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  • Entre ici, petit homme !

    Bucarest, Maison de la Presse Libre – Photo © Marc Capelle

    A Bucarest, le bâtiment impressionne par sa taille et son apparence. A sa seule vue, on comprend qu’il s’agit d’un lieu de pouvoir stalinien. A Varsovie, à Moscou, à Prague, à Riga, on trouve des immeubles d’architecture similaire.

    Dans son passionnant roman « Situation provisoire », Gabriela Adamesteanu, écrivaine roumaine de premier plan, le désigne sous le terme d’Edifice. Construit en 1952, il accueillait chaque jour pendant la période communiste, les technocrates qui travaillaient au service de la culture officielle. Il abritait aussi le siège et l’imprimerie du quotidien Scînteia (L’Etincelle), organe du parti communiste roumain, ainsi que plusieurs autres publications. A l’époque, le bâtiment s’appelait d’ailleurs Casa Scînteii (La Maison de l’étincelle).

    Face à lui se dressait une immense statue de Lénine, déboulonnée après la chute du régime (décembre 1989) et parquée derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia, près de Bucarest.

    Précision pour ceux qui ne connaissent pas la ville : cet immeuble, rebaptisé Maison de la Presse Libre en 1990, ne doit pas être confondu avec la Maison du Peuple, bâtiment autrement plus grand et plus fou (le plus grand bâtiment du monde après le Pentagone, dit-on), construit pour satisfaire la mégalomanie de Nicolae Ceausescu.

    En 1990, je me suis rendu à quelques reprises dans cet édifice aux très longs couloirs sombres. J’en garde une image en noir et blanc, fascinante et effrayante. A l’époque j’avais rencontré dans son bureau encombré de documents, Petre Mihai Bacanu, petit homme à moustache et aux yeux vifs, directeur du quotidien Romania Libera, alors principal journal indépendant qui, déjà, s’opposait au nouveau pouvoir accusé d’avoir volé la « révolution » au peuple roumain pour installer encore largement teinté de communisme. Bacanu souhaitait que la France l’aide à acquérir une nouvelle rotative pour ne plus dépendre de la vieille imprimerie d’Etat en service dans les sous-sols du bâtiment.

    Lorsque l’on quitte Bucarest en direction de l’aéroport, ou pour prendre la route vers le centre et le nord du pays, on passe devant cet immeuble conçu pour intimider. Témoin des heures sombres de l’histoire roumaine, il renvoie à la vie de ces hommes et ces femmes qui, autrefois, venaient là pour travailler. Certains espéraient y gravir les échelons d’une carrière au gré des intrigues du pouvoir, d’autres faisaient simplement leur boulot en essayant de se compromettre le moins possible. Est-ce que, en pointant chaque matin, tous avaient l’impression que la machine pouvait les broyer sans bruit et sans laisser de traces ?

    Bucarest – Statut de Lénine, derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia – Photo © Marc Capelle

  • Minute de silence

    Photo © Marc Capelle

    Rien.

    Rien à dire. Ou rien à dire ici.


    Le constat n’est pas nouveau : nous vivons dans une société de l’émotion qui, pour fonctionner, nous invite, cent fois par jour, à nous exprimer. En publiant nos émotions, nos idées, nos opinions, nous avons l’impression de participer à la marche du monde. C’est une supercherie : derrière nos écrans, nous croyons participer. Nous pensons agir.
    Pourtant…

    Le pape est mort. Le dire, le répéter, après tant d’autres, sur un réseau social, est-ce participer ?

    La Russie a violé, en Ukraine, le cessez-le-feu de 48 heures qu’elle a avait pourtant elle-même proposé. Le dire, le déplorer, en même temps que des milliers d’autres citoyens 2.0, est-ce agir ?

    On peut allonger la liste à l’infini.

    Participer, agir, de la sorte, c’est simplement faire du bruit. « Faiiiiites du bruit ! » nous exhortent les chauffeurs de salle avant l’entrée de l’artiste sur scène.

    Est-il encore temps d’apprendre à se taire pour laisser la parole, sur les réseaux sociaux et ailleurs, à celles et ceux qui ont vraiment quelque chose à dire et à nous apprendre ? Les seuls à s’en plaindre seraient sans doute les patrons des réseaux qui, pour faire du profit, ont besoin de dizaines de millions de participants volontaires. Vous. Moi. Nous tous.

