Couleurs de Fives

Photos © Marc Capelle

Il serait facile de faire dans le misérabilisme et de présenter Fives sous son angle triste, en noir et blanc, prisonnier de son passé industriel. Pourtant, à quelques centaines de mètres du beffroi de l’hôtel de ville de Lille, ce quartier populaire est bien vivant et, malgré quelques idées reçues, il offre beaucoup plus de couleurs qu’on ne l’imagine souvent.

Précisions pour ceux qui ne sont pas familiers de Lille : on connait généralement la Grand-Place, les commerces chics de la vieille ville, le Palais des Beaux-Arts, les gaufres… Mais cette vitrine tient dans un mouchoir de poche car – on  ne le sait pas toujours – avec 230 000 habitants, Lille n’est pas une vraie grande ville. C’est la métropole lilloise qui compte un million d’habitants et 90 communes. Des poids lourds comme Roubaix, Tourcoing ou Villeneuve d’Ascq et surtout beaucoup de petites communes.

A quelques centaines de mètres du beffroi de l’hôtel de ville de Lille, le quartier populaire de Fives, loin des touristes et des offres commerciales étouffantes, est assez encourageant pour qui s’intéresse à l’urbanisme. La plupart des courées ont été réhabilitées. Le site des prestigieuses usines Fives Cail Babcock, qui produisaient autrefois des locomotives, des charpentes métalliques, a été revisité et accueille notamment un lieu de restauration alternative, tout près d’un lycée hôtelier flambant neuf. On trouve aussi à Fives des espaces d’expositions et de création artistique dignes d’intérêt.

Malheureusement, séparée du reste de la ville par un périphérique décourageant, Fives reste à l’écart de Lille, malgré le métro qui met le quartier à trois minutes du centre.

On ne dira pas pour autant que Fives est un petit paradis. L’habitat est par endroit très dégradé et la situation sociale de nombreux habitants est préoccupante. Mais on voit bien que, sans faire beaucoup de bruit, des efforts sont faits çà et là pour préserver une vie de quartier. Pour l’identité des Lillois, c’est important.

L’Ostalgia des gens de l’Est et celle des bobos

Berlin, novembre 2009 – Photos ©  Marc Capelle

En 1989, le monde a changé. Ce 9 novembre 2019, il y aura trente ans que le Mur de Berlin est tombé.

Dans Jours tranquilles à l’Est,  livre paru en 2013 aux éditions Riveneuve, préfacé par Enki Bilal, je propose des chroniques de la décennie 1990 qui fut, à l’Est, celle des espoirs et des enthousiasmes puis celle des désillusions. Le livre est épuisé en version papier, mais il est disponible en version numérique.

Si je le mentionne ici, c’est parce que je lis et j’entends régulièrement des propos de responsables politiques ou de quelques universitaires (français entre autres), qui relèvent de la falsification des faits et de l’Histoire. A les entendre, la chute du Mur et de la RDA ne fut rien d’autre qu’une brutale annexion de l’Est par l’Ouest, un sale coup du monde capitaliste contre les démocraties dites populaires. Jean-Luc Mélenchon, par exemple, vient de se féliciter d’un article du Monde Diplomatique soutenant cette thèse. Manifestement, la réunification allemande dérange cette partie de la gauche qui a cru aux mérites de la RDA, et des pays du bloc soviétique.

Il sera beaucoup question de commémoration et de mémoire ces jours-ci et on ferait bien de ne pas confondre l’Ostalgia (la nostalgie de l’Est) d’une partie de la population qui vivait de l’autre côté du rideau de fer, et celle de quelques bobos en mal de célébrité. J’ai vu, entendu, tellement de Roumains, de Hongrois, de Polonais, de Bulgares, exprimer leurs peurs face au nouveau monde, celui dans lequel ils se sont retrouvés après 1989. J’ai notamment vu, en 1990, des hommes et des femmes pleurer sur la tombe de Ceausescu et manifestement il ne s’agissait pas de dignitaires de l’ancien régime. Ces gens craignaient de ne pas pouvoir s’adapter. Ils étaient, sous le communisme, privés de liberté, mais l’Etat leur fournissait un travail et un logement. Dans le monde d’après, les règles du jeu étaient bien différentes. Aussi, je peux comprendre leurs réactions.

