• Vera, la star de Sarajevo

    Elle est là, couchée devant le bureau de poste, sur le trottoir du boulevard Ménilmontant, recroquevillée sous quelques cartons, la tête enveloppée dans un foulard sans âge. Les passants ne la voient même plus. Elle est là tous les matins, alors vous comprenez ! Certains quand même, bien rares, déposent une pièce dans le gobelet en plastique posé à ses pieds, comme une écuelle. Elle ne dit pas merci. Elle ne dit jamais rien d’ailleurs. Souvent elle dort, ou fait semblant. L’après-midi, elle disparaît, et revient le lendemain. C’est comme un rituel, comme une pièce de théâtre, cent fois jouée devant le même public. Cela tombe bien. Vera — car elle dit s’appeller Vera — est comédienne. Enfin, était.

    C’est une histoire assez compliquée. Personne ne la connaît vraiment d’ailleurs. Et ceux qui savent quelque chose ne possèdent généralement que des bribes. Des morceaux de Vera. On pense souvent qu’elle est Russe ou Polonaise, à cause de ses cheveux blonds, de ses pommettes un peu hautes qui dessinent bien le triangle du visage, et de son accent bien sûr.

    Paul a cru lui aussi qu’elle venait des bords du Dniepr ou de la Volga la première fois qu’il l’a rencontrée. Elle buvait un café à une terrasse, près du cimetière du Père-Lachaise. Je peux m’asseoir là ? avait-il demandé en désignant la chaise à côté d’elle. Paul l’avait trouvée belle. Négligée, l’air un peu hagard, mais belle. Je suis photographe, vous ne voulez pas poser pour moi ? Je cherche un modèle en ce moment, quelqu’un dans votre style. Elle l’avait regardé méchamment. C’est quoi, mon style ? De l’Est… Vous venez d’Europe de l’Est, pas vrai ? D’Ukraine peut-être ?

    Sarajevo, connard. Comme un coup de griffe. Sa-ra-je-vo con-nard.

    Paul s’était excusé doucement. Il s’était rendu en Yougoslavie une fois, avant la guerre. À Split et à Mostar. À l’époque, personne n’allait en Bosnie, en Croatie, ou en Macédoine. On allait en Yougoslavie. À Mostar, en 1987, le Vieux Pont était encore là, avait-il ajouté bêtement.

    Sans blague ? Sa voix, forcément teintée d’accent slave, était rauque et légèrement voilée. Sans blague ?

    Elle l’avait regardé droit dans les yeux. Et c’est quoi, tes photos ? Du cul ? Il avait sorti de son sac une large boîte de papier Ilford. Tu peux regarder. Il y avait une trentaine de portraits. Des femmes uniquement, plutôt jeunes. Des visages en noir et blanc, au regard lointain souvent. Vera avait accepté une première séance de pose, chez lui le lendemain. Et elle avait disparu.

    C’était il y a plus de trois mois. Et maintenant Paul la reconnaît, sur son bout de trottoir. Il n’est pas vraiment surpris de la voir là, comme jetée dans un coin. Lors de leur première rencontre, il avait compris qu’elle était en chute libre. Entre-temps, il s’est un peu renseigné. Dans le quartier, quelques commerçants la connaissaient. Elle m’a montré une fois un article de journal, avec une photo d’elle, à l’époque où elle était actrice, avait dit un patron de bistrot. Mais c’était du yougo je pense, aussi je n’ai rien compris bien sûr. Alors Paul a numérisé un des portraits de Vera réalisé dans son petit studio, et l’a envoyé par internet à quelques institutions culturelles bosniennes, sélectionnées au hasard, accompagné d’un message en anglais. Il a donné ses coordonnées, expliqué sa démarche. Do you know this lady? I think she is an actress in Sarajevo. Quelques jours plus tard, il a reçu deux réponses. Elle est vraiment comédienne. Elle s’appelle Vera Osmanovic et a quitté Sarajevo pendant la guerre. Un ami lui avait promis de l’accueillir à Paris et de l’aider à trouver du travail. Les correspondants de Paul avaient ajouté qu’ils avaient perdu la trace de Vera et qu’ils espéraient qu’il pourrait leur donner des nouvelles.

    Vera s’est assise, méfiante, inquiète. Paul s’est lentement agenouillé à côté des cartons. Tu me reconnais ? En lui parlant, il l’examine. Elle est flétrie, la peau sèche, les yeux cernés, les cheveux courts, en pagaille, comme taillés au couteau. Elle porte un jean et un pull noir trop large pour elle sous une veste de treillis militaire. Il remarque qu’elle a les mêmes chaussures de marche que la dernière fois. À chacun de ses doigts brillent des bagues argentées qui lui donnent un air de diseuse de bonne aventure. Non, elle ne le reconnaît pas. Alors il lui raconte les photos, la séance de pose chez lui. Il ne sait pas si elle l’écoute. Elle fixe le sol comme une enfant pris en faute à qui on fait la leçon.

    Reviens demain, pour la générale. Elle se recouche, la tête sous une écharpe bleue. Reviens demain, pour la générale.

