• Soyons flous

    Photos un peu floues. Nos souvenirs, notre mémoire aussi. Flou volontaire parfois. Se focaliser sur un point, sur un sujet. Envie de gommer, d’estomper. Envie de laisser l’imagination vagabonder. Le net est souvent définitif. Les machines sont précises, rigoureuses. Le flou est humain.

    Riga, 2022 – Photo © Marc Capelle
    Vietnam, 2018 – Photo © Marc Capelle
    Sibiu, 1990 – Photo © Marc Capelle
    Sarajevo, 2001 – Photo © Marc Capelle
  • Le Macapou – conte pour enfants de Roubaix

    Peu avant sa mort, il y a quelques années, un vieil homme (appelons-le Maurice) m’a confié une histoire un peu magique. Quand ils étaient petits, ses enfants habitaient Roubaix avec leur mère. Maurice avait quitté sa femme en 1939, juste avant la guerre. A l’époque, dans les quartiers populaires de Roubaix, le Macapou passait le soir, de maison en maison, pour s’assurer que les enfants dormaient bien. Le Macapou était une sorte de cousin du Père Lustucru.
    C’est ainsi que, pendant la guerre, Maurice s’est mis en tête d’être le Macapou pendant quelques jours pour établir un contact avec ses enfants qu’il ne voyait plus. Il vivait alors à Wattrelos, à quelques kilomètres de Roubaix. Un matin, il est allé voir le « p’tit Pierre », un de ses amis, qui habituellement faisait le Macapou dans le quartier du boulevard de Strasbourg, près du grand cimetière de Roubaix. «  Je te remplace pendant une semaine  » lui a t-il dit.
    Pour Maurice, ce furent cinq jours de bonheur. Chaque soir, vers 19 heures, il commençait sa tournée. Il entrouvrait les portes des petites maisons d’ouvriers – dans ces quartiers où tout le monde se connaissait on ne fermait pas toujours les portes à clé – et lançait d’une voix caverneuse  : «  C’est le Macapou  ! Est-ce que les enfants sont sages ici ? ». Généralement, les parents répondaient du fond du couloir  : «Oui, tout va bien !». Maurice continuait alors sa ronde jusqu’à la porte suivante. Le p’tit Pierre avait marqué à la craie les maisons sans enfant, histoire de gagner du temps. Parfois, un des parents disait « Ah ! Macapou ! Les enfants sont très énervés ce soir ! ». Maurice sortait alors sa grosse voix et rugissait : « Attention, les enfants  ! Il faut dormir maintenant, sinon, je monte vous croquer ! ». Ça marchait à tous les coups. Les gamins, terrorisés, se calmaient immédiatement. Vers 19 H 30 il arrivait devant la modeste maison de la rue Pellart, où vivaient ses enfants. Il n’osait pas se montrer, mais au moins, ils pouvaient l’entendre et, de la porte d’entrée, il reniflait leur odeur. Pendant cinq jours, le cœur à cent à l’heure, chaque soir Maurice a toqué à leur porte. « C’est le Macapou ! Les enfants sont sages ? ». Et chaque soir leur mère, son ex-femme, invisible dans la cuisine au fond de couloir, a répondu « Oui, oui Macapou ! Tu peux continuer ton chemin ! ». Jamais elle n’a reconnu sa voix. Une fois, une seule fois, il a entendu son fils glousser du fond de son lit : « Viens Macapou  ! Moi, j’ai pas peur  !  ». Ses deux sœurs ont pouffé de rire, et il a refermé la porte. Jamais il n’a osé monter le raide escalier qui lui aurait permis de retrouver ses enfants.

    Lorsque Maurice, ému, m’a confié ce souvenir, il a ajouté qu’il avait souvent pensé que l’on pourrait rétablir cette tradition du Macapou. « Ce serait un service à rendre aux gens qui ne savent plus comment s’y prendre avec leurs enfants. Il faudrait distribuer des prospectus dans les boites aux lettres : «Le Macapou revient dans votre ville ! Chaque soir, tournée générale des familles pour faciliter l’endormissement des enfants».

