• Taper à la machine, ce sport de combat

    Photo © Marc Capelle

    Ceux qui vivent depuis assez longtemps pour avoir connu les machines à écrire comprendront rapidement. Taper à la machine était un sport de combat. De nos jours, nos doigts effleurent le clavier des ordinateurs, glissent sur les touches de nos tablettes. Hier, il fallait taper pour écrire. A fortiori sur une machine ancienne et mal en point. Je me suis beaucoup exercé avec la vieille bécane sur la photo ci-dessus. Mon père l’avait trouvée dans la cave de l’office notarial où il travaillait. Une antiquité. Mais j’avais seize ans et j’étais bien content.

    Je m’installais à mon bureau, un vieux bureau américain qui lui aussi venait de la cave du notaire, et j’écrivais. J’essayais en tout cas. Ici, je dois quelques explications aux plus jeunes d’entre vous. Il fallait dompter la bête avant d’aligner quelques mots. Bien entendu je ne tapais qu’avec deux doigts. Et il fallait frapper assez fort sur chaque touche pour être certain de correctement encrer le papier. Maîtriser le « retour charriot » était une étape indispensable pour aller à la ligne. Changer le ruban d’encre exigeait une certaine dextérité, surtout sur ce matériel moyenâgeux et ne perdons pas de vue que le tac, tac, tac de la machine dérangeait tout le monde.

    En cas d’erreur de frappe, ou de volonté de modifier le texte, on ne pouvait comme aujourd’hui appuyer sur une touche « delete ». Il fallait extraire la feuille de papier, masquer le passage à corriger d’un coup de Tipp-Ex appliqué au pinceau, attendre le séchage du produit magique, réintroduire la feuille délicatement pour être certain de taper le nouveau texte au bon endroit. Vous comprendrez aisément (ou pas…) que dans ces conditions, je réfléchissais à deux fois avant de tenter d’écrire une histoire, une nouvelle, pour ne pas parler d’un roman.

    Un jour, j’ai remisé ma chère Erika au placard et fait l’acquisition d’une machine Hermes neuve. Elle pouvait être transportée dans une mallette et était qualifiée de « portative ». Pas portable donc. C’est-à-dire qu’avec ses cinq ou six kilos, elle pesait bien plus lourd que nos ordinateurs portables contemporains. Je l’emportais chaque jour à l’école de journalisme où j’étais étudiant. Il m’a fallu attendre encore une dizaine d’années avant d’abandonner la machine à écrire mécanique et me confronter à un premier ordinateur.

  • Entre ici, petit homme !

    Bucarest, Maison de la Presse Libre – Photo © Marc Capelle

    A Bucarest, le bâtiment impressionne par sa taille et son apparence. A sa seule vue, on comprend qu’il s’agit d’un lieu de pouvoir stalinien. A Varsovie, à Moscou, à Prague, à Riga, on trouve des immeubles d’architecture similaire.

    Dans son passionnant roman « Situation provisoire », Gabriela Adamesteanu, écrivaine roumaine de premier plan, le désigne sous le terme d’Edifice. Construit en 1952, il accueillait chaque jour pendant la période communiste, les technocrates qui travaillaient au service de la culture officielle. Il abritait aussi le siège et l’imprimerie du quotidien Scînteia (L’Etincelle), organe du parti communiste roumain, ainsi que plusieurs autres publications. A l’époque, le bâtiment s’appelait d’ailleurs Casa Scînteii (La Maison de l’étincelle).

    Face à lui se dressait une immense statue de Lénine, déboulonnée après la chute du régime (décembre 1989) et parquée derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia, près de Bucarest.

    Précision pour ceux qui ne connaissent pas la ville : cet immeuble, rebaptisé Maison de la Presse Libre en 1990, ne doit pas être confondu avec la Maison du Peuple, bâtiment autrement plus grand et plus fou (le plus grand bâtiment du monde après le Pentagone, dit-on), construit pour satisfaire la mégalomanie de Nicolae Ceausescu.

    En 1990, je me suis rendu à quelques reprises dans cet édifice aux très longs couloirs sombres. J’en garde une image en noir et blanc, fascinante et effrayante. A l’époque j’avais rencontré dans son bureau encombré de documents, Petre Mihai Bacanu, petit homme à moustache et aux yeux vifs, directeur du quotidien Romania Libera, alors principal journal indépendant qui, déjà, s’opposait au nouveau pouvoir accusé d’avoir volé la « révolution » au peuple roumain pour installer encore largement teinté de communisme. Bacanu souhaitait que la France l’aide à acquérir une nouvelle rotative pour ne plus dépendre de la vieille imprimerie d’Etat en service dans les sous-sols du bâtiment.

    Lorsque l’on quitte Bucarest en direction de l’aéroport, ou pour prendre la route vers le centre et le nord du pays, on passe devant cet immeuble conçu pour intimider. Témoin des heures sombres de l’histoire roumaine, il renvoie à la vie de ces hommes et ces femmes qui, autrefois, venaient là pour travailler. Certains espéraient y gravir les échelons d’une carrière au gré des intrigues du pouvoir, d’autres faisaient simplement leur boulot en essayant de se compromettre le moins possible. Est-ce que, en pointant chaque matin, tous avaient l’impression que la machine pouvait les broyer sans bruit et sans laisser de traces ?

