• Lille, ma ville

    Photos © Marc Capelle

  • Cette nuit-là, à Lima

    Cette année-là, en 1978, le général Morales Bermudez dirigeait le Pérou. Le pays vivait sous la botte des militaires, même si Morales Bermudez n’était pas Pinochet. La dictature péruvienne n’était pas aussi épouvantable que sa voisine chilienne, mais il y avait quand même des uniformes partout, la censure était en vigueur et il ne fallait pas raconter n’importe quoi dans les bistrots. Aussi, alors que j’étais arrivé deux jours plus tôt dans la capitale péruvienne, Carol Dale, professeur à l’Université de Lima, se faisait du souci pour moi. Il était deux heures du matin et je n’étais pas rentré.

    J’avais 20 ans et j’étais hébergé chez lui. Juste avant mon départ, un documentaliste de la faculté de Sciences Economique de l’Université de Lille m’avait donné son adresse et remis un paquet de journaux introuvables et surtout interdits au pays du général Morales. « Carol est un ami proche, m’avait-il expliqué. Je l’ai contacté. Tu peux loger chez lui. Il est parfaitement francophone ». Le Monde Diplomatique, Le Canard Enchaîné, Le Nouvel Observateur… Fier de moi, me prenant sans doute pour un résistant, j’avais transporté cette littérature subversive dans mon sac à dos et, à peine arrivé j’avais livré le colis révolutionnaire à ce jeune prof dont l’appartement était envahi de bouquins. Et donc, ce soir-là, je n’étais pas rentré. Une histoire idiote à vrai dire.

    Très vite, j’avais voulu marcher au cœur de la ville, arpenter avec gourmandise ces rues inconnues et bruyantes. A l’époque – c’est peut-être encore vrai aujourd’hui, mais je n’en sais rien – le centre de Lima était affreux. On y trouvait les quartiers les plus mal famés, les maisons les plus déglinguées, les habitants les plus mal fagotés. Des gamines, des indiennes, proposaient aux passants de la chicha, cette boisson à base de maïs héritée des Incas. D’une voix traînante, elles annonçaient « Chicha blanca, chicha ! ». Parfois un type ou une femme s’arrêtait et, contre une petite pièce, lui achetait une tasse de ce breuvage à l’aspect farineux. L’air était pollué par les pots d’échappement des vieilles guimbardes qui crachaient une fumée malodorante. Parfois, dans un grondement sourd et inquiétant, un convoi de camions militaires remontait une avenue. Aux carrefours, des agents en uniforme vert gantés de blanc agitaient les bras et distribuaient les coups de sifflet.

    J’étais fasciné. C’était mon premier vrai voyage. J’avais pris un vol Aero Peru au départ des Bahamas, avec escale à Guayaquil. Peu de temps avant de partir, j’avais lu La Ville et les Chiens, histoire de savoir un peu à quoi m’en tenir.

    Ce fameux jour, j’avais donc erré en tous sens dans Lima. Après la découverte du quartier chic de Miraflores, je m’étais rendu à la gare routière afin d’acheter un billet pour Cuzco. De vieux bus bariolés aux pneus fatigués étaient parqués un peu au hasard. Les voyageurs qui en descendaient ou qui s’engouffraient à l’intérieur étaient essentiellement des commerçants et des paysans, certains accompagnés de poules ou de chèvres. Les touristes étaient assez peu nombreux. Un adolescent, debout sur le marchepied, vendait les tickets pendant que le chauffeur somnolait. Sur tous les tableaux de bord des magnétophones à cassettes diffusaient de la salsa.

    En fin de journée, j’étais allé boire deux, trois cuba libre – peut-être plus – sur fond de musique forcément latino dans une pena. Mon espagnol très scolaire ne me permettait guère d’engager une véritable discussion avec les clients qui me semblaient être des habitués. Mais mon souvenir de cette soirée est un peu brumeux. Cette histoire ne date pas d’hier, plus de quarante ans. J’avais le tort, alors, de ne pas prendre de notes. J’ai aussi perdu les photos de ce voyage. Des diapositives, comme cela se faisait beaucoup dans les années 70. Ainsi, les seules images de Lima et du Pérou, sont celles qui restent dans ma tête et qui, peu à peu, s’estompent. Je sais qu’au bout de quelques heures je m’étais résolu à retourner chez Carol. Je suis incapable aujourd’hui de dire si c’était à pied ou en bus. Certainement pas en taxi. Mais arrivé au pied de l’immeuble, pas moyen de trouver la clé qu’il m’avait confiée. Il était plus de minuit et j’étais très gêné à l’idée de sonner et de le réveiller [Rappel pour les distraits : le téléphone portable n’existait pas à l’époque, et donc les textos non plus]. Aussi, après avoir réussi à grimper par dessus la grille qui entourait l’immeuble, je me suis blotti dans un coin et j’ai attendu. Je craignais un peu que quelqu’un m’aperçoive et me prenne pour un voleur. Cela doit prendre cher un voleur, dans une dictature… Vers 6 heures du matin, sans avoir pu trouver le sommeil, je me suis résolu à sonner. Au bout de quelques minutes, Carol est apparu dans le hall d’entrée, en jean et en tee-shirt. Il faisait une drôle de tête et je me demandais s’il allait m’engueuler.