    Photo © Marc Capelle
  • Ce matin, Edin n’est pas là

    Il a trois clébards. Pas un chien, comme la plupart de ces gars qui dorment dans la rue. Trois. De grosses bêtes brunes et noires du genre beauceron, couchées à ses côtés mais l’oeil toujours ouvert, prêtes à bondir au moindre ordre du patron. Car cet homme doit savoir donner des ordres. Des mots qui claquent, qui glacent, qui vous frappent à l’abdomen.

    Il s’appelle Edin. La soixantaine, plutôt petit, très mince, les yeux gris et froids, le crâne rasé. Il porte toujours le même tee-shirt verdâtre et un pantalon de treillis de la même couleur. Il doit les laver régulièrement car il est toujours très propre. Ses bras musclés sont tordus comme des ceps de vigne. Sa main gauche est enveloppée dans un gant de cuir noir, souple, viril.

    Généralement, on trouve Edin vers la Citadelle. Assis sur le trottoir, adossé au mur d’une des maisons bourgeoises, face à l’esplanade où deux fois l’an le cirque s’installe, il attend. Il ne sommeille pas, il ne s’ennuie pas. Il attend. Il n’est pas avachi, tête basse et regard brumeux. Le dos bien droit, la nuque raide, il regarde droit devant lui, vers les peupliers qui se dressent à l’horizon, plus loin peut-être. Parfois un passant dépose une pièce à ses pieds en prenant garde de ne pas énerver les chiens. Mais lui ne demande rien et ne dit pas “merci”. Il est là, c’est tout.

    Je ne sais pas vraiment qui est Edin. Une fois, une seule, j’ai osé l’aborder. Je me suis accroupi doucement à ses côtés et, en me désignant, je lui ai donné mon prénom. « Edin » m’a t-il répondu en continuant à regarder fixement devant lui. Je suis resté là un moment sans rien dire, deux ou trois minutes, le temps d’admettre que je ne parviendrai pas à engager une conversation avec cet homme secret. Une fois ou deux il a tourné la tête pour poser sur moi un regard absent. Mal à l’aise, je suis parti.

    Je suppose que les flics savent qui est ce personnage. Il me serait facile de leur poser la question, mais que pourraient-ils me dire que je n’imagine déjà ? Edin vient d’ex-Yougoslavie. Il a combattu là-bas dans les années 1990. Peut-être, surement, a t-il tout perdu. Son foyer, les siens, ses voisins, l’espoir et la raison. Depuis des années, d’un bout à l’autre de l’Europe, il erre de ville en ville. Edin est en route mais il est perdu. Edin est en fuite. Il ne veut pas raconter ses cauchemars alors il s’enferme dans cette carapace d’étranger silencieux. Dans sa tête, Edin n’est plus avec nous. Telle est en tout cas ce que je crois être son histoire.

    Je sais ce qu’il faudrait faire. Aller voir Edin et lui dire « Allez, on y va ! ». On embarquerait, lui, moi et ses chiens, dans ma vieille Peugeot et on tracerait la route. Rapidement, les autoroutes allemandes seraient là. Dino Merlin, Chris Rea et les Scorpions à fond dans l’habitacle. Edin, bonnet tiré jusqu’aux yeux, ronflerait en paix. Arrivés à Salzburg, on bifurquerait vers Villach, puis Ljubljana et Zagreb. Edin, déjà, aurait commencé à se redresser, il aurait balancé le bonnet par la fenêtre et allumé une, puis deux, puis dix clopes. Moi : « Encore cinq heures et on y est ». Edin : « Welcome to hell ! ». On aurait rigolé.

