C’était un hiver plus froid encore que tous les autres. La route était verglacée, une neige épaisse, lourde, enveloppait les collines et les champs alentours. Le vent soufflait en rafales. Il s’efforçait de conduire en souplesse sans dépasser les 40 km/heure. Les nombreux virages étaient autant d’accidents qui l’attendaient au tournant. Il ne risquait pourtant pas de percuter une autre voiture. Seul. Il était absolument seul sur cette petite route à une cinquantaine de kilomètres de Visegrad. Il avait décidé de passer par là pour se rendre à Skopje. Un trajet d’une bonne dizaine d’heures en temps normal. Au minimum quinze par ce froid. Ce n’était pas l’itinéraire le plus court, mais il voulait revoir la Drina, s’arrêter un instant sur le pont, penser à Andric, se redire que tout avait déjà été écrit.
Et puis, il les a vus. Au bord du chemin, deux chevaux morts. Couchés dans un champ, en partie ensevelis sous la neige, deux gros chevaux noirs. Deux taches brunes dans ce paysage blanc et lugubre. Il n’a pas osé s’arrêter. Freiner, c’était à coup sûr glisser dans le fossé. Il a continué à rouler lentement. L’autoradio ne captait aucune fréquence. Le silence et la fatigue commençaient à lui peser. Peut-être aurait-il quand même dû stopper un instant devant ces chevaux morts ? Mais pourquoi faire après tout ? Et puis, cette terre avait vu tant de morts… Deux cadavres de chevaux abandonnés n’allaient pas changer la face du monde. C’est ce qu’il s’était dit. En entrant dans Visegrad, il a cherché le panneau Priboj. Il savait qu’à partir de là la route allait être plus étroite et plus dangereuse encore. Il a poursuivi son chemin. Tant pis pour le pont. Tant pis pour Ivo Andric. Les chevaux morts. L’image le poursuivait. Il aurait dû s’arrêter.
Sonja
« Sonja n’a pas eu beaucoup de chance ces dernières années. Lorsqu’on la voit, grande, mince, enjouée, un peu légère même, on se dit que tout va bien pour elle. Elle est étudiante à l’Académie des Beaux-Arts. Blonde aux yeux bleu clair, elle monte à cheval, elle interprète à merveille les nocturnes de Chopin et chaque jeudi et samedi soirs, on est sûr de la rencontrer au Jez Klub parce qu’elle aime aussi beaucoup le jazz. Les hommes la remarquent évidemment, d’autant que Sonja n’est pas avare de sourires. Rares, très rares pourtant sont ceux qui ont eu droit à ses faveurs. On raconte que le premier d’entre eux qui l’a emmenée chez lui un soir, après quelques verres et quelques histoires, est resté muet et impuissant d’émotion en la voyant timide et nue sur le lit. Pendant la guerre, l’explosion d’une mine à un mètre de Sonja a failli lui arracher les deux jambes. Elle s’en est sortie grâce à l’étonnante rapidité des secours et au talent des chirurgiens de l’hôpital Kosevo. Mais du haut des cuisses aux chevilles, les brûlures ont laissé des traces indélébiles. Alors, ce type qui avait vu en Sonja une belle affaire n’a pas su, n’a pas voulu. Enfin, il l’a laissé tomber quoi. Il est resté planté devant elle pendant une minute avant d’aller s’asseoir dans un coin de la chambre en murmurant, Dieu sait pourquoi, pardon, pardon. Alors, sans rien dire, elle s’est rhabillée et elle est partie. Mais, comme on l’a vu, Sarajevo est une petite ville. Tout se sait, tout se dit, vite, tellement trop vite. Depuis, sans les avoir jamais vues, car elle porte bien sûr toujours des pantalons, tout le monde connaît les jambes de la belle Sonja. Deux ou trois hommes moins fragiles ou plus généreux peut-être ont quand même fini par l’aimer. Mais seulement en passant. Une nuit sans engagement. Pourtant, Sonja garde sa belle humeur et son apparente frivolité. Elle aime être entourée, même si elle sait qu’il y a parfois dans le regard des autres cette malsaine curiosité. Et, comme si ce malheur ne suffisait pas, elle a perdu ses parents l’an dernier, tous deux victimes d’un accident de voiture.
