• A propos de résistance

    Sarajevo – Photo © Marc Capelle

    Ceux qui me connaissent un peu diront sans doute « Ah ! Encore une photo de Sarajevo ! ». Soit.
    C’est à Sarajevo plus qu’ailleurs que, au-delà des connaissances livresques, j’ai touché du doigt le sens du mot résistance.
    Cette ville meurtrie par des années de guerre et par le siège le plus long de l’histoire moderne (trois ans et huit mois), est toujours debout. Au pied des collines, traversée par la tranquille Miljacka, elle nous dit chaque jour, qu’il ne faut jamais baisser les bras.
    J’ai vécu là trois ans. Et, devant un café (le délicieux café bosniaque, qu’ailleurs on appelle café turc), chez eux, ou dans le cadre de mon travail, j’ai eu le temps de parler avec les hommes, les femmes, les enfants aussi, de Sarajevo.
    Dans un livre (Nema problema, comme elles disent) j’ai dressé des portraits, entre fiction et réalité, de Sarajéviennes aux prises avec l’après-guerre, avec cette période où il faut essayer de se reconstruire. Des portraits de femmes parce que l’on parle beaucoup des hommes pendant la guerre et parce qu’elles se sont bien souvent retrouvées seules à devoir affronter leur destin.
    Je n’oublie pas non plus la petite Belma dont j’ai fait la connaissance en 1996, quelques mois après la guerre. Elle avait six ans et, pour quelques jours, je logeais dans sa famille. Un matin, son père a sorti la Lada du garage pour la première fois depuis le début du siège de la ville. Il voulait m’emmener sur les collines. Belma était heureuse de nous accompagner et surtout heureuse de sortir, de voir le monde extérieur. Comme ses parents elle avait résisté à la guerre et à l’enfermement. Aujourd’hui Belma vit toujours à Sarajevo. Elle est mère de famille et chercheuse en pharmacologie. Elle est fière de sa ville et de son peuple.
    Il faudrait vous dire tout ce que ces gens ont vécu. Les crimes de leurs agresseurs, la faiblesse souvent de la « communauté internationale », les peurs, les privations, le froid des hivers sans chauffage, la queue pour s’approvisionner en eau sous les tirs des snipers… Il faudrait surtout vous raconter ces hommes et ces femmes qui affirment ne s’être jamais sentis autant vivre que pendant la guerre. Dans le marasme dans lequel la Bosnie-Herzégovine est plongée en ces années 2020, se souvenir de ce qu’ils ont affronté les aide à avancer.
    Résister, c’est savoir se tenir debout. Se relever après avoir chuté. Depuis trois ans, chaque matin je prends des nouvelles de l’Ukraine. Et chaque jour, je pense à Sarajevo.

    #desmotssurlaphoto #sarajevo #resistance #guerre #ukraine #photographie

  • La vie des vélos, la nuit

    Photo © Marc Capelle

    Tous les soirs je le croise. Attaché à la barrière, le guidon en tristesse, il attend son heure. Que savez-vous de la vie des vélos quand ils sont seuls, abandonnés par leurs cyclistes ? On dit qu’ils se réunissent la nuit. Ils se retrouvent au coin d’une rue, devant cet ancien café par exemple, et racontent leurs histoires et leurs malheurs de bicyclettes. Avec ou sans Paulette.
    Chaque nuit, ils sont cent, ils sont mille dans la ville. Un régiment de vélos qui défile sous nos fenêtres à grands coups de pédales. Les biclous des cités roulent en bandes et sifflent de loin les montures des quartiers écolos. Les rigolos et les déglingués, les tout rouillés et les tout neufs, les électriques et les musculaires, les « tout terrain » et les « de ville »… le peuple des deux-roues manifeste contre notre monde de fous.

    Petit vélo qui tourne dans ma tête.

