• Ceux qui aiment la gauche prendront le train

    1982. Dans un TER du Nord-Pas de Calais – Photo © Marc Capelle

    C’était au siècle dernier. En 1982. Pierre Mauroy était Premier ministre et maire de Lille, et il effectuait un déplacement dans le Nord accompagné du ministre de l’Industrie, Pierre Dreyfus. François Mitterrand était président de la République depuis le 10 mai 1981. C’était l’époque de la gauche heureuse.

    Alors, on est tous montés dans le train. Elus, responsables politiques, flics, journalistes… on s’est retrouvés dans un bon vieux TER, en route vers Dunkerque ou peut-être Valenciennes. Mauroy avait des annonces à faire et on allait assister au spectacle. L’ambiance était légère. Autour du Premier ministre, de Noël Josèphe, président de la Région Nord-Pas de Calais, de Bernard Roman, directeur de cabinet de Mauroy à la mairie de Lille, du préfet et autres huiles, on reconnaissait des militants socialistes qui avaient pris du galon.

    Le train roulait tranquillement. Sans doute pas vers l’avenir radieux du socialisme, mais peut-être vers des jours meilleurs. A l’arrivée, quelques centaines d’hommes et de femmes enthousiastes allaient accueillir leur Pierre, leur géant du Nord, pour marcher avec lui, le coeur léger, jusqu’à la tribune dressée pour les discours.

    Personne ne voyait, au loin, venir les nuages. Personne ne savait que viendrait le temps de la rigueur. Personne n’imaginait les années difficiles et les renoncements.

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  • Il était une fois l’Amérique

    Rotterdam – Photo © Marc Capelle

    A Rotterdam, c’est sur ce quai qu’en 1620, des protestants embarquèrent pour l’Angleterre pour rejoindre des puritains qui partirent pour l’Amérique sur le Mayflower. L’Amérique était alors la nouvelle Terre Promise.

    Au cours des siècles qui ont suivi, depuis Rotterdam, mais aussi depuis bien d’autres ports (Anvers, Hambourg, Allemagne, Göteborg, Brême, Naples, Cork, Belfast, Liverpool…) des millions d’Européens sont partis dans l’espoir de bâtir une vie meilleure en Amérique. A partir de la fin du XIXème, tous devaient passer par le point de contrôle d’Ellis Island (lire à ce sujet le magnifique roman de Jeanne Benameur, Ceux qui partent). De très nombreux juifs ont trouvé refuge aux Etats-Unis, en particulier lors de la montée du nazisme en Allemagne. Ces millions d’immigrants ont fait l’Amérique.

    Pourtant, en 2025, qui voit encore son salut en Amérique ? La fermeture de la frontière avec le Mexique vient doucher les espoirs des derniers réfugiés. Une menace d’expulsion pèse sur les 250 000 Ukrainiens accueillis depuis le début de la guerre. Des scientifiques étrangers, mais légalement installés aux Etats-Unis, sont priés de retourner dans leur pays d’origine. Etc.

    Enfin, pourquoi désigner l’Amérique comme un pays ? Il y a une Amérique du Nord, une Amérique centrale et une Amérique du Sud. Les « Américains » sont en fait les Etats-Uniens et les Etats-Unis ne sont pas le Canada, quoiqu’en pense Donald Trump.

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  • La mer, la mort, le carnaval

    Dunkerque (Malo-les-Bains) , 2007 – Photo © Marc Capelle

    A Dunkerque, jadis, le carnaval était comme ailleurs un rite de passage entre l’hiver et le printemps, mais il marquait aussi le début de la saison de pêche pour les marins qui allaient embarquer pour la mer d’Islande. Là-bas, au XVIIIème, XIXème et début du XXème siècles, pendant des mois, dans des conditions climatiques extrêmes, ils allaient pêcher la morue. Les bateaux étaient mal équipés, les accidents comme les morts sont nombreux. La Grande Pêche, comme on l’appelle, n’était pas une partie de plaisir.

    Alors, avant de partir, avant de quitter femmes et enfants, ils s’en donnaient à coeur joie. Durant le carnaval, ils formaient la « bande des pêcheurs » (la vischersbende), dont le carnaval d’aujourd’hui garde le souvenir. Ils chantaient, buvaient, faisaient la tournée des lieux chauds de la ville. Ils savaient qu’une fois en mer, ils n’étaient pas sûrs de revenir. A l’époque, dans la cité de Jean Bart, le carnaval pouvait aussi être un passage entre la vie et la mort.

