• Lulu écrit autrement

    Le soleil éclaire la Terre. Sujet, verbe, complément. Des phrases courtes. Pas de fioritures. Un adverbe le dimanche, un adjectif de temps en temps. Faire sobre. Devant son écran, il se prend parfois pour Felix Feneon. Les Nouvelles en trois lignes de Feneon. Du grand art.

    Parfois, il essaie quand même autre chose. Il inspire un grand coup et se lance dans une phrase comme on en trouve dans les livres salués par la critique parce que l’auteur, parfois une autrice, a su hypnotiser le lecteur, parfois la lectrice, à coups de mots qui pétillent, crépitent, claquent, qui frétillent ou qui titillent, de phrases qui vous embarquent loin et vous laissent au petit matin épuisé mais heureux sur un autre rivage, d’histoires folles ou drôles, incroyables ou terrifiantes, émouvantes et captivantes.

    Mais, ce matin c’est différent. On est mercredi et c’est le jour de Lulu. Il y a un peu plus d’un an, il a reçu la première visite du petit Lulu. C’était un matin grisâtre. On était en novembre et il n’y avait rien d’épatant à attendre de la journée. Vers 10 heures, un coup de sonnette l’a arraché à son troisième café. Il a passé une main dans ses cheveux avant d’aller ouvrir la porte. A cette heure-là, c’était sans doute le voisin qui venait lui rendre les cisailles qu’il avait empruntées. Mais non. C’était Lulu. Il n’en savait encore rien à vrai dire. Devant lui, un petit gars d’une dizaine d’années le regardait droit dans les yeux.

    – ‘jour ! T’es mon papa !

    – Hein ?

    Lulu lui avait expliqué qu’il s’appelait Lulu et lui avait remis une lettre de sa mère dans laquelle elle démontrait qu’il était bien le père du gamin qui venait de s’inviter chez lui. Evidemment, le sol s’était mis à tanguer un peu et il s’était accroché au battant de la porte. Mais déjà Lulu s’était faufilé entre ses jambes et avait pris place sur le vieux canapé.

    – Maman a dit que tu devais m’apprendre à écrire.

    Depuis, Lulu vient le voir tous les mercredis. Sa mère le dépose à l’entrée du village et il marche tranquillement jusqu’à sa maison, juste à côté de la boulangerie. Ils s’installent tous les deux à la grande table et Lulu sort sa grande trousse pleine de crayons. Ce matin, il a l’air fatigué le petit Lulu. Lulu, son fils. Peut-être a t-il une vie compliquée en ce moment. Il n’en sait rien et il a choisi de ne pas poser de questions. Laisser les mots venir, ou pas. Lulu ne va pas à l’école et sa mère, une marginale rongée par le complotisme, se trompe en imaginant qu’il est bien placé pour lui apprendre à écrire. Pourtant, après un an de cours, Lulu sait écrire son nom et son adresse, mais guère plus. Et lui, le roi de l’écriture efficace, le champion des messages adaptés au format des réseaux sociaux, se sent désarmé. Déstabilisé même. Il faut dire que Lulu a tout de suite posé ses conditions.

    – En fait, moi je m’en fous d’écrire. Ce que je veux, c’est que tu me racontes tout.

    – Tout quoi ?

    – Tout ce qui se passe, tout ce que tu fais !

    Alors, ce matin, comme tous les mercredis matins, Lulu sort ses crayons de couleur et dessine, pendant qu’il lui raconte « tout ». Aujourd’hui, « tout » c’est l’histoire de ces deux gamins qui se sont installés dans le village avec leurs parents il y a trois ans. Ils venaient d’Irak et ne parlaient pas français.

    – Ah ? Ben, comment ils faisaient s’ils ne parlaient pas français ?

    Lulu crayonne fébrilement mais s’arrange pour ne pas montrer ce qu’il dessine.