    « J’étais mort d’inquiétude, m’a t-il dit quelques instants plus tard autour d’une tasse de café. Je n’ai pas dormi de la nuit. Tu ne te rends pas compte ! Il pouvait t’être arrivé n’importe quoi… ». Il ne m’a pas précisé quelle forme aurait pu prendre le « n’importe quoi » et, plutôt morveux, je n’ai pas osé poser la question. Embarqué par une patrouille et jeté dans une cellule humide et obscure ? Agressé par une bande, dépouillé de mes papiers et de mes liasses de soles échangées deux jours plus tôt contre une poignée de dollars ? Ecrasé par un bus et transporté, à demi-mort, à l’hôpital le plus proche ?

    Je devais quitter Lima le lendemain, ou peut-être le surlendemain. Je ne sais pas ce qu’est devenu Carol Dale. Quelques recherches sur Google ne m’ont apporté aucun élément. Etait-il d’ailleurs Péruvien ? Son nom à consonance américaine ou britannique ne m’avait pas particulièrement intrigué à l’époque. Après cette nuit un peu particulière, je savais que l’Amérique latine allait m’accompagner un moment. Outre Vargas Llosa, j’ai lu Garcia Marquez, Manuel Scorza, Alejo Carpentier, Julio Cortazar… A mon retour en France, je me suis intéressé de près aux réfugiés chiliens qui s’étaient installés dans la banlieue lilloise. J’avais envie de raconter leur parcours, leur combat contre la dictature. Le Chili n’était pas le seul pays du continent à vivre sous la terreur des militaires. Un jour, j’ai pu interviewer le pianiste argentin Miguel Angel Estrella. Emprisonné pendant quatre ans en Uruguay, il jouait dans sa cellule sur un clavier muet.

    Cette nuit-là, à Lima, je pensais n’être qu’un jeune touriste. Avec le temps, j’ai compris que c’était sans doute un peu plus que cela.

  • Quand nous allions chez les Szymczak

    Deux fois par an, nous allions rendre visite aux Szymczak à Dechy, dans le bassin minier. Pour des raisons qui demeurent obscures pour moi aujourd’hui, les Szymczak, dont le nom polonais me semblait exotique, étaient des amis de mes grands-parents paternels. Le père et le fils étaient mineurs. En ce temps-là, les années 60, les mines du Nord-Pas-de-Calais étaient encore en activité mais c’était un monde qui m’était totalement étranger. Je n’avais pas encore lu Germinal, Sorj Chalandon était bien trop jeune pour avoir déjà publié Le Jour d’Avant, le musée de la mine de Lewarde n’existait pas et, surtout, nous n’allions jamais dans le bassin minier. Sauf quelques rares dimanches donc, chez les Szymczak.

    Pour l’enfant que j’étais, c’était une aventure. Nous habitions la banlieue lilloise et aller à Dechy, à une cinquantaine de kilomètres, c’était un saut dans l’inconnu. Si la route qui nous menait régulièrement vers la Mer du Nord m’était familière, les noms de Lens, Henin-Beaumont, Douai n’évoquaient rien de concret. Nous embarquions dans la voiture familiale et je guettais les terrils, impressionnantes montagnes noires, qui bientôt se dresseraient sur notre chemin.

    Chez les Szymczak l’atmosphère était toujours joyeuse. Ils habitaient une petite maison avec un bout de jardin, parfaitement identique à celle des voisins et à toutes les autres maisons de la rue. C’est sans doute à cette époque que j’ai appris le mot « coron ». Cela ne me surprenait pas vraiment. Autour de Lille, bien des quartiers étaient plantés de modestes maisons de briques, toutes pareilles, parfois baptisées « Sam’ Suffit ».