    Mon arrière grand-père paternel, Joseph Fournier (1875 – 1932), était l’un de ces pêcheurs « à Islande ».

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  • Nos années romantiques

    Bucarest, 1990 – Pendant des mois, les Roumains (beaucoup d’étudiants) ont occupé la place de l’Université pour protester contre le nouveau pouvoir accusé de n’être constitué que d’anciens communistes.
    Photo © Marc Capelle

    En 1991 ou 1992, alors que je vivais à Bucarest, j’ai proposé trois ou quatre articles consacrés au paysage médiatique roumain à la revue 22 (en référence au 22 décembre 1989, date de la chute du régime de Ceausescu). Dans une Roumanie en plein bouleversement post-Ceausescu, cet hebdomadaire était vite devenu une référence pour ses analyses politiques et, notamment, ses tribunes d’intellectuels (à noter : 22 existe toujours en version numérique : https://revista22.ro/) . Gabriela Adamesteanu, directrice de la rédaction, m’avait très aimablement reçu et avait accepté mes papiers.


    Les années ont passé et Gabriela Adamesteanu est aujourd’hui une figure essentielle de la vie littéraire roumaine. Bon nombre de ses livres, des essais et des romans, sont traduits en français, parmi lesquels Une matinée perdue (Gallimard) et Situation provisoire (Gallimard).


    Je viens d’achever la lecture de l’un d’entre eux: Les années romantiques, paru en France en 2019 aux éditions Non Lieu, et je suis très reconnaissant à son autrice de me l’avoir envoyé car il m’a permis de me replonger dans l’atmosphère de la Roumanie des années 1990 dont je m’étais éloigné. Au fil des pages, j’ai retrouvé des noms oubliés, des séquences effacées de ma mémoire.

    Ce livre apporte, notamment, un témoignage très documenté et sans complaisance sur ce que pouvait être la condition des écrivains et des éditeurs sous le régime communiste roumain. Peut-on écrire sous une dictature ? Que peut-on écrire ? Que peut-on publier ? Comment peut-on, parfois, piéger les censeurs ? Comment peut-on travailler dans le domaine culturel sans se compromettre ? Gabriela Adamesteanu raconte ses années de travail dans une maison d’édition nécessairement officielle, avant 1989. Des années passées notamment à rédiger des fiches biographiques d’auteurs destinés à figurer dans les dictionnaires. Des années aussi où, tout en commençant à écrire, elle s’est efforcée de garder ses distances pour ne pas devenir une autrice du régime.


    Puis, viendront les folles heures de décembre 1989, le renversement de Ceausescu, et ce que l’on a appelé la révolution, voire la télé-révolution roumaine, avant que l’on comprenne qu’il s’agissait plutôt d’un coup d’Etat fomenté, avec l’aval de Moscou, par ceux qui allaient rester au pouvoir pendant plusieurs années, à commencer par le président Ion Iliescu.

    Pour Gabriela Adamesteanu, pour les Roumains, une nouvelle ère commence. Un saut dans l’inconnu par bien des aspects, un espoir immense et, pour beaucoup, une volonté de se rendre utile, une envie de participer à la construction d’une société libre. Ce sont les « années romantiques ». Pendant quinze ans, Gabriela Adamesteanu va diriger 22 et découvrir ce qu’est le journalisme, ou plus précisément ce que la plupart des intellectuels roumains entendent par journalisme. Ici, j’ai retrouvé avec délices les discussions de mes années bucarestoises. Pour ces intellectuels, écrire dans le journal, c’était (c’est peut-être toujours) être journaliste. De fait, il s’agit d’un journalisme politique et littéraire, un journalisme d’idées et de combat. C’était parfaitement compréhensible à l’époque où les débats étaient extrêmement nombreux et souvent très vifs. Ainsi un écrivain pouvait être qualifié de journaliste s’il écrivait régulièrement pour un journal. Ces intellectuels jouaient un rôle important dans la nouvelle société et le livre n’était pas toujours le meilleur outil pour toucher rapidement un large public. Sans parler des comptes à régler avec ceux qui s’étaient compromis sous l’ancien régime. Les années romantiques restituent fort bien cette atmosphère que j’avais un peu oubliée.