J’ai beaucoup moins de compréhension, en revanche, pour les déclarations des nostalgiques de salon qui expliquent la larme à l’oeil, que l’on a tout fait pour effacer les réussites de la RDA et de l’Europe de l’Est en général. On peut aussi être dubitatif devant les travaux d’un Nicolas Offenstadt, qui professe que l’Allemagne de l’Ouest a tout mis en oeuvre pour gommer l’héritage et la mémoire de la RDA, notamment en matière culturelle, sur les lieux de travail. Selon lui, la RDA et sa population auraient été systématiquement dévalorisées, ce qui alimenterait le ressentiment des Ossies à l’égard des Wessies. Mais peut-on affirmer, comme le font certains, que les populations de l’Est de l’Europe, à peine libérées du communisme, ont purement et simplement été asservies par les gouvernements de l’Ouest et en particulier par l’Union Européenne (l’UE, cet épouvantail) ?

Et que dire aussi, de cette mode qui consiste à s’offrir un petit coup d’air froid venu de l’Est ? Le tourisme, soi-disant de mémoire, autour, non seulement de la chute du Mur, mais plus largement de la vie à l’Est « autrefois » peut faire grincer des dents. Qui n’a pas encore sa Trabi relookée façon rive gauche ?

L’homme qui n’aimait pas les femmes voilées

Une fois encore le débat sur le port du voile agite beaucoup de monde en France. Un élu du Rassemblement national a reproché à une femme de porter le hijab alors qu’elle accompagnait un groupe d’enfants au conseil régional de Bourgogne-France-Comté. En l’occurrence, cette femme était parfaitement dans son droit. Mais ce seul fait a généré des dizaines de sujets dans les médias, sans compter les milliers de commentaires souvent haineux sur les réseaux sociaux.

Je ne vais pas, à mon tour, alimenter ce débat et propose plutôt de faire un pas de côté. Dans Nema problema, comme elles disent (Fauves Editions, 2017) j’évoque le comportement d’un Français qui, à Sarajevo, n’aimait pas les femmes voilées. Histoire véridique, même si elle est teintée de fiction, comme tout le livre d’ailleurs.

Rappel du contexte pour ceux qui ne l’auraient pas lu : Sarajevo au début des années 2000. Les accords de Dayton, signés en novembre 1995, ont mis fin aux combats interethniques et organisé l’après-guerre. La « communauté internationale » a pris le contrôle de la ville, comme de toute la Bosnie-Herzégovine.

Voici donc le passage en question.

« Il y a quelques jours, un Français fraîchement arrivé à Sarajevo, sans doute un de ces expatriés qui travaillent au Bureau du Haut Représentant ou à l’OSCE, s’est fait remarquer rue Ferhadija par les réflexions que lui inspiraient les quelques filles voilées qu’il croisait. Accompagné de son épouse, une Russe d’après ce que l’on dit, il se retournait sur leur passage et ne pouvait s’empêcher de s’exclamer. C’est incroyable, soufflait-il, il y a 40 ans, ce n’était pas comme ça ! Et il les montrait du doigt, ce qui lui valait en retour les commentaires désapprobateurs des passants. Ce type croit être un fin connaisseur de l’ex-Yougoslavie parce qu’il a appris le serbo-croate dans sa jeunesse et qu’il a séjourné quelques mois à Sarajevo et à Belgrade dans les années soixante.