    Bucarest – Statut de Lénine, derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia – Photo © Marc Capelle

  • Minute de silence

    Photo © Marc Capelle

    Rien.

    Rien à dire. Ou rien à dire ici.


    Le constat n’est pas nouveau : nous vivons dans une société de l’émotion qui, pour fonctionner, nous invite, cent fois par jour, à nous exprimer. En publiant nos émotions, nos idées, nos opinions, nous avons l’impression de participer à la marche du monde. C’est une supercherie : derrière nos écrans, nous croyons participer. Nous pensons agir.
    Pourtant…

    Le pape est mort. Le dire, le répéter, après tant d’autres, sur un réseau social, est-ce participer ?

    La Russie a violé, en Ukraine, le cessez-le-feu de 48 heures qu’elle a avait pourtant elle-même proposé. Le dire, le déplorer, en même temps que des milliers d’autres citoyens 2.0, est-ce agir ?

    On peut allonger la liste à l’infini.

    Participer, agir, de la sorte, c’est simplement faire du bruit. « Faiiiiites du bruit ! » nous exhortent les chauffeurs de salle avant l’entrée de l’artiste sur scène.

    Est-il encore temps d’apprendre à se taire pour laisser la parole, sur les réseaux sociaux et ailleurs, à celles et ceux qui ont vraiment quelque chose à dire et à nous apprendre ? Les seuls à s’en plaindre seraient sans doute les patrons des réseaux qui, pour faire du profit, ont besoin de dizaines de millions de participants volontaires. Vous. Moi. Nous tous.

    Dans les années 1970, bien avant que nous soyons scotchés à nos écrans, Raymond Devos expliquait « qu’une fois rien, c’est rien. Deux fois rien, c’est pas beaucoup, d’accord, mais trois fois rien… pour trois fois rien on peut déjà acheter quelque chose ». Son talent et sa poésie nous rappelaient le sens des mots.

    Aujourd’hui, c’est le sens du silence qu’il nous faut redécouvrir.

  • L’histoire du soir

    Photo © Marc Capelle

    Les soirs d’été, ils se rassemblent au bord du quai. Ils sont des dizaines, une bonne centaine peut-être. Certains viennent de loin, parfois en petits groupes, mais la plupart ne se connaissent pas. Assis sur les pavés, ils l’attendent. Parfois, il ne vient pas. Alors, passé minuit, ils rentrent chez eux sans bruit. Ils ont appris la patience et la confiance. Le lendemain, ils sont de retour, et savent que, cette fois, il sera là.


    Ils le voient alors lentement approcher, debout sur sa barque, toujours enveloppé dans un manteau à capuche, lampe torche en pendentif. L’embarcation s’immobilise et, seul au milieu du bassin, il leur parle. Il leur dit les voyages, les mers, les aventures. Il leur raconte la vie, les trahisons, les projets, la mort aussi. Avec ses mains, il dessine les voiliers, les oiseaux, les montgolfières et les bombardiers, les cicatrices et les médailles. Longtemps, dans le silence de la nuit, de sa voix fluette portée par les eaux, il leur dit l’espoir et la victoire.

  • Hanoi argentique – Saigon numérique

    Hanoi, 1995 – Photo © Marc Capelle
    Saigon, 2018 – Photo © Marc Capelle

    1995. Hanoi est encore une capitale tranquille, comme en témoigne cette rue du centre ville. Pas de voitures, beaucoup de vélos, presque pas de scooters. Un ami photographe, Jean-Marc Vantournhoudt, expose au centre culturel français une série intitulée « Douceur d’Hanoi ». Je suis là à titre professionnel. C’est l’un de mes premiers séjours au Vietnam.

    C’est encore l’époque de la photo argentique. Je donne mes pellicules à un petit laboratoire près de mon hôtel et je récupère en principe les tirages le lendemain. Rien ne presse. Le temps prend tout son temps.

    2018. A Saigon (Ho Chi Minh Ville), les Rolls ne courent pas les rues, mais les voitures et les petites motos ont envahi l’espace. Comme à Hanoi, les vélos ont disparu et les cyclopousses (ont dit « cyclo ») n’intéressent que les touristes. Je suis en vacances, mais notre fille est née ici, alors je n’ai pas vraiment l’impression d’être à l’étranger.

    Je prends des photos avec mon smartphone et je les poste immédiatement sur les réseaux sociaux. Tout va vite. Toujours plus vite.

    #desmotssurlaphoto #hanoi #saigon #vietnam #vélo #photographie

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Aujourd’hui, je navigue sans crainte sur les eaux troubles de notre monde numérique. S’adapter sans se renier.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle, 2026

Contours flous

Restez au fait des dernières nouvelles grâce à un contenu personnalisé et aux derniers titres, le tout livré directement dans votre boîte de réception. Abonnez-vous dès maintenant pour garder une longueur d’avance et ne rien manquer !

Ignorer et accéder au contenu ↓