    Cette période d’ouverture va aussi permettre à Gabriela Adamesteanu de commencer à voyager. Elle raconte fort bien ce qu’une résidence de trois mois aux Etats-Unis lui aura apporté, sur le plan littéraire et journalistique, et sur le plan personnel aussi bien sûr. D’autres résidences suivront, notamment un séjour à la Maison Marguerite Yourcenar dans le Nord, où elle a travaillé sur le manuscrit des années romantiques.

    Avoir vécu cette période post-révolutionnaire m’a beaucoup appris. J’avais une trentaine d’années et n’avais jusque-là qu’une connaissance livresque, scolaire, de ce que pouvait signifier « vivre sous une dictature communiste ». Je découvrais la Roumanie et, plus largement les pays de l’Est (aujourd’hui, certains préfèrent parler d’Europe centrale et orientale, pour la distinguer des pays autrefois membres de l’URSS). J’avais sous les yeux un peuple qui découvrait la liberté et qui essayait de se forger un chemin dans ce nouveau monde dont il ignorait encore les règles. En ce début des années 1990, il y avait beaucoup d’enthousiasme, des illusions, un peu de peur aussi. Le désenchantement viendrait plus tard (j’évoque cette période dans mon livre Jours tranquilles à l’Est). Etranger, mais plongé dans ce chaudron, j’avais l’impression de participer un peu à cette histoire en marche. Pour moi aussi, ces années étaient romantiques.

    En 2025, la Roumanie fait de nouveau les titres de l’actualité en raison de l’annulation puis le report (4 et 18 mai 2025) de l’élection présidentielle suite à des manipulations russes, via les réseaux sociaux, qui avaient propulsé un inconnu, candidat d’extrême-droite, pro-Poutine, en tête du premier tour de l’élection. Plus largement, avec la guerre en Ukraine et la politique impérialiste de Vladimir Poutine, cette partie de l’Europe est au centre de toutes les attentions. De toutes les peurs aussi. Les temps ne sont plus au romantisme, mais bien davantage à la brutalité et à l’incertitude.

  • Panique à Wall Street

    Stone Sreet – Financial District (Wall Street) New York – Photo © Marc Capelle

    Elon Musk a annoncé ce matin son arrivée à la tête de son armée privée et un vent de panique souffle sur Wall Street. En quelques minutes les bureaux se sont vidés, les traders ont planté leurs écrans, les garçons d’ascenseurs ont pris la poudre d’escampette, les journalistes se sont engouffrés dans le métro, deux ou trois financiers se sont suicidés. Selon Fox News, le président de la Réserve fédérale (FED), accusé par Musk d’entente secrète avec la Banque centrale européenne, serait en fuite à l’ étranger.
    Musk, dans la lutte acharnée qui depuis plusieurs mois l’oppose à Donald Trump, a décidé de prendre le contrôle du New York Stock Exchange, la plus importante bourse au monde. Après avoir mis la main sur les systèmes informatiques qui gèrent les opérations de trading, il engage maintenant la dernière phase de son opération qui lui permettra de manipuler les cours à sa guise. Et il a prévenu : quiconque tenterait de lui barrer la route serait éliminé sur le champ par ses hommes.
    Ce midi, les rues et les terrasses des cafés et restaurants sont désertes. Silence de mort sur Wall Street. Sur les rares écrans qui diffusent encore des informations fiables, on voit les colonnes blindées du multi-milliardaire avancer lentement vers Manhattan. En tête du cortège, un soldat sanglé dans un uniforme de cuir noir porte un immense étendard à l’effigie de Musk et avance en envoyant des saluts nazis aux rares passants.


    (Il y a quelques mois vous auriez sans doute vu dans ces quelques lignes une aimable dystopie de plus. Mais aujourd’hui ?)

    #desmotssurlaphoto #dystopie #elonmusk #newyork #etatsunis #photographie

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Aujourd’hui, je navigue sans crainte sur les eaux troubles de notre monde numérique. S’adapter sans se renier.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle, 2026

Contours flous

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