    Quelle générale, Vera ? Il pose doucement la question, mais déjà il connaît la réponse. Elle a perdu pied, c’est sûr. Elle est venue à Paris et depuis elle se noie dans l’échec. Pas de boulot, pas d’amis, pas d’argent et jour après jour la descente aux enfers. La pauvreté, l’errance, puis cette douce folie en guise d’identité. Il sait déjà tout cela avant même qu’elle lui réponde.

    Mais la répétition générale, demain à l’Académie, bien sûr ! Tu sais bien que je tiens le rôle principal !

    Il faut qu’elle rentre chez elle. Il faut la ramener à Sarajevo. L’évidence. Il va l’emmener, sinon très vite — dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être — elle va crever là, dans Paris, tellement loin des Balkans. Cinq lignes dans le journal annonceront sa disparition. Une femme d’une trentaine d’années est morte de froid cette nuit à Paris, dans le 20e arrondissement. On l’a trouvée allongée derrière un container, rue Oberkampf. Elle portait sur elle une importante quantité d’articles de presse en serbo-croate. Son identité n’a pas encore pu être établie, mais des habitants du quartier qui la croisaient parfois pensent qu’il s’agissait d’une réfugiée bosnienne.

    D’un geste presque naturel, Paul lui prend la main et l’entraîne. Viens, on va aller chez moi. On va boire un verre. Tu seras au chaud, tu pourras dormir tranquillement, et tu seras en forme pour demain. Elle n’oppose pas de résistance. Il habite tout près, une chance. Déjà, dans sa tête, il organise tout. Demain, dès demain, ils partiront en voiture. Dans sa voiture, une 405 increvable avec laquelle il a déjà sillonné toute l’Europe. Direction Metz d’abord. Puis l’Allemagne : Saarbrücken, Stuggart, München et l’Autriche : Salzburg, puis Villach. Jusque-là le trajet sera monotone, des kilomètres d’autoroute et pas grand-chose à voir. Il faudra faire la conversation à Vera, la mettre en confiance. Enfin la Slovénie. Là on entrera dans l’ex-Yougoslavie et Vera se sentira sans doute un peu chez elle. Il sera peut-être possible de dormir à Ljubljana. Le lendemain, départ pour Zagreb et après…. après Paul ne sait pas trop quelle route il faudra emprunter. Le mieux sera de demander à Vera.

    Ils sont arrivés chez lui. Vera s’est installée dans un coin de l’unique pièce, sur les coussins recouverts de soie aux couleurs vives, souvenirs d’un voyage en Thaïlande. Elle ne bouge pas, ne dit rien. Tu veux prendre un bain, demande Paul, gêné par le silence, intimidé aussi par la présence de cette femme inconnue ou presque. Il n’attend pas la réponse. Dans la salle de bains, il ouvre le robinet en grand. Des sels de bain, il faudrait des sels de bain. Évidemment, il n’en a pas. Un peu de mousse parfumée à la lavande fera peut-être l’affaire. Il choisit une serviette, grande, bleue, douce au toucher. Du fond de l’armoire, sous le lavabo, il extirpe un flacon d’Angel, jamais ouvert. Une sorte de relique qu’il pose bien en évidence à côté des brosses à cheveux et des petits savons multicolores. Il fait vite, le plus vite possible, et sans bruit.

    Dans le salon, Vera s’est endormie. Elle sait que demain c’est la répétition générale. Elle a invité tous ses amis, sa famille aussi, au petit théâtre de l’Académie, sur les bords de la Milijacka. Tous viendront parce qu’ils attendent depuis longtemps le retour de Vera sur scène. Dix ans déjà qu’elle n’est plus montée sur les planches, dix ans qu’on ne l’a pas vue à la télévision et encore moins au cinéma. Mais personne ne l’a oubliée. Beaucoup pensent qu’elle a émigré, un peu comme cette fille, élue Miss Bosnie pendant la guerre et qui est partie ensuite vivre en Suède. Alors oui, ils vont venir, ils voudront tous la voir, la toucher, s’assurer qu’elle est bien vivante.

    Vera seule sait qu’il n’y aura pas de générale. Pas plus qu’il n’y aura de première. Il n’y aura aucune représentation. Elle ne veut plus être comédienne. Finita, la commedia. Plus de texte à apprendre, plus de masques, plus de décor. Quand la salle sera bien pleine, elle s’avancera seule sur scène et ils applaudiront. Certains crieront même son nom. Alors elle leur dira simplement : je voulais revenir parmi vous, je voulais retrouver Sarajevo. Voilà.

    (Cette histoire est extraite de mon livre « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions, 2017). Des portraits de Sarajéviennes, entre fiction et réalité).

  • 7 h 36, le livre

    Vous avez peut-être suivi ma série de photos « 7 h 36 » publiée sur Facebook. Je vous en ai déjà touché un mot ici et ici.