Alors bien sûr, ce film de Godard, c’est comme une petite lumière pour Sonja. Elle espère être retenue à l’issue de l’entretien. Est-ce que sera un entretien, d’ailleurs ? Elle ne sait pas très bien en quoi consiste l’épreuve. Est-ce qu’elle va devoir défiler, en même temps que d’autres filles devant Godard ? Est-ce que ce sera Godard lui-même qui va effectuer la sélection ? Est-ce que ce sera un entretien individuel ? Est-ce qu’il faudra bouger devant une caméra ?«
Extrait de « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions)
Gueule de bois
Pour la douzième fois Miguel remplit son verre. En fait, c’est peut-être la treizième. Il ne sait plus très bien. Lentement, l’alcool fait son œuvre et Miguel ne distingue plus que les silhouettes agitées des couples qui dansent la salsa. Le Coca-Cola mélangé au rhum le fait roter et certains clients offusqués voudraient bien que José, le patron, mette ce malotrus dehors.
Mais Miguel est un habitué. Depuis qu’il a été muté à Lima, voici cinq ans, il vient chaque soir vers 21 heures s’installer à une table de cette pena perdue dans le quartier chic de San Isidro.
Les femmes se retournent parfois sur cet homme d’une quarantaine d’années, élégamment vêtu et qui ne parle jamais. Seul avec sa bouteille et son verre, Miguel passe son temps à le perdre. Un observateur attentif remarquerait sans doute le léger tremblement des mains que Miguel s’efforce de dissimuler. Mais c’est sans importance car personne ne se soucie de lui.
A l’heure de la fermeture, Miguel est invariablement affalé sur son banc, plongé dans un sommeil d’ivrogne. Chaque soir, le patron est obligé de le traîner par les pieds jusqu’à la porte. Deux gardes civils, pour qui cette corvée est devenue routinière, emportent alors Miguel jusqu’à la caserne en prenant soin de ne pas le réveiller.
Quelques heures plus tard, à 5 h 30 précisément, c’est un homme rasé de près, les yeux légèrement vitreux, qui exige qu’on cire ses bottes. Son éternelle cravache à la main, le colonel Miguel Rojas Gutierrez arpente pour la première fois de la journée les bâtiments sinistres qui abritent son régiment. Il ne boira pas une goutte d’alcool avant 21 heures.
– Billet paru dans Le Monde (supplément Dimanche. Rubrique « Croquis ») le 12 juin 1983
Retour à Roubaix
De la ville il n’a gardé que de vagues souvenirs. Des images en noir et blanc dans les albums photos et les briques rouge-brun, presque noires, des maisons. Il y avait ces dimanches où, pendant sa petite enfance, il grimpait dans la 2 CV familiale pour aller rendre visite à sa grand-mère maternelle qui habitait Roubaix, pas loin d’un canal et d’un grand cimetière, à deux rues de la Clinique des Cigognes, celle-là même où il avait vu le jour dans les années 50. Ses parents vivaient alors dans une banlieue vaguement bourgeoise de la métropole lilloise. Aller chez « bonne maman » c’était un voyage d’une demi-heure à peine, mais c’était déjà changer de monde.
Il fallait d’abord remonter un interminable boulevard bordé de peupliers, puis on passait devant le Beau Jardin, comme l’appelait sa mère. Tout de suite après on entrait dans la ville, on traversait un quartier commerçant et on finissait par se garer dans une rue calme et grise. L’étroit et long couloir de la petite maison, la pompe à eau dans la cour minuscule, le tablier de sa grand-mère, les adultes qui disaient aimer l’odeur du café « qui finque »*, les rires clairs autour de la table de la cuisine, les voisins qui entraient sans façon pour dire bonjour, emprunter du sel ou du sucre et qui repartaient aussi sec. Tout avait l’air pauvre mais simple.