    – Ils ont appris, Lulu ! Ils sont tout de suite allés à l’école. Et maintenant, ils parlent très bien et ils sont devenus les interprètes de leurs parents. Et, bien sûr, ils savent aussi écrire…

    Les crayons de Lulu s’agitent. Le rouge, le noir, le bleu, le jaune…. Il laisse Lulu dessiner. Il sait que c’est sa façon à lui de s’exprimer. Les couleurs de l’arc-en-ciel lui tiennent lieu d’alphabet. A sa façon, il raconte des histoires, Lulu. La sienne parfois. Celle des autres aussi. La semaine dernière, alors qu’il avait une fois de plus tenté de l’intéresser à la conjugaison des verbes être et avoir, Lulu lui avait quasiment tourné le dos, presque couché sur sa feuille de papier. Vers midi, au moment d’aller retrouver sa mère qui l’attendait en voiture à l’entrée du village, il lui avait tendu son dessin. « Tu regarderas quand je serai parti ».

  • Joseph, gardien de Lune

    Photo © Marc Capelle

    Planté devant les immenses baies vitrées du terminal 2E de l’aéroport Charles de Gaulle, Joseph assiste au spectacle, l’oeil inquiet. Autour des avions, des véhicules chargent et déchargent les bagages, d’autres font le plein de carburant. Des passagers empruntent la passerelle pour embarquer. Un peu plus loin, un Airbus quitte son parking pour se diriger vers la piste. L’avion de Joseph décolle dans près de quatre heures. Il est arrivé le premier à l’enregistrement du vol Air France Paris/Washington. C’est la première fois qu’il prend l’avion et il n’en mène pas large.
    A 53 ans, Joseph Fournier, gardien de phare depuis près de trente ans, veut présenter sa candidature à la NASA. L’affaire prête à sourire, mais Joseph est très sérieux. Depuis qu’il sait que les Etats-Unis prévoient d’installer une station permanente sur la Lune, il considère que son heure est venue.
    Il faut dire que Joseph a eu le temps de préparer son projet. Comme gardien de phare, il avait le choix entre fabriquer des petits bateaux glissés dans des bouteilles pour occuper ses journées et ses longues soirées, ou lire. Il a choisi les livres et internet pour s’informer. Au phare des Roches-Douvres ou en haut de celui d’Ar Men, au large de l’île de Sein, il a pendant des années consacré de longues heures à l’étude du ciel, des étoiles, des planètes et de l’aventure spatiale. « Si j’avais pu faire des études, je serais devenu astronaute » a t-il expliqué à un journaliste de France 3 venu l’interroger sur son métier de gardien de phare.
    Depuis plus d’un an, pendant ses périodes de permanence au phare (quatorze jours « en haut’, pour huit jours à terre), il a conçu et rédigé le plan qui lui trottait dans la tête. « L’idée est assez simple » a t-il plusieurs fois expliqué à ses deux copains les plus proches, marins bretons et vieux garçons comme lui. « Si les Américains veulent installer une base permanente là-haut, il leur faudra un gardien, une sorte de concierge si vous préférez, pour accueillir les équipages qui vont se relayer, et pour entretenir les locaux et le matériel. Il faut être rigoureux et ne pas craindre la solitude. Bref, c’est un job pour moi. Bien sûr, il faudra former une équipe pour que l’on puisse se relayer, tous les trois mois par exemple. Je me chargerai de recruter et de former les autres ». André et Gérard souriaient gentiment lorsque Joseph leur racontait tout cela, ils se disaient qu’il était un peu fêlé mais ne voulaient pas le contrarier.
    C’est ainsi que Joseph Fournier a accouché du projet de vingt-cinq pages traduites en anglais par Mistral AI, qu’il a décidé d’apporter en mains propres à un responsable de la NASA. Il ne sait pas encore lequel, mais il avisera sur place. Il a en tout cas renoncé à envoyer sa candidature par courrier. « Il faut qu’ils me voient. Je vais les impressionner ». Joseph est sûr de lui. Il ne parle pas anglais, mais peu importe. Avec son physique de loup de mer, sa barbe blanche taillée façon sapeur de la Légion, son costume de tweed à la coupe impeccable, il ne craint rien. « Quand ils me verront et qu’ils liront mon topo, ils iront chercher un interprète ».
    Dans quelques heures, Joseph embarque. Au départ il pensait se rendre à Houston, mais il a compris que là-bas on ne trouve que le Centre de contrôle des missions. Joseph veut être reçu au siège de la NASA, à Washington. Bien sûr il n’a pas rendez-vous, mais il est bien décidé à patienter sur le trottoir le temps nécessaire.
    Joseph, gardien de phare et bientôt de Lune, sait qu’il peut croire à sa bonne étoile.

