi, de cette mode qui consiste à s’offrir un petit coup d’air froid venu de l’Est ? Le tourisme, soi-disant de mémoire, autour, non seulement de la chute du Mur, mais plus largement de la vie à l’Est « autrefois » peut faire grincer des dents. Qui n’a pas encore sa Trabi relookée façon rive gauche ?

  • Le Nord pour dernier terrain vague

    Photos © Marc Capelle

  • L’homme qui n’aimait pas les femmes voilées

    Une fois encore le débat sur le port du voile agite beaucoup de monde en France. Un élu du Rassemblement national a reproché à une femme de porter le hijab alors qu’elle accompagnait un groupe d’enfants au conseil régional de Bourgogne-France-Comté. En l’occurrence, cette femme était parfaitement dans son droit. Mais ce seul fait a généré des dizaines de sujets dans les médias, sans compter les milliers de commentaires souvent haineux sur les réseaux sociaux.

    Je ne vais pas, à mon tour, alimenter ce débat et propose plutôt de faire un pas de côté. Dans Nema problema, comme elles disent (Fauves Editions, 2017) j’évoque le comportement d’un Français qui, à Sarajevo, n’aimait pas les femmes voilées. Histoire véridique, même si elle est teintée de fiction, comme tout le livre d’ailleurs.

    Rappel du contexte pour ceux qui ne l’auraient pas lu : Sarajevo au début des années 2000. Les accords de Dayton, signés en novembre 1995, ont mis fin aux combats interethniques et organisé l’après-guerre. La « communauté internationale » a pris le contrôle de la ville, comme de toute la Bosnie-Herzégovine.

    Voici donc le passage en question.

    « Il y a quelques jours, un Français fraîchement arrivé à Sarajevo, sans doute un de ces expatriés qui travaillent au Bureau du Haut Représentant ou à l’OSCE, s’est fait remarquer rue Ferhadija par les réflexions que lui inspiraient les quelques filles voilées qu’il croisait. Accompagné de son épouse, une Russe d’après ce que l’on dit, il se retournait sur leur passage et ne pouvait s’empêcher de s’exclamer. C’est incroyable, soufflait-il, il y a 40 ans, ce n’était pas comme ça ! Et il les montrait du doigt, ce qui lui valait en retour les commentaires désapprobateurs des passants. Ce type croit être un fin connaisseur de l’ex-Yougoslavie parce qu’il a appris le serbo-croate dans sa jeunesse et qu’il a séjourné quelques mois à Sarajevo et à Belgrade dans les années soixante.

    Ce samedi soir, il est installé en terrasse devant le passage qui mène au Centre culturel André Malraux. Il peste contre le serveur qui ne va pas assez vite à son goût et on dirait qu’il compte les femmes voilées qui passent devant lui. Avec des grimaces de mauvais élève, il prend des notes dans un petit carnet à spirales. Prépare-t-il une de ces notes anonymes et assassines qui circulent sous le manteau dans les bureaux des ministères ? En quarante ans, et surtout depuis dix ans, le pays et la ville ont changé, c’est une évidence. La présence islamique est plus forte, plus visible, c’est indéniable. Conduit par quelques-uns, un projet d’islamisation assez radicale du pays a existé pendant la guerre ? C’est possible. Mais pourquoi s’emporter contre le port du voile ? Proportionnellement au nombre d’habitants, il y a moins de femmes voilées à Sarajevo qu’à Marseille, à Roubaix ou à Londres.

    Meliha prend justement place à la table voisine de notre bonhomme. Depuis décembre 1995, depuis la fin de la guerre, elle porte le hijab. Pendant le siège, elle a suivi vaille que vaille les cours de la chaire de français à l’Université. Ce n’était pas facile, bien sûr. Les enseignants, ceux qui étaient encore là en tout cas, venaient quand ils pouvaient. Meliha se souvient que, pour se rendre à la faculté, elle empruntait la rue de la Vie, comme on l’appelait alors. Une voie relativement à l’abri, parallèle à la grande avenue rebaptisée Sniper Alley par les correspondants de guerre. Il fallait marcher vite mais elle n’avait pas peur. Et puis il y a eu ce jour de printemps 1994. Son père et ses deux jeunes frères tués par un tir de mortier au pied de leur immeuble, sa mère brisée, comme folle. La réponse de Meliha à cette douleur-là a été la spiritualité et le voile. Elle n’a jamais prétendu que c’était la seule possible. La plupart de ses amies qui ont connu elles aussi des malheurs n’ont aujourd’hui aucune pratique religieuse.

    À côté d’elle, le Français ne résiste plus. Il l’apostrophe en serbo-croate, presque brutalement. Dites-moi mademoiselle, ou madame d’ailleurs je n’en sais rien, pouvez-vous me dire pourquoi vous portez ce voile ? Meliha le dévisage calmement. Il a l’air assez sinistre avec son costume rayé et mal coupé, sa barbiche du siècle passé, ses cheveux plaqués par le gel. Parce que comme cela, je me sens en accord avec moi-même et avec ma religion, monsieur. Puis elle lui tourne ostensiblement le dos pour mettre fin à la conversation. Elle l’entend se lever puis partir en ronchonnant.

    Il y a quelques mois, elle a été invitée par une association franco-belge à participer à un colloque à l’hôtel Holiday Inn, sur la place de la femme dans la société bosnienne. Les animatrices venues de Paris, de Bruxelles, de Lyon, avaient une cinquantaine d’années. C’étaient des militantes du droit des femmes, elles luttaient pour la laïcité, la représentation des femmes dans les institutions, au parlement, au gouvernement. Meliha et deux ou trois de ses amies, voilées elles aussi, étaient regardées par les participants étrangers comme des bêtes curieuses. On les attendait au tournant. Qu’allaient-elles dire de scandaleux, de risible ou de consternant ? Meliha était partie avant la fin de la première matinée de débats. »

  • Sarajevo blues

    Photos © Marc Capelle

    « Quelle que soit l’heure du jour, quel que soit le lieu, quand vous regardez Sarajevo étendu à vos pieds, la même pensée surgit toujours, même inconsciente. Une ville est là. Une ville qui, en même temps, se transforme, agonise et renaît’’

    Ivo Andric (Contes de la solitude)

  • Variations sur machine à écrire

    Photos © Marc Capelle

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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