    Assis autour de la table de la cuisine, les adultes buvaient du café et les enfants se régalaient d’un gâteau au fromage blanc. Je pense que nous ne parlions jamais de la Pologne et encore moins de la mine. Les éclats de voix et les rires fusaient et je me souviens que ces gens que je ne connaissais pratiquement pas me conseillaient de bien travailler à l’école. De fait, chez eux et, tout autour, on sentait le poids du labeur, de l’effort et du destin. Leur vie était là, ils l’assumaient totalement, mais on devinait qu’ils espéraient pour leurs descendants une existence en dehors de la mine. Il me semble en tout cas qu’enfant je percevais confusément ce combat intérieur chez eux.

    Aujourd’hui, le musée du Louvre-Lens accueille une exposition de photographies de Kasimir Zgorecki sur la vie des émigrés polonais dans le nord de la France et je pense aux Szymczak dont j’ai perdu toute trace. Le plus triste est certainement que, malgré quelques réalisations et la volonté politique de certains, le bassin minier reste, en 2019, aussi éloigné de Lille qui ne l’était dans les années 1960.

  • Hors d’atteinte

    Il fallait prendre l’air. Fuir Paris et l’ennui. Revoir l’horizon. Retrouver l’excitation. Alors F. est allé chercher la décapotable et l’a garée sur le trottoir. Pas une Alfa, pas une BM, évidemment pas une Bentley. Juste une vieille Golf noire. En trois minutes nous étions prêts. Pas de bagages, juste les passeports et les Ray Ban.

    F. s’est vautré à l’arrière, R. a grimpé à mes côtés et j’ai pris le volant. Forcément. La route, j’étais le seul à la connaître par cœur. Il y a plusieurs trajets possibles, mais j’avais décidé de ne pas leur demander leur avis et de passer par Stuttgart, Munich, Salzbourg avant de descendre vers les Balkans.

    A 130 ou 140 sur l’autoroute, chemise au vent, on n’entend rien. Même pas Chris Rea à fond dans le lecteur de CD. F. s’en foutait car avant même d’arriver à Reims, il pionçait déjà comme un bébé sur la banquette arrière. R. essayait vaguement de me faire la conversation mais, d’une part, je ne comprenais qu’un mot sur deux, et d’autre part, je n’avais pas envie de causer. Rouler comme une brute et en silence, j’aime ça. J’avais déjà plusieurs fois effectué ce parcours tout seul pour mon plus grand bonheur.

    Vers Strasbourg on s’est arrêté pour pisser et faire le plein. Il devait être environ midi, plein soleil. On a bu un café vite fait et roule ma poule ! F. a sorti son paquet de Gauloises. Depuis le départ et malgré la chaleur, il n’avait pas encore enlevé son imperméable noir. De temps en temps, je jetais un œil sur lui dans le rétro et je voyais bien que, déjà, il était loin.

    R., lui, était impatient. Il n’était encore jamais allé au pays d’Ivo Andric et avait hâte de flairer des odeurs inconnues. Avec sa gueule de jeune premier, je me disais qu’il pouvait tout se permettre, que partout les portes s’ouvriraient sur son chemin.

    En Allemagne, comme d’habitude, l’autoroute s’est transformée en circuit de Formule 1. A 150, nous étions en permanence dépassés par des Audi, des 500 SE, des BM et même des petites bagnoles lancées à fond sur le ruban de la mort. F. s’était rendormi et, derrière ses lunettes noires, je ne savais pas si R. en faisait autant ou s’il imaginait son prochain rôle. Et puis, je n’avais pas intérêt à regarder trop souvent derrière ou à droite. La Golf vieillissante n’était pas très stable et il fallait se cramponner au volant.

    Dans la soirée, après une rapide halte casse-croûte, nous sommes arrivés à Villach, au bout de l’Autriche. Trop propre, l’Autriche. Trop bien rangée. J’étais pressé de retrouver l’à-peu-près balkanique. Les zones grises. L’incertitude aussi. Une fois entrés en Slovénie, j’ai posé la Golf sur une aire de l’autoroute. Il n’était pas loin de minuit. Pas besoin de rabattre la capote. On entendait le grondement des poids-lourds qui passaient à toute vitesse à cinquante mètres. J’ai vérifié que mon couteau était toujours dans le vide-poche de la portière et j’ai essayé de dormir deux ou trois heures. Les deux autres ne m’avaient pas attendu.

    Le lendemain, après avoir quitté l’autoroute au niveau de Bosanska Gradiska, nous sommes arrivés à destination. Le bout de la route. J. nous attendait devant un café, sur la place de la petite ville. Il a rigolé en voyant la Golf pourrie et nos gueules noires de poussière. Bien sûr on a fait la tournée des amis et j’ai laissé J. raconter l’endroit à R. qui semblait vouloir tout savoir. Le soir on a fait la fête avec bière, musique et cevapcici. C’est vers minuit que R. a demandé si il y avait un casino dans le coin.