Ce samedi soir, il est installé en terrasse devant le passage qui mène au Centre culturel André Malraux. Il peste contre le serveur qui ne va pas assez vite à son goût et on dirait qu’il compte les femmes voilées qui passent devant lui. Avec des grimaces de mauvais élève, il prend des notes dans un petit carnet à spirales. Prépare-t-il une de ces notes anonymes et assassines qui circulent sous le manteau dans les bureaux des ministères ? En quarante ans, et surtout depuis dix ans, le pays et la ville ont changé, c’est une évidence. La présence islamique est plus forte, plus visible, c’est indéniable. Conduit par quelques-uns, un projet d’islamisation assez radicale du pays a existé pendant la guerre ? C’est possible. Mais pourquoi s’emporter contre le port du voile ? Proportionnellement au nombre d’habitants, il y a moins de femmes voilées à Sarajevo qu’à Marseille, à Roubaix ou à Londres.

Meliha prend justement place à la table voisine de notre bonhomme. Depuis décembre 1995, depuis la fin de la guerre, elle porte le hijab. Pendant le siège, elle a suivi vaille que vaille les cours de la chaire de français à l’Université. Ce n’était pas facile, bien sûr. Les enseignants, ceux qui étaient encore là en tout cas, venaient quand ils pouvaient. Meliha se souvient que, pour se rendre à la faculté, elle empruntait la rue de la Vie, comme on l’appelait alors. Une voie relativement à l’abri, parallèle à la grande avenue rebaptisée Sniper Alley par les correspondants de guerre. Il fallait marcher vite mais elle n’avait pas peur. Et puis il y a eu ce jour de printemps 1994. Son père et ses deux jeunes frères tués par un tir de mortier au pied de leur immeuble, sa mère brisée, comme folle. La réponse de Meliha à cette douleur-là a été la spiritualité et le voile. Elle n’a jamais prétendu que c’était la seule possible. La plupart de ses amies qui ont connu elles aussi des malheurs n’ont aujourd’hui aucune pratique religieuse.

À côté d’elle, le Français ne résiste plus. Il l’apostrophe en serbo-croate, presque brutalement. Dites-moi mademoiselle, ou madame d’ailleurs je n’en sais rien, pouvez-vous me dire pourquoi vous portez ce voile ? Meliha le dévisage calmement. Il a l’air assez sinistre avec son costume rayé et mal coupé, sa barbiche du siècle passé, ses cheveux plaqués par le gel. Parce que comme cela, je me sens en accord avec moi-même et avec ma religion, monsieur. Puis elle lui tourne ostensiblement le dos pour mettre fin à la conversation. Elle l’entend se lever puis partir en ronchonnant.

Il y a quelques mois, elle a été invitée par une association franco-belge à participer à un colloque à l’hôtel Holiday Inn, sur la place de la femme dans la société bosnienne. Les animatrices venues de Paris, de Bruxelles, de Lyon, avaient une cinquantaine d’années. C’étaient des militantes du droit des femmes, elles luttaient pour la laïcité, la représentation des femmes dans les institutions, au parlement, au gouvernement. Meliha et deux ou trois de ses amies, voilées elles aussi, étaient regardées par les participants étrangers comme des bêtes curieuses. On les attendait au tournant. Qu’allaient-elles dire de scandaleux, de risible ou de consternant ? Meliha était partie avant la fin de la première matinée de débats. »

Sarajevo blues

Photos © Marc Capelle

« Quelle que soit l’heure du jour, quel que soit le lieu, quand vous regardez Sarajevo étendu à vos pieds, la même pensée surgit toujours, même inconsciente. Une ville est là. Une ville qui, en même temps, se transforme, agonise et renaît’’

Ivo Andric (Contes de la solitude)

Cette nuit-là, à Lima

Cette année-là, en 1978, le général Morales Bermudez dirigeait le Pérou. Le pays vivait sous la botte des militaires, même si Morales Bermudez n’était pas Pinochet. La dictature péruvienne n’était pas aussi épouvantable que sa voisine chilienne, mais il y avait quand même des uniformes partout, la censure était en vigueur et il ne fallait pas raconter n’importe quoi dans les bistrots. Aussi, alors que j’étais arrivé deux jours plus tôt dans la capitale péruvienne, Carol Dale, professeur à l’Université de Lima, se faisait du souci pour moi. Il était deux heures du matin et je n’étais pas rentré.