    #desmotssurlaphoto #velo #nuit #photographie

  • Quai des brumes

    Lille, janvier 2025
  • Génération Fax

    Les plus de quarante ans n’ont certainement pas oublié les crachotis du fax qui, lentement, glissait dans le télécopieur. Ne pas confondre avec le bruit du modem 56 K, ce machin à bas débit qui, avec l’arrivée d’Internet, devait nous transformer en travailleurs connectés. Non, le fax, dans ses premières versions en tout cas, est un peu plus ancien encore !

    Pas question de sombrer dans le « c’était mieux avant », mais alors que nous vivons tous sous la dictature de l’immédiat, on peut se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps nous étions capables d’attendre, voire de réfléchir en attendant. Aujourd’hui, les mails partent et arrivent en une seconde, les tweets, les posts, pleuvent comme à Gravelotte, on pianote quelques numéros sur un écran et « on parle en visio » au tonton d’Amérique.

    Donc, rappel pour les plus jeunes : autrefois, les communications n’étaient pas très point. Sans remonter à l’époque glorieuse du téléphone en bakelite (oui, je l’ai connue…), appeler un correspondant en Asie, en Afrique, en URSS, pouvait être compliqué. Les lignes étaient mauvaises. Alors, le fax pouvait nous sauver. Après avoir essayé d’appeler dix fois, vingt fois, on se décidait à rédiger puis à envoyer un fax. Bonne idée de rédiger, non ? Cela permet de poser ses idées, de mettre en forme son propos. Beaucoup mieux que les hésitations, les répétitions et les digressions des conversations téléphoniques. Alors, va pour le fax ! Mais, la course d’obstacles n’était pas terminée pour autant. Si les lignes étaient encombrées pour le téléphone, elles l’étaient pour le fax aussi. Donc, pour envoyer une simple lettre à un destinataire dans un pays un peu « compliqué » il fallait souvent s’y prendre à plusieurs reprises. Et quand il s’agissait d’envoyer une note de cinq ou dix pages, le diable des télécoms décidait parfois d’interrompre le transfert au milieu du troisième feuillet. Enervant, non ? Pas toujours, en fait. Nous devenions zen malgré nous. Aussi, parfois, nous renoncions à l’envoi. « Ce document est-il vraiment essentiel, après tout ? ».

    Par la suite, dans leur grande bonté, les industriels ont fabriqué des télécopieurs qui recomposaient automatiquement les numéros occupés ou inaccessibles. On pouvait quitter le bureau le soir après avoir lancé la machine et revenir le lendemain matin en espérant découvrir l’accusé de réception du fax. Evidemment, il y avait toujours des esclaves des outils (j’en étais) qui, beaucoup moins cools, refusaient de partir avant d’avoir dompté le télécopieur.

    (Non, je ne suis pas en train d’écrire mes mémoires).

  • Les coquelicots de Gabri

    Mai, 2046 – La Fontaine aux Ours –

    La semaine dernière, Gabri est encore venu m’emmerder. Sa vieille salopette jaune canari était maculée de taches de peinture multicolores. Il avait certainement encore passé la nuit au fond du hangar, à se prendre pour un artiste. Il était tout excité et j’avais du mal à comprendre ce qu’il essayait de me dire. « Signal ! Signal ! » me criait-il sous le nez.

    – Calme toi, Gabri ! Je ne suis pas sourd ! Tu me fatigues avec ton « Signal » !

    – Ben, il est revenu !

    Deux ou trois fois par mois, le vieux Gabri recommençait son numéro. Il était persuadé que dans notre trou perdu, dans notre abri loin du monde, on pouvait encore recevoir le signal d’on se sait quel opérateur de télécom. Régulièrement, il mettait en route le groupe électrogène, puis il branchait son téléphone complètement pourri et il testait. Et parfois, il en était persuadé, il captait un signal.
    Je crois que ce pauvre Gabri devenait dingue, à force de solitude. Nous étions encore sept à vivre ici depuis cinq ans et pour lui cela devenait difficile.

