
Il y a quelques années, j’ai publié ici un billet intitulé « Ce que les photographes m’ont appris ». Dans le même esprit, je vous livre quelques lignes sur ce que les diplomates m’ont appris. En effet, si mon parcours professionnel est généralement associé aux différentes fonctions que j’ai pu exercer au sein de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ Lille), j’ai aussi oeuvré pendant une dizaine d’années dans ce que l’on appelle la diplomatie culturelle. Il m’est même arrivé d’être détenteur d’un passeport diplomatique. Bref, j’ai assez bien connu ce milieu qui alimente beaucoup de fantasmes.
Je n’évoquerai ici que la période que j’ai connue, de 1990 à 2006, de l’intérieur du système ou en le fréquentant régulièrement. Des souvenirs qui commencent à dater un peu donc. Depuis, l’univers diplomatique a connu de sérieuses transformations et une réduction de moyens. Des changements que je n’ai pas vécu et je n’en parlerai donc pas. De même, je ne citerai que quelques noms. Enfin, ce qui suit n’est évidemment pas un guide pratique de la diplomatie. Mon modeste objectif est d’ alimenter un peu la réflexion de ceux, notamment les jeunes, qui s’intéressent à ces métiers.
Je viens du monde du journalisme et de la formation à ce métier. C’est lui qui m’a valu de me rendre pour la première fois au ministère des Affaires étrangères, en 1990. Je travaillais alors pour l’ESJ Lille et j’avais un rendez-vous au 244, boulevard Saint-Germain, au siège de ce qui s’appelait alors la Direction générale des Relations Scientifiques, Culturelles et Techniques du ministère. C’était une première découverte : les services des Affaires étrangères n’étaient pas uniquement abrités au Quai d’Orsay. Après un circuit dans les couloirs, je suis entré dans un petit bureau et fait la connaissance d’un fumeur de cigarillos qui allait devenir un ami proche, Robert Perseil, responsable du bureau du journalisme. Son travail consistait à identifier l’expertise française pour la mettre au service de médias ou de centres de formation dans le monde entier qui souhaitaient s’engager dans un projet de coopération. C’est ainsi que j’ai signé un contrat avec le ministère pour travailler auprès de la toute jeune faculté de journalisme de l’Université de Bucarest. Je n’entre pas ici dans les détails, car l’objet de ce billet n’est pas de raconter mes aventures professionnelles.
A partir de cette période, j’ai compris que le ministère des Affaires étrangères n’avait pas seulement en charge l’action diplomatique de la France au sens traditionnel du terme, mais qu’il intervenait aussi dans de très nombreux domaines pour contribuer au rayonnement et à l’influence de la France à l’étranger. Action culturelle, éducative, scientifique, partenariat économique… Les possibilités sont vastes.
J’ai fréquenté des diplomates (ambassadeurs, premiers conseillers, conseillers culturels…) dans deux contextes. D’abord en qualité de directeur des activités internationales de l’ESJ Lille, dont une grande partie était financée par le ministère des Affaires étrangères. Pendant quelques années, je me suis ainsi rendu souvent à Paris et dans de très nombreux pays pour y dialoguer avec les services diplomatiques français. Par ailleurs, en tant que contractuel au ministère des Affaires étrangères, j’ai travaillé avec des diplomates à Paris, à Bucarest, à Sarajevo et dans tous les Balkans.
Il n’y a pas de portrait type du diplomate. On doit quand même remarquer qu’il s’agit généralement d’un homme, même si le milieu se féminise de plus en plus. Oublions bien vite la caricature de l’ambassadeur organisateur de cocktails et distributeur de chocolats d’une marque bien connue. Il en existe, mais ils ne sont pas représentatifs. J’ai constaté que certains ambassadeurs issus du prestigieux concours d’Orient pouvaient se montrer hautains, distants, comme s’ils étaient les seuls à être légitimes. Mais on rencontre ces travers dans d’autres professions. A vrai dire, il y a à mes yeux deux types de diplomates : ceux qui font preuve d’humanité, d’empathie et les autres. Certains ambassadeurs de France, sous prétexte qu’ils représentent le président de la République, agissent en despotes avec droit de vie et de mort sur les Français qui vivent dans leur pays de résidence. Les mêmes peuvent se montrer odieux avec leurs interlocuteurs locaux. J’ai gardé un vif souvenir d’un échange brutal, odieux, entre l’ambassadeur de France et le président de l’Université de Varsovie il y a quelques décennies. L’universitaire était manifestement estomaqué par la charge venimeuse du diplomate qui lui faisait face. On peut comprendre que pour un diplomate – a fortiori un diplomate de premier rang – peser utilement sur les relations entre la France et son pays de résidence représente un enjeu politique majeur. Mais faut-il pour autant écraser tout le monde sur son chemin ? Rien à voir avec l’amabilité, la patience, le sens de l’écoute d’un Renaud Vignal, ambassadeur de France en Roumanie lorsque j’ai pris mes fonctions à Bucarest.