J’avais 20 ans et j’étais hébergé chez lui. Juste avant mon départ, un documentaliste de la faculté de Sciences Economique de l’Université de Lille m’avait donné son adresse et remis un paquet de journaux introuvables et surtout interdits au pays du général Morales. « Carol est un ami proche, m’avait-il expliqué. Je l’ai contacté. Tu peux loger chez lui. Il est parfaitement francophone ». Le Monde Diplomatique, Le Canard Enchaîné, Le Nouvel Observateur… Fier de moi, me prenant sans doute pour un résistant, j’avais transporté cette littérature subversive dans mon sac à dos et, à peine arrivé j’avais livré le colis révolutionnaire à ce jeune prof dont l’appartement était envahi de bouquins. Et donc, ce soir-là, je n’étais pas rentré. Une histoire idiote à vrai dire.

Très vite, j’avais voulu marcher au cœur de la ville, arpenter avec gourmandise ces rues inconnues et bruyantes. A l’époque – c’est peut-être encore vrai aujourd’hui, mais je n’en sais rien – le centre de Lima était affreux. On y trouvait les quartiers les plus mal famés, les maisons les plus déglinguées, les habitants les plus mal fagotés. Des gamines, des indiennes, proposaient aux passants de la chicha, cette boisson à base de maïs héritée des Incas. D’une voix traînante, elles annonçaient « Chicha blanca, chicha ! ». Parfois un type ou une femme s’arrêtait et, contre une petite pièce, lui achetait une tasse de ce breuvage à l’aspect farineux. L’air était pollué par les pots d’échappement des vieilles guimbardes qui crachaient une fumée malodorante. Parfois, dans un grondement sourd et inquiétant, un convoi de camions militaires remontait une avenue. Aux carrefours, des agents en uniforme vert gantés de blanc agitaient les bras et distribuaient les coups de sifflet.

J’étais fasciné. C’était mon premier vrai voyage. J’avais pris un vol Aero Peru au départ des Bahamas, avec escale à Guayaquil. Peu de temps avant de partir, j’avais lu La Ville et les Chiens, histoire de savoir un peu à quoi m’en tenir.

Ce fameux jour, j’avais donc erré en tous sens dans Lima. Après la découverte du quartier chic de Miraflores, je m’étais rendu à la gare routière afin d’acheter un billet pour Cuzco. De vieux bus bariolés aux pneus fatigués étaient parqués un peu au hasard. Les voyageurs qui en descendaient ou qui s’engouffraient à l’intérieur étaient essentiellement des commerçants et des paysans, certains accompagnés de poules ou de chèvres. Les touristes étaient assez peu nombreux. Un adolescent, debout sur le marchepied, vendait les tickets pendant que le chauffeur somnolait. Sur tous les tableaux de bord des magnétophones à cassettes diffusaient de la salsa.