    Quand Robert Fontaine a pris le pouvoir, aidé par des milices d’extrême-droite après des semaines de violence, nous avions décidé de mettre en oeuvre le plan préparé depuis plusieurs années déjà. Depuis la chute de la démocratie aux Etats-Unis et la montée des régimes fascistes un peu partout dans le monde occidental, nous pensions qu’il était totalement vain de tenter de résister. Fuir et se cacher était devenu la seule option. Au départ, nous formions un groupe d’une cinquantaine d’hommes et femmes. Des Français pour la plupart, quelques Espagnols et un Belge. Nous étions en contact avec d’autres groupes similaires, essentiellement en Europe.
    Le jour de la grande bascule, seuls douze d’entre nous ont finalement franchi le pas. Il nous a fallu trois jours, en train puis à vélo et à pied, pour rejoindre notre planque à La Fontaine aux Ours. Sur place nous avions entreposé depuis longtemps tout le nécessaire pour vivre notre nouvelle vie. La grange était assez spacieuse pour abriter notre petite troupe et les maisonnettes alentour, ensevelies sous les saules, pourraient recevoir du monde si, plus tard, d’autres fuyards décidaient de nous rejoindre. A la fin des années 2020, j’avais repéré ce minuscule hameau abandonné et tout de suite j’avais compris que si un jour nous devions tout quitter, ce serait pour nous réfugier ici.

    Nos deux enfants se sont vite acclimatés à notre nouvelle existence. Ma femme beaucoup moins. Elle est repartie au bout de six mois en nous traitant de cinglés. Nous nous étions pourtant tous formés aux techniques de survie en milieu hostile, nous avions participé à des camps d’entrainement, en été et en hiver, nous avions appris à ne plus laisser de traces, à disparaître. Il y a trois ans, une bagarre a éclaté entre Pierre et Rodriguez, pour une banale histoire de viande de sanglier à se partager. Gravement blessés tous les deux, le torse et les membres sérieusement tailladés, ils sont morts faute de soins appropriés. Quelques semaines plus tard, deux membres du groupe ont disparu. On ne les a jamais retrouvés. Tombés dans un ravin ? Partis vers le village le plus proche, à une trentaine de kilomètres, pour nous dénoncer ? On ne sait pas, mais, depuis, une sourde inquiétude nous accompagne chaque jour. Nous n’étions plus que sept, dont le père Gabri, quatre vingt-un ans, ancien berger et militant écologiste. Gabri, notre patriarche, qui perd la boule.

    Alors, hier, quand Gabri est venu me trouver, les yeux exorbités, avec son téléphone vert pomme au bout du bras, j’ai failli l’envoyer promener. Mais, contrairement à son habitude, il ne disait rien. Il est juste venu s’installer sur le banc à mes côtés et d’un geste lent, presque solennel, il m’a montré l’écran. Sur une photo de mauvaise qualité, on distinguait une ancienne maison à flanc de colline. Dans la prairie voisine, quelques brebis respiraient l’air pur sous des cerisiers en fleurs et la garde d’un gros patou.
    Je n’ai pas réagi quand Gabri a pris mon bras et, sans me regarder, a murmuré : « Je vais rentrer maintenant ».
    Ce matin nous ne sommes plus que six, tristement silencieux dans la grange. Mon fils aîné a accroché une immense toile de Gabri sur le mur au fond. Un gigantesque champ de coquelicots qui, soudain, illumine notre quotidien.

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Aujourd’hui, je navigue sans crainte sur les eaux troubles de notre monde numérique. S’adapter sans se renier.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle, 2026

Contours flous

Restez au fait des dernières nouvelles grâce à un contenu personnalisé et aux derniers titres, le tout livré directement dans votre boîte de réception. Abonnez-vous dès maintenant pour garder une longueur d’avance et ne rien manquer !

Ignorer et accéder au contenu ↓