  • Le vieil homme et Andrei

    L’image d’Andrei ce matin. Pas l’image en vrai. Pas une photo. J’ai perdu toutes les photos de cette époque là. Juste l’apparition d’Andrei dans un coin de ma tête, ou de mon écran. Ou dans la rue. C’était il y a longtemps, Andrei. A Bucarest, en 1990. Il était fantasque. Pourquoi «était» d’ailleurs. Il vit peut-être toujours. Tu es là, Andrei ? Un jour il rigolait, le lendemain il était au trente-sixième dessous. Il était médecin aussi. Un vrai toubib, mal rasé, débraillé, mais avec blouse blanche et stéthoscope. Il m’a raconté mille histoires drôles, des histoires juives souvent. Pendant des semaines, il m’a initié à Bucarest où je venais de m’installer. A son Bucarest. Marié autrefois à une actrice célèbre, il connaissait tout le petit monde de la culture. Le pays venait de sortir de la dictature et la parole, partout, se libérait.
    Andrei et ses copains aimaient la fête, mais ils n’avaient pas les moyens d’acheter la viande pour les brochettes. Alors, j’apportais un morceau de bœuf trouvé dans une vague boucherie, et eux s’occupaient du vin. Andrei m’a fait découvrir la tsuica – l’alcool de prune national – et m’a surtout démontré que la palinka, redoutable eau de vie fabriquée par la minorité hongroise, était bien meilleure.
    Grâce à Andrei, j’ai très vite fait la connaissance de quelques gloires du théâtre roumain, en particulier Alexandru Repan et Gheorghe Dinica. Ces deux là maniaient à la perfection la drôlerie et le drame. Cabotins, ils adoraient faire leur numéro, en particulier devant un étranger. C’était une situation étrange : je parlais, je dinais, je buvais en compagnie de ces grands acteurs, mais, fraichement arrivé, je n’avais encore aucune idée de ce qu’ils représentaient sur la scène roumaine. Deux ou trois fois quand même ils ont accepté de tomber le masque pour me parler un peu de leur vie, entre censure, envie d’exil et compromis. Des mois plus tard, j’ai aperçu l’un d’eux, ivre mort, noyé dans son désespoir, à la terrasse d’un restaurant. Tout le monde le reconnaissait et tout le monde faisait mine de ne pas le voir.

    Un matin, Andrei est venu me chercher. « Viens, j’ai une visite à faire ». Nous avons pris un taxi. Andrei n’avait pas de voiture, et moi, pas encore. « Nous allons voir mon père », a soufflé le doc. Après un quart d’heure de trajet, nous sommes arrivés dans un quartier que j’ai du mal à situer trente-cinq ans ans plus tard. Des immeubles masqués par de grands arbres. Pas des blocs de béton tristes et froids comme j’en avais déjà vu beaucoup, mais des résidences plutôt correctes sans être luxueuses. J’ai suivi Andrei et nous nous sommes retrouvés dans un appartement pas très grand mais bien tenu. Enfoncé dans un fauteuil face à une porte-fenêtre, un vieil homme, maigre et fatigué, s’est doucement tourné vers nous. «Papa, je te présente un ami qui vient de France». En français. Andrei a embrassé son père sur le front. Nous ne sommes pas restés longtemps sur place. Le père et le fils se sont peu parlés. Andrei voulait-il simplement s’assurer que tout allait bien ? Ou que je rencontre son père ?
    Dans le taxi du retour, Andrei a lâché quelques informations d’une voix lasse. Son père avait été ministre dans les gouvernements de Petru Groza puis de Gheorghe Gheorghiu-Dej, prédécesseur de Ceausescu. Pas un ministre important, mais ministre quand même. Communiste d’origine hongroise, il avait été emprisonné cinq ans pendant la Seconde guerre mondiale.
    Ce jour là, j’ai eu l’impression qu’Andrei me faisait confiance mais voulait aussi me faire comprendre que rien n’allait être simple dans la Roumanie post-révolutionnaire. Lui-même, ses amis les comédiens, son père, tout le monde avait vécu sous l’ancien régime et tout le monde avait un passé. Les plus jeunes se sentaient peut-être plus libres, plus légitimes aussi pour revendiquer encore plus de liberté. Pour les anciens, la vie était plus lourde.
    Le père d’Andrei est mort en 1995. C’est Wikipedia qui me l’a appris.