En fin de journée, j’étais allé boire deux, trois cuba libre – peut-être plus – sur fond de musique forcément latino dans une pena. Mon espagnol très scolaire ne me permettait guère d’engager une véritable discussion avec les clients qui me semblaient être des habitués. Mais mon souvenir de cette soirée est un peu brumeux. Cette histoire ne date pas d’hier, plus de quarante ans. J’avais le tort, alors, de ne pas prendre de notes. J’ai aussi perdu les photos de ce voyage. Des diapositives, comme cela se faisait beaucoup dans les années 70. Ainsi, les seules images de Lima et du Pérou, sont celles qui restent dans ma tête et qui, peu à peu, s’estompent. Je sais qu’au bout de quelques heures je m’étais résolu à retourner chez Carol. Je suis incapable aujourd’hui de dire si c’était à pied ou en bus. Certainement pas en taxi. Mais arrivé au pied de l’immeuble, pas moyen de trouver la clé qu’il m’avait confiée. Il était plus de minuit et j’étais très gêné à l’idée de sonner et de le réveiller [Rappel pour les distraits : le téléphone portable n’existait pas à l’époque, et donc les textos non plus]. Aussi, après avoir réussi à grimper par dessus la grille qui entourait l’immeuble, je me suis blotti dans un coin et j’ai attendu. Je craignais un peu que quelqu’un m’aperçoive et me prenne pour un voleur. Cela doit prendre cher un voleur, dans une dictature… Vers 6 heures du matin, sans avoir pu trouver le sommeil, je me suis résolu à sonner. Au bout de quelques minutes, Carol est apparu dans le hall d’entrée, en jean et en tee-shirt. Il faisait une drôle de tête et je me demandais s’il allait m’engueuler.

« J’étais mort d’inquiétude, m’a t-il dit quelques instants plus tard autour d’une tasse de café. Je n’ai pas dormi de la nuit. Tu ne te rends pas compte ! Il pouvait t’être arrivé n’importe quoi… ». Il ne m’a pas précisé quelle forme aurait pu prendre le « n’importe quoi » et, plutôt morveux, je n’ai pas osé poser la question. Embarqué par une patrouille et jeté dans une cellule humide et obscure ? Agressé par une bande, dépouillé de mes papiers et de mes liasses de soles échangées deux jours plus tôt contre une poignée de dollars ? Ecrasé par un bus et transporté, à demi-mort, à l’hôpital le plus proche ?

Je devais quitter Lima le lendemain, ou peut-être le surlendemain. Je ne sais pas ce qu’est devenu Carol Dale. Quelques recherches sur Google ne m’ont apporté aucun élément. Etait-il d’ailleurs Péruvien ? Son nom à consonance américaine ou britannique ne m’avait pas particulièrement intrigué à l’époque. Après cette nuit un peu particulière, je savais que l’Amérique latine allait m’accompagner un moment. Outre Vargas Llosa, j’ai lu Garcia Marquez, Manuel Scorza, Alejo Carpentier, Julio Cortazar… A mon retour en France, je me suis intéressé de près aux réfugiés chiliens qui s’étaient installés dans la banlieue lilloise. J’avais envie de raconter leur parcours, leur combat contre la dictature. Le Chili n’était pas le seul pays du continent à vivre sous la terreur des militaires. Un jour, j’ai pu interviewer le pianiste argentin Miguel Angel Estrella. Emprisonné pendant quatre ans en Uruguay, il jouait dans sa cellule sur un clavier muet.

Cette nuit-là, à Lima, je pensais n’être qu’un jeune touriste. Avec le temps, j’ai compris que c’était sans doute un peu plus que cela.

Quand nous allions chez les Szymczak

Deux fois par an, nous allions rendre visite aux Szymczak à Dechy, dans le bassin minier. Pour des raisons qui demeurent obscures pour moi aujourd’hui, les Szymczak, dont le nom polonais me semblait exotique, étaient des amis de mes grands-parents paternels. Le père et le fils étaient mineurs. En ce temps-là, les années 60, les mines du Nord-Pas-de-Calais étaient encore en activité mais c’était un monde qui m’était totalement étranger. Je n’avais pas encore lu Germinal, Sorj Chalandon était bien trop jeune pour avoir déjà publié Le Jour d’Avant, le musée de la mine de Lewarde n’existait pas et, surtout, nous n’allions jamais dans le bassin minier. Sauf quelques rares dimanches donc, chez les Szymczak.