Le verbe, les mots, ce qui est dit et écrit, compte beaucoup pour les diplomates qui doivent quotidiennement dialoguer, échanger, négocier avec leurs interlocuteurs et rendre compte à Paris de ces discussions (les fameux télégrammes diplomatiques). Ainsi la maîtrise des langues étrangères fait partie des compétences que l’on attend d’un diplomate. C’était même la qualité principale que l’on attendait de lui autrefois. Certains sont particulièrement doués sur ce plan. J’avais été impressionné par une rencontre, à Tirana, avec Patrick Chrismant, ambassadeur de France (1996-2001). Il pratiquait vingt-cinq langues ! Un matin je l’avais surpris, derrière ses grosses lunettes, les yeux fixés sur son écran d’ordinateur. Il était en train de traduire lui-même quelques extraits des journaux albanais du jour pour les besoins de la revue de presse à transmettre, comme chaque matin, à Paris. Il tenait à effectuer ce travail lui-même. C’était pour lui comme une gourmandise. J’ai évoqué cette anecdote dans un article paru en 2017 dans la revue Riveneuve Continents. Bernard Bajolet, ambassadeur lorsque j’étais en poste à Sarajevo, pratiquait lui-même plusieurs langues (notamment l’arabe) et m’avait confié un jour que dans l’apprentissage des langues, après les cinq ou six premières tout allait plus vite…
Parmi les diplomates et assimilés, il y a aussi celles et ceux qui surfent de poste en poste, en essayant de passer le moins de temps possible dans les bureaux de l’administration parisienne entre deux affectations. Ils courent généralement après les indemnités de résidence (cependant moins généreuses aujourd’hui qu’hier) et ne font pas toujours preuve de beaucoup d’intérêt pour le pays qui les accueille pendant trois ou quatre ans. Certains se comportent en véritables mercenaires. Leur compte en banque est peut-être confortable, mais un danger les guette : l’incapacité à se réinsérer professionnellement ou même à titre personnel en France. Après vingt ans ou davantage à l’étranger, on risque d’être déconnecté d’un pays qui aura lui-même changé entretemps… Pour ma part, j’ai toujours entretenu de bonnes relations avec les diplomates (ceux de la chancellerie ou ceux du service culturel) qui avaient vraiment souhaité être affectés à tel ou tel endroit parce qu’ils avaient un intérêt particulier pour le pays et non pas par considération carriériste.
Il faut enfin distinguer les diplomates généralistes (pas uniquement les ambassadeurs) et les autres. Il me semble que de plus en plus, on demande aux diplomates d’être des spécialistes d’un domaine précis (l’économie, la défense…) et que leur mission va précisément consister à accorder beaucoup d’importance à leur sujet de prédilection. Les premiers (les généralistes) sont souvent des littéraires. Très cultivés, ils prennent le temps de connaitre la culture, l’histoire, la langue du pays où ils sont affectés. J’en ai rencontré beaucoup, mais il me semble qu’avec le temps, ces diplomates doivent céder du terrain à des collègues davantage rompus aux négociations commerciales et plus proche d’un profil d’homme d’affaires. De même, pour les diplomates moins visibles, qui exercent dans les bureaux parisiens ou ceux de l’ambassade où ils sont affectés, des compétences de plus en plus pointues sont attendues. Le travail d’évaluation des projets de coopération, par exemple, exige beaucoup de temps, de la rigueur et une expérience du terrain. Il s’agit d’être capable de mesurer les résultats obtenus par un projet quelques années après sa mise en place et on comprendra aisément que les enjeux peuvent être importants pour les partenaires français et locaux.
Pour terminer, je dirai que mon passage dans les allées de la diplomatie m’a permis d’observer la France et les Français depuis l’étranger, et de prendre conscience de ce que la France peut représenter par endroit et par moment. Il ne s’agit pas d’exalter « la Grande France » comme on pouvait le faire à l’époque coloniale, mais de comprendre que pour des individus et des peuples opprimés, la France est une fenêtre vers la liberté. J’ai fréquenté des diplomates capables de donner corps à ce concept, en offrant leur chance à certains, voire en leur permettant de bâtir une nouvelle vie. C’est sans doute auprès d’eux que j’ai le plus appris. J’y pense souvent alors que nous traversons des temps troublés.

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