    Dans les années 1970, bien avant que nous soyons scotchés à nos écrans, Raymond Devos expliquait « qu’une fois rien, c’est rien. Deux fois rien, c’est pas beaucoup, d’accord, mais trois fois rien… pour trois fois rien on peut déjà acheter quelque chose ». Son talent et sa poésie nous rappelaient le sens des mots.

    Aujourd’hui, c’est le sens du silence qu’il nous faut redécouvrir.

  • L’histoire du soir

    Photo © Marc Capelle

    Les soirs d’été, ils se rassemblent au bord du quai. Ils sont des dizaines, une bonne centaine peut-être. Certains viennent de loin, parfois en petits groupes, mais la plupart ne se connaissent pas. Assis sur les pavés, ils l’attendent. Parfois, il ne vient pas. Alors, passé minuit, ils rentrent chez eux sans bruit. Ils ont appris la patience et la confiance. Le lendemain, ils sont de retour, et savent que, cette fois, il sera là.


    Ils le voient alors lentement approcher, debout sur sa barque, toujours enveloppé dans un manteau à capuche, lampe torche en pendentif. L’embarcation s’immobilise et, seul au milieu du bassin, il leur parle. Il leur dit les voyages, les mers, les aventures. Il leur raconte la vie, les trahisons, les projets, la mort aussi. Avec ses mains, il dessine les voiliers, les oiseaux, les montgolfières et les bombardiers, les cicatrices et les médailles. Longtemps, dans le silence de la nuit, de sa voix fluette portée par les eaux, il leur dit l’espoir et la victoire.

  • Hanoi argentique – Saigon numérique

    Hanoi, 1995 – Photo © Marc Capelle
    Saigon, 2018 – Photo © Marc Capelle

    1995. Hanoi est encore une capitale tranquille, comme en témoigne cette rue du centre ville. Pas de voitures, beaucoup de vélos, presque pas de scooters. Un ami photographe, Jean-Marc Vantournhoudt, expose au centre culturel français une série intitulée « Douceur d’Hanoi ». Je suis là à titre professionnel. C’est l’un de mes premiers séjours au Vietnam.

    C’est encore l’époque de la photo argentique. Je donne mes pellicules à un petit laboratoire près de mon hôtel et je récupère en principe les tirages le lendemain. Rien ne presse. Le temps prend tout son temps.

    2018. A Saigon (Ho Chi Minh Ville), les Rolls ne courent pas les rues, mais les voitures et les petites motos ont envahi l’espace. Comme à Hanoi, les vélos ont disparu et les cyclopousses (ont dit « cyclo ») n’intéressent que les touristes. Je suis en vacances, mais notre fille est née ici, alors je n’ai pas vraiment l’impression d’être à l’étranger.

    Je prends des photos avec mon smartphone et je les poste immédiatement sur les réseaux sociaux. Tout va vite. Toujours plus vite.

    #desmotssurlaphoto #hanoi #saigon #vietnam #vélo #photographie

  • Ceux qui aiment la gauche prendront le train

    1982. Dans un TER du Nord-Pas de Calais – Photo © Marc Capelle

    C’était au siècle dernier. En 1982. Pierre Mauroy était Premier ministre et maire de Lille, et il effectuait un déplacement dans le Nord accompagné du ministre de l’Industrie, Pierre Dreyfus. François Mitterrand était président de la République depuis le 10 mai 1981. C’était l’époque de la gauche heureuse.

    Alors, on est tous montés dans le train. Elus, responsables politiques, flics, journalistes… on s’est retrouvés dans un bon vieux TER, en route vers Dunkerque ou peut-être Valenciennes. Mauroy avait des annonces à faire et on allait assister au spectacle. L’ambiance était légère. Autour du Premier ministre, de Noël Josèphe, président de la Région Nord-Pas de Calais, de Bernard Roman, directeur de cabinet de Mauroy à la mairie de Lille, du préfet et autres huiles, on reconnaissait des militants socialistes qui avaient pris du galon.

    Le train roulait tranquillement. Sans doute pas vers l’avenir radieux du socialisme, mais peut-être vers des jours meilleurs. A l’arrivée, quelques centaines d’hommes et de femmes enthousiastes allaient accueillir leur Pierre, leur géant du Nord, pour marcher avec lui, le coeur léger, jusqu’à la tribune dressée pour les discours.

    Personne ne voyait, au loin, venir les nuages. Personne ne savait que viendrait le temps de la rigueur. Personne n’imaginait les années difficiles et les renoncements.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026

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