    Je vous propose cette fois le livre 7 h 36. Un petit ouvrage (80 pages) qui reprend une bonne partie des photos de la série, mais qui présente aussi quelques réflexions sur mon rapport à la photographie et aux photographes. Je rappelle que je ne suis en l’occurrence pas photographe, et je m’en explique dans ce livre.

    Pour la première fois, j’ai fait le choix de l’auto-édition car il me semblait vain d’espérer trouver un éditeur pour un ouvrage de cette nature. J’ai peut-être tort, mais peu importe. Mon intention n’est ni de gagner de l’argent (le livre est vendu à prix coûtant), ni de courir les salons littéraires. J’aimerais simplement pouvoir, avec ce livre en format poche, partager librement quelques photos et quelques mots.

    Vous pouvez commander 7 h 36 en cliquant ici.

  • La photo de 7 h 36 (Saison 2)

    Si vous avez suivi la Saison 1 du 7 h 36, vous êtes peut-être encore devant votre écran pour la Saison 2. Pour les autres, je précise que, depuis quelque temps, je publie presque chaque jour à 7 h 36 une photo sur Facebook. Mon petit plaisir, parfois le vôtre aussi. Vous comprendrez tout en cliquant ici . Certaines de ces photos sont également publiées sur ma page Instagram.

    J’ai lancé cette Saison 2 début janvier et elle est entièrement en noir et blanc. Je me suis imposé une thématique : les fenêtres plus ou moins éclairées, peu avant le lever du jour.

    J’ai commencé à aimer la photo en noir et blanc il y a bien longtemps en côtoyant des photographes professionnels qui la pratiquaient au quotidien. Il y a quelques années, j’ai publié sur ce site un article pour expliquer ce que les photographes m’ont appris.

    Donc, noir et blanc. Certains « fans » de ma page Facebook m’ont dit qu’ils y voyaient une ambiance de polar. On peut ressentir le noir et blanc de bien des façons : la nostalgie, la tristesse, la sévérité, l’éternité… En fait, je crois que j’essaie, plus ou moins consciemment, de figer le temps et l’instant.

    Toutes ces photos sont prises avec mon smartphone (un Iphone SE si vous voulez tout savoir, mais ce n’est pas essentiel). Après avoir longtemps tergiversé, j’ai renoncé à utiliser des appareils photos conventionnels. Mon « reflex » et mon appareil compact sont au placard. Je ne nie évidemment pas les qualités techniques de ce type de matériel, mais j’ai choisi la légèreté et la rapidité. Un smartphone tient dans la poche, il permet de photographier très vite et de publier immédiatement. Ce dernier point est pour moi primordial. Je ne pourrais pas publier à 7 h 36 (ni même à 7 h 37 ou 7 h 40) la photo de 7 h 36 avec un appareil classique. Or, publier et partager rapidement m’amuse, mais je comprends fort bien que l’on puisse ne pas apprécier cet exercice né avec le développement du numérique et des réseaux sociaux.

    A l’heure où j’écris ces lignes, je ne sais pas encore si je publierai encore beaucoup de photos à 7 h 36. Je ne vais pas non plus inventer un nouvel horaire. Je vais peut-être essayer d’explorer d’autres chemins, sans perdre de vue que si je prends des photos je ne suis pas photographe pour autant.

  • 7 h 36 (Saison 1)

    En novembre et décembre 2023, j’ai publié trois à quatre photos par semaine sur Facebook. Toutes ces photos étaient intitulées 7 h 36. « Pourquoi 7 h 36 ? » m’a demandé un ami. Tout simplement parce qu’elles étaient toutes prises vers cette heure là, sur le chemin qui mène au collège de ma fille, et parce que, à quelques minutes près, je me suis efforcé de les poster à cette heure là également. J’ai pensé aussi que 7 h 36 était plus évocateur qu’un trop sévère 7 h 45.

    C’était la photo de 7 h 36, comme il peut y avoir le train de 7 h 36. Après tout, si le train part à 7 h36, vous ne demandez pas pourquoi il ne part pas à 7 h 40 ! Un rendez-vous matinal aussi ponctuel que possible donc, malgré quelques aléas, quelques pannes aussi, comme à la SNCF.

    Des photos sans prétention. Juste mon regard en passant par les rues du Vieux Lille. Je vous en livre ici quelques unes. Je me suis bien amusé avec ces publications, en particulier parce que je me suis rendu compte que certain(e)s d’entre vous les attendaient.

    Depuis le 8 janvier 2024, j’ai commencé à poster la Saison 2 du rendez-vous de 7 h 36. Des photos en noir et blanc cette fois et avec une thématique plus précise (des fenêtres éclairées, alors que, les matins d’hiver, le jour n’est pas encore levé).

    Voilà. Ce n’est pas un événement. Juste une photo de temps en temps.

  • Lille, un matin de janvier

    Photo © m. capelle

Ici, je publie de temps à autre quelques mots, des histoires (vraies ou pas) et, parfois, des photos.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite. Aujourd’hui, je navigue sans crainte sur les eaux troubles de notre monde numérique. S’adapter sans se renier.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle, 2026

Contours flous

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