  • Kamal. Profession : survivant

    Kamal n’aime pas emprunter cette rue. Lorsqu’il arrive à hauteur de la petite épicerie d’Amir, il se contracte toujours, ses muscles se tendent et, pendant quelques secondes, il retient sa respiration. Près de trois ans ont passé, et son corps garde la mémoire du bruit effrayant et du choc de l’explosion. Il était sur le trottoir lorsque l’obus est tombé à quelques mètres. Le bâtiment s’est écroulé dans un nuage de fumée et les secouristes l’ont retrouvé sous les décombres, choqué mais sans blessure grave.
    Ce matin, Kamal doit assister à un atelier organisé par l’ONG Peace on Earth, dans une salle qui se trouve un peu plus loin dans cette rue où il a failli mourir. Alors il adresse un sourire à Amir et continue son chemin. Un minuscule mais incontournable bazar, l’épicerie d’Amir. Il l’a ouverte peu de temps après la guerre, avec les économies de ses parents, tués lors d’un bombardement. On trouve absolument tout dans sa boutique, mais ses clients les plus réguliers ne viennent pas chez lui pour les fruits secs qu’il fait venir d’Istanbul. La vraie spécialité de l’épicerie, c’est la vodka Belvédère directement importée de Pologne qu’on ne trouve nulle part ailleurs en ville.
    Les animateurs de l’atelier auquel s’est inscrit Kamal sont un Allemand un peu fatigué flanqué d’un Belge qui semble être en stage. Ils doivent former une dizaine de personnes pour en faire des relais de l’ONG dans tout le pays. Kamal espère ainsi trouver un emploi stable car, à vingt-quatre ans, il n’a connu que des petits boulots et surtout de longues périodes de chômage. Heureusement que son oncle Nabil l’héberge, lui et sa compagne, sinon il aurait certainement dû partir tenter sa chance, loin du peu de famille qu’il lui reste encore.
    Peace on Earth est une ONG américaine, spécialisée dans les situations de post-conflit. Reconstruction et réconciliation sont les mots d’ordre de l’organisation, en concurrence quotidienne avec des ONG françaises, suédoises ou anglaises similaires. Toutes se partagent les fonds alloués par les pays engagés dans le processus de retour à la paix qui reste un espoir depuis la signature d’un fragile cessez-le-feu.

    Comme la plupart des habitants, Kamal n’est pas ébloui par la reconstruction en cours des immeubles et des infrastructures détruites pendant la guerre. L’argent n’arrive pas assez vite et les travaux sont ralentis par des accusations régulières de corruption qui entrainent des mois d’interruption des chantiers. Quant à la réconciliation, pour Kamal elle est impossible. Jamais il n’oubliera, jamais il ne pardonnera à ceux qui ont tout fait pour massacrer son peuple, qui ont annexé des pans entiers de territoire, pillés les richesses du pays… Jamais. S’il s’est inscrit à l’atelier de Peace on Earth ce n’est pas par conviction, mais uniquement par intérêt. Il a besoin d’un travail et d’un salaire, pas de leçons de morale. Pendant toute la formation, qui doit durer une semaine, il donnera le change et ensuite il ira réciter le baratin de l’ONG aux quatre coins du pays.
    Rudy, l’animateur, organise un tour de table et demande aux participants de se présenter et d’indiquer leur métier actuel. Quand vient son tour, Kamal, regarde devant lui, visage fermé et murmure : « Kamal. Profession : survivant ».

    Photo © Marc Capelle

  • Soyons flous

    Photos un peu floues. Nos souvenirs, notre mémoire aussi. Flou volontaire parfois. Se focaliser sur un point, sur un sujet. Envie de gommer, d’estomper. Envie de laisser l’imagination vagabonder. Le net est souvent définitif. Les machines sont précises, rigoureuses. Le flou est humain.

    Riga, 2022 – Photo © Marc Capelle
    Vietnam, 2018 – Photo © Marc Capelle
    Sibiu, 1990 – Photo © Marc Capelle
    Sarajevo, 2001 – Photo © Marc Capelle

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Aujourd’hui, je navigue sans crainte sur les eaux troubles de notre monde numérique. S’adapter sans se renier.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle, 2026

Contours flous

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