Pour l’enfant que j’étais, c’était une aventure. Nous habitions la banlieue lilloise et aller à Dechy, à une cinquantaine de kilomètres, c’était un saut dans l’inconnu. Si la route qui nous menait régulièrement vers la Mer du Nord m’était familière, les noms de Lens, Henin-Beaumont, Douai n’évoquaient rien de concret. Nous embarquions dans la voiture familiale et je guettais les terrils, impressionnantes montagnes noires, qui bientôt se dresseraient sur notre chemin.

Chez les Szymczak l’atmosphère était toujours joyeuse. Ils habitaient une petite maison avec un bout de jardin, parfaitement identique à celle des voisins et à toutes les autres maisons de la rue. C’est sans doute à cette époque que j’ai appris le mot « coron ». Cela ne me surprenait pas vraiment. Autour de Lille, bien des quartiers étaient plantés de modestes maisons de briques, toutes pareilles, parfois baptisées « Sam’ Suffit ».

Assis autour de la table de la cuisine, les adultes buvaient du café et les enfants se régalaient d’un gâteau au fromage blanc. Je pense que nous ne parlions jamais de la Pologne et encore moins de la mine. Les éclats de voix et les rires fusaient et je me souviens que ces gens que je ne connaissais pratiquement pas me conseillaient de bien travailler à l’école. De fait, chez eux et, tout autour, on sentait le poids du labeur, de l’effort et du destin. Leur vie était là, ils l’assumaient totalement, mais on devinait qu’ils espéraient pour leurs descendants une existence en dehors de la mine. Il me semble en tout cas qu’enfant je percevais confusément ce combat intérieur chez eux.

Aujourd’hui, le musée du Louvre-Lens accueille une exposition de photographies de Kasimir Zgorecki sur la vie des émigrés polonais dans le nord de la France et je pense aux Szymczak dont j’ai perdu toute trace. Le plus triste est certainement que, malgré quelques réalisations et la volonté politique de certains, le bassin minier reste, en 2019, aussi éloigné de Lille qui ne l’était dans les années 1960.

Hors d’atteinte

Il fallait prendre l’air. Fuir Paris et l’ennui. Revoir l’horizon. Retrouver l’excitation. Alors F. est allé chercher la décapotable et l’a garée sur le trottoir. Pas une Alfa, pas une BM, évidemment pas une Bentley. Juste une vieille Golf noire. En trois minutes nous étions prêts. Pas de bagages, juste les passeports et les Ray Ban.

F. s’est vautré à l’arrière, R. a grimpé à mes côtés et j’ai pris le volant. Forcément. La route, j’étais le seul à la connaître par cœur. Il y a plusieurs trajets possibles, mais j’avais décidé de ne pas leur demander leur avis et de passer par Stuttgart, Munich, Salzbourg avant de descendre vers les Balkans.

A 130 ou 140 sur l’autoroute, chemise au vent, on n’entend rien. Même pas Chris Rea à fond dans le lecteur de CD. F. s’en foutait car avant même d’arriver à Reims, il pionçait déjà comme un bébé sur la banquette arrière. R. essayait vaguement de me faire la conversation mais, d’une part, je ne comprenais qu’un mot sur deux, et d’autre part, je n’avais pas envie de causer. Rouler comme une brute et en silence, j’aime ça. J’avais déjà plusieurs fois effectué ce parcours tout seul pour mon plus grand bonheur.

Vers Strasbourg on s’est arrêté pour pisser et faire le plein. Il devait être environ midi, plein soleil. On a bu un café vite fait et roule ma poule ! F. a sorti son paquet de Gauloises. Depuis le départ et malgré la chaleur, il n’avait pas encore enlevé son imperméable noir. De temps en temps, je jetais un œil sur lui dans le rétro et je voyais bien que, déjà, il était loin.

R., lui, était impatient. Il n’était encore jamais allé au pays d’Ivo Andric et avait hâte de flairer des odeurs inconnues. Avec sa gueule de jeune premier, je me disais qu’il pouvait tout se permettre, que partout les portes s’ouvriraient sur son chemin.