    Mais ce matin, Edin n’est pas là. Sa place sur le trottoir est vide. Un paquet de cigarettes froissé et un vieux briquet pourraient attirer le regard, mais les rares passants ne remarquent rien. Je m’assieds, dos contre les pierres rugueuses du mur. Devant moi, les peupliers, les nuages, et très loin, là-bas, les collines et les petites vieilles au bord de la route qui proposent de la limonade fraîche et des cevapcici.

  • Avant les souvenirs

    Quel est votre premier souvenir ? La mémoire de ce premier souvenir sera sans doute différente, selon que ayez une vingtaine ou une soixantaine d’années. D’ailleurs, se pose t-on pareille question lorsqu’on a vingt ans ?

    J’ai très peu de souvenirs de ma petite enfance. Peut-être ai-je une mauvaise mémoire. Peut-être aussi ai-je inconsciemment effacé certains épisodes qui ont pu marquer le début de mon existence. Ainsi, j’ai vécu dans la maison ci-dessous jusqu’à l’âge de six ans. Pourtant je suis incapable de visualiser l’intérieur de cette demeure. Rien. Un blanc total. Ma chambre, la cuisine, le salon… Rien. J’ai seulement gardé un vague souvenir des voisins. Un couple de personnes âgées qui, à travers le grillage qui séparait nos jardins respectifs, me donnaient les jouets en plastique qu’à l’époque on trouvait dans les paquets de lessive d’une marque bien connue.

    A trois ou quatre ans, je crois avoir vu un pigeon mort dans la cour de l’école maternelle, mais je n’ai aucun souvenir de ma classe, de mes camarades ou de mes maîtresses (peut-être ai-je aussi eu un maître ?).
    A quatre ou cinq ans, j’accompagnais parfois ma mère au bout de la rue. Il y avait là une ferme où nous achetions du lait frais. Une ferme de ville. Je n’habitais pas la campagne.
    A six ans, juste avant notre déménagement dans une ville voisine, on m’a inscrit pour quelques mois dans un cours privé. C’était en fait une classe unique installée au fond du jardin de l’institutrice. J’étais son seul élève de primaire, les autres étaient plus petits. Je ne sais pas à quoi ressemblait l’intérieur de la classe, mais je me souviens que pendant les récréations, nous jouions dans le jardin et, sur une terrasse, apparaissait parfois un adolescent en chaise roulante qui nous regardait d’un air triste. Le fils de l’institutrice probablement.

    Pas d’images donc de l’intérieur de la maison de mes premières années, pas non plus de mes premières salles de classe et je n’ai pas de photos qui pourraient m’aider à combler ces trous de mémoire.

    Qu’y avait-il avant mes souvenirs ?

  • Check Point Wien Airport, 1996

    Photo © M. Capelle

    Je suis arrivé cet après-midi à Sofia par un vol Balkans Airlines en provenance de Vienne. Le “duty-free” de l’aéroport de Vienne. Un monde à part. Une quinzaine de magasins et toutes les merveilles du monde occidental. Hommes d’affaires entre deux avions, cocottes parfumées entre deux affaires. Tout est mortellement propre.

    Direction le terminal B. Soudain, tout bascule. Passé le point de contrôle des bagages à main, l’humanité n’est plus la même. Les avions, ici, partent pour Tirana, Istanbul, Sofia… Les hommes d’affaires ont des allures d’hommes de main. Un vieux bonhomme à barbe blanche arbore ses médailles militaires bien haut sur la poitrine. Des femmes portent les foulards décorés de fleurs aux couleurs vives que l’on voit partout dans “l’autre Europe”. Personne de ce côté-ci de l’aéroport n’a l’air gai.

    L’aéroport de Vienne est un poste-frontière. Personne ici n’utilise les cabines téléphoniques “à carte de crédit”. Ceux qui ont quelqu’un à appeler fouillent dans leurs poches pour en extirper les derniers schillings. Puis ils parlent dans des langues de l’autre monde.

    Sofia, le 7 mars 1996

    • Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est – Chroniques des années 1989 – 2000 (Riveneuve Editions, 2013)

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026

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