Ce matin, il est surpris de découvrir que le tramway l’attend dès la descente du train en gare de Lille Flandres. Avant, le tramway s’appelait Mongy et s’arrêtait à hauteur de l’Opéra. Il prend un ticket pour Roubaix Eurotéléport, intrigué par le nouveau nom du terminus. Il n’aime pas ces tramways modernes, confortables et silencieux. Les trams de la vieille Europe, bringuebalants et grinçants, tellement poussifs que l’on peut monter et descendre en marche sans danger… voilà ce qu’il lui faut. Le vieux Mongy était de cette famille là.
Le tramway vert et blanc s’engage sur le grand boulevard. Des tunnels ont été creusés à certains carrefours et il a du mal à reconnaitre l’embranchement du Croisé-Laroche. Le supermarché de son enfance a disparu, remplacé par un autre, plus grand, plus coloré. Au Croisé, la ligne se scinde en deux. A gauche, Tourcoing . A droite, Roubaix. Comme autrefois.
Après quelques kilomètres, la ligne longe le Parc Barbieux, le « beau jardin » de sa mère. Il avait oublié ces immenses et superbes maisons tout autour. Petit il n’avait pas prêté attention à cette zone privilégiée. Il ne faisait que passer.
Il a souvent entendu parler de Roubaix ces dernières années. Des images au journal télévisé, quelques colonnes dans les journaux. L’immigration, la montée de l’islamisme, la délinquance, le chômage. Le Musée de La Piscine aussi. Roubaix victime et Roubaix vitrine. Le tramway s’est arrêté devant l’usine-château. Il reconnait l’immense fabrique, avec donjon, pont-levis et créneaux, folie des grandeurs d’un chevalier d’industrie. A partir d’ici commence son Roubaix.
Il retrouve facilement la Grand’Rue, mais il est désorienté par les couleurs. Dans sa tête elle était en noir et blanc. La rue est longue comme une avenue. Il veut aller jusqu’au bout. Il aimerait savoir, comme les aborigènes, chanter le chemin.
Des types aux carrefours qui attendent ou qui vendent. Le bâtiment d’importance de la Banque de France. Le parfum exotique des épiceries asiatiques. Les lofts chics des anciennes fabriques de fripes. Le boulevard des Nations-Unies, Roubaix-New York, urban rock. Pâtisseries orientales et boucheries halal, on est près du canal. Les façades uniformes des petites rues monotones. Encore quelques mètres, et c’est là qu’autrefois, les dimanches …
Rue Pellart – Ancien emplacement de la, Clinique des Cigognes
Sarajevo va commémorer cette année un triste anniversaire. Il y a 20 ans – le 6 avril 1992 – l’armée populaire yougoslave et des milices serbes prenaient position autour de la ville. Le siège le plus long de l’histoire des guerres modernes (il a pris fin le 29 février 1996) venait de commencer. La Bosnie-Herzégovine avait déclaré son indépendance quelques semaines auparavant.
Vingt ans plus tard, Sarajevo reste un symbole. Un symbole de l’idée même de résistance. Un symbole de nos espoirs. Un symbole de nos échecs.
La sortie du film d’Angelina Jolie, « Au pays du sang et du miel », est l’occasion de rappeler qu’aucune ville au monde n’aura mobilisé en 20 ans autant d’écrivains, cinéastes, musiciens, intellectuels. On distinguera ici ceux pour qui se montrer à Bascarsija relève du marketing et celles et ceux qui ont honnêtement voulu s’engager, témoigner, aider les habitants de cette ville martyre, à deux heures de vol de Paris, Londres ou Bruxelles. De U2 à Ken Loach, de Jean-Luc Godard à Jane Birkin, de Susan Sontag à Jorge Semprun, le défilé des célébrités est ininterrompu.
Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.
J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Aujourd’hui, je navigue sans crainte sur les eaux troubles de notre monde numérique. S’adapter sans se renier.
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