En Allemagne, comme d’habitude, l’autoroute s’est transformée en circuit de Formule 1. A 150, nous étions en permanence dépassés par des Audi, des 500 SE, des BM et même des petites bagnoles lancées à fond sur le ruban de la mort. F. s’était rendormi et, derrière ses lunettes noires, je ne savais pas si R. en faisait autant ou s’il imaginait son prochain rôle. Et puis, je n’avais pas intérêt à regarder trop souvent derrière ou à droite. La Golf vieillissante n’était pas très stable et il fallait se cramponner au volant.

Dans la soirée, après une rapide halte casse-croûte, nous sommes arrivés à Villach, au bout de l’Autriche. Trop propre, l’Autriche. Trop bien rangée. J’étais pressé de retrouver l’à-peu-près balkanique. Les zones grises. L’incertitude aussi. Une fois entrés en Slovénie, j’ai posé la Golf sur une aire de l’autoroute. Il n’était pas loin de minuit. Pas besoin de rabattre la capote. On entendait le grondement des poids-lourds qui passaient à toute vitesse à cinquante mètres. J’ai vérifié que mon couteau était toujours dans le vide-poche de la portière et j’ai essayé de dormir deux ou trois heures. Les deux autres ne m’avaient pas attendu.

Le lendemain, après avoir quitté l’autoroute au niveau de Bosanska Gradiska, nous sommes arrivés à destination. Le bout de la route. J. nous attendait devant un café, sur la place de la petite ville. Il a rigolé en voyant la Golf pourrie et nos gueules noires de poussière. Bien sûr on a fait la tournée des amis et j’ai laissé J. raconter l’endroit à R. qui semblait vouloir tout savoir. Le soir on a fait la fête avec bière, musique et cevapcici. C’est vers minuit que R. a demandé si il y avait un casino dans le coin.

– Un casino ?

Oui, il voulait jouer. Il aimait jouer. Il avait besoin de jouer, là, tout de suite. Il n’y avait bien sûr pas de casino dans le secteur et je me suis dit qu’il nous emmerdait un peu. Mais, bon prince, J. a fini par lui indiquer un hôtel où il trouverait quelques machines à sous.

On a retrouvé R. le lendemain matin, alors qu’après une nuit de sommeil lourd chez J., nous sirotions un café sur la terrasse. Il est descendu d’un taxi et s’est pointé, le teint pas frais. Il avait gagné une centaine d’euros et il était content. J’ai pensé à Hors d’atteinte d’Emmanuel Carrère, mais je n’ai rien dit. D’ailleurs personne n’a évoqué cet épisode. La matinée est passée rapidement à ne rien faire. J’ai vaguement pensé à quelques collègues restés à Paris, mais sans plus. F. avait fini par se débarrasser de son imper et il en était à son deuxième paquet de clopes. A ce moment, je pense qu’il était heureux.

En fin d’après-midi, il a fallu repartir. C’était juste un aller-retour au cœur des Balkans. Comme un shoot.

Après cinq heures de route, nous nous sommes arrêtés pour dormir chez des amis. Dans la ville en question il y avait un casino, un vrai. R. le savait et il nous a faussé compagnie au milieu de la nuit. Cette fois encore, il nous a rejoint au petit matin. F. avait déjà pris place à l’arrière de la Golf et, au volant, je faisais mine d’attendre patiemment. R. s’est affalé sans un mot dans le siège passager et j’ai mis le contact. Il s’est endormi assez rapidement, comme F. d’ailleurs. J’étais à nouveau seul avec la route, heureux d’avoir retrouvé pour quelques heures des collines, des bruits, des odeurs. Le grincement des roues des vieux tramways, l’appel des muezzins en haut des minarets, le miel des baklavas qui colle aux doigts.