    – Un casino ?

    Oui, il voulait jouer. Il aimait jouer. Il avait besoin de jouer, là, tout de suite. Il n’y avait bien sûr pas de casino dans le secteur et je me suis dit qu’il nous emmerdait un peu. Mais, bon prince, J. a fini par lui indiquer un hôtel où il trouverait quelques machines à sous.

    On a retrouvé R. le lendemain matin, alors qu’après une nuit de sommeil lourd chez J., nous sirotions un café sur la terrasse. Il est descendu d’un taxi et s’est pointé, le teint pas frais. Il avait gagné une centaine d’euros et il était content. J’ai pensé à Hors d’atteinte d’Emmanuel Carrère, mais je n’ai rien dit. D’ailleurs personne n’a évoqué cet épisode. La matinée est passée rapidement à ne rien faire. J’ai vaguement pensé à quelques collègues restés à Paris, mais sans plus. F. avait fini par se débarrasser de son imper et il en était à son deuxième paquet de clopes. A ce moment, je pense qu’il était heureux.

    En fin d’après-midi, il a fallu repartir. C’était juste un aller-retour au cœur des Balkans. Comme un shoot.

    Après cinq heures de route, nous nous sommes arrêtés pour dormir chez des amis. Dans la ville en question il y avait un casino, un vrai. R. le savait et il nous a faussé compagnie au milieu de la nuit. Cette fois encore, il nous a rejoint au petit matin. F. avait déjà pris place à l’arrière de la Golf et, au volant, je faisais mine d’attendre patiemment. R. s’est affalé sans un mot dans le siège passager et j’ai mis le contact. Il s’est endormi assez rapidement, comme F. d’ailleurs. J’étais à nouveau seul avec la route, heureux d’avoir retrouvé pour quelques heures des collines, des bruits, des odeurs. Le grincement des roues des vieux tramways, l’appel des muezzins en haut des minarets, le miel des baklavas qui colle aux doigts.

  • Mon père, le toubib et Mao

    Tous les jours, un bref coup de sonnette vers 19 heures. Ma mère ouvrait la porte. «Ah ! Docteur ! » soufflait-elle invariablement. Il entrait sans attendre dans le salon, crinière en bataille, gros cartable de cuir sous le bras, et s’installait dans le fauteuil à côté de celui de mon père, qui avait passé là une bonne partie de sa journée, amorphe, silencieux, dépressif. Serge François, le médecin de la famille, venait ainsi lui rendre visite chaque soir au cours de sa tournée de malades.

    Il a maintenu cette visite quotidienne pendant trois mois. Il n’était pas question de traitement, de médicaments. Le toubib venait uniquement pour écouter, pour parler et pour évaluer l’état de mon père. Il lui posait quelques questions banales auxquelles mon père répondait à peine. Puis, il s’adressait à nous, les enfants, et à ma mère. Il prenait tout son temps. Il nous racontait sa journée et nous parlait de la pluie et du beau temps.

    C’est au cours de l’une de ces visites vespérales, que « le docteur François », comme nous l’appelions, m’a parlé de la Chine et de Mao. Nous étions dans les années 1970. La Chine fascinait ou effrayait. Lycéen à l’époque, j’étais persuadé que la Chine de Mao allait devenir beaucoup plus forte que l’URSS et je m’en réjouissais. Notre toubib voyait, lui aussi avec un certain émerveillement, ce pays de plusieurs centaines de millions d’habitants se réveiller et se mettre en marche. Il pensait aussi qu’il fallait étudier de près le fonctionnement de la médecine chinoise. Ce soir là, je l’avais écouté pendant plus d’heure. Il était porté par son sujet, enthousiaste. De temps en temps, mon père, levait un sourcil, comme pour nous signifier qu’il était avec nous. Puis, le docteur avait repris sa sacoche. Il était plus de 20 heures et sa tournée n’était pas terminée. « A demain » avait t-il lancé à ma mère. Je l’accompagnais jusqu’à sa grosse Citroën et le regardais partir. Il ne nous faisait pas payer ces visites du soir, un peu comme s’il passait en ami. Une bière ou un verre de vin lui suffisaient. Mon père est sorti de sa dépression quelques mois plus tard et a souvent répété que le toubib l’avait sauvé.

    Le docteur Serge François est mort il y a une trentaine d’années. Une rue de la ville où nous vivions alors porte son nom. Ces temps-ci, souvent je pense à lui.

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Un parcours qui m’aide à naviguer tranquillement sur les eaux troubles de notre monde numérique.

Textes et photos © Marc Capelle, 2026

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