Je n’irai pas cracher sur vos comptes

La soirée des César 2020 aura, pour moi, été révélatrice de ce que je ne supporte plus sur les réseaux sociaux et tout particulièrement sur Twitter où, on le sait, les discours haineux rythment le quotidien.

Pour cette raison, je quitte Twitter. Ce n’est pas une information essentielle. Mon compte affiche à peine 2000 abonné(e)s. Ma décision ne fera pas vaciller la communauté des « twittos ». Je ne suis pas un cheval génial. Je ne suis même pas cet « homme sans qualités » magnifiquement peint par Robert Musil. Mais je vous livre quand même deux ou trois éléments supplémentaires pour éclairer mon choix. Libre à vous, ensuite, de commenter, d’insulter, de cracher, comme c’est désormais la règle.

Donc, ces César 2020 auront été le détonateur. Pour moi, Roman Polanski est un grand, un très grand cinéaste et je considère que les César ont pour fonction de juger, de récompenser le cinéma. Que Polanski (comme Matzneff, entre autres) se soit conduit en délinquant sexuel, ne doit pas nous aveugler au point de ne pas être capables d’évaluer ses films. Pour les crimes qu’il a commis, Polanski relève de la justice pénale. Pas du tribunal populaire qu’est devenu Twitter.

Je comprends la colère et la réaction d’Adèle Haenel. Je comprends beaucoup moins – je n’admets pas pour tout dire – l’exploitation outrancière que certains et certaines en ont fait. Le texte de Virginie Despentes aura, dans le genre, dépassé toutes les bornes.

Si je quitte Twitter, c’est parce que compte tenu de ce que j’ai lu pendant quelques heures, bon nombre des comptes (et donc des personnes) auxquels je suis abonné, ont publié sur tout cela des commentaires, des points de vue, avec lesquels je me sentais en profond désaccord. Dans certains cas, j’ai même été surpris. On croit connaître un peu les gens, mais on se trompe parfois. Fallait-il leur répondre ? Fallait-il contester leur opinion ? C’est ici que tout se brouille. Un débat serein est de moins en moins possible sur Twitter. Un commentaire alimente vite une première insulte, puis une deuxième et une armée de trolls s’en donne à cœur joie. Fallait-il « unfollower » les comptes qui m’irritent? J’ai commencé à le faire, je l’avoue. C’est facile. En un clic, on élimine le gêneur ou la gêneuse de son champ de vision. Mais c’est justement trop facile et surtout cela me semble ridicule. Je ne crois pas au monde des bisounours où nous serions tous et tout le temps d’accord sur tout. Je n’ai pas envie non plus de devoir me contenter de publier des tweets avec des photos de chats. En cela, je ne crois pas à la méthode, conseillée par certains, qui consisterait à ne suivre que des comptes « positifs » et faire ensuite confiance à l’algorithme du réseau social.

La seule bonne solution, à mes yeux en tout cas, est de partir. Après tout, la vraie vie est ailleurs et les terrains de jeux, comme les champs de bataille, ne manquent pas.

Comme nous sommes ici sur mon modeste blog et pas sur Twitter, je ne cite personne, je ne nomme aucun compte en particulier. Chacun, chacune, se reconnaîtra… ou pas, et peu importe. Chacun, chacune, m’en voudra peut-être. Celles et ceux qui veulent garder contact savent comment me joindre.

Portez-vous bien !

– Additif au 8 mars 2020 : finalement, après quelques jours de pause, j’ai décidé de revenir sur Twitter, sans illusions toutefois. Après onze ans de présence sur ce réseau, je suis sans doute devenu trop dépendant. Je veux pouvoir continuer à ajouter mon grain de sel, à lire celles et ceux qui partagent des informations et des points de vue intéressants. Pour le reste, j’essaierai de garder mes distances. Je suis aussi curieux de voir comment cette bulle va évoluer. J’attends la suite…

Ce que les photographes m’ont appris

Vendredi 7 février, je vais avoir le plaisir de rencontrer Bernard Plossu, à Lille, à la librairie Place Ronde. Grand photographe, né au Vietnam, Bernard Plossu a photographié le Nord, Paris, le Mexique, l’Italie, l’Inde, le Portugal… tellement de pays, en posant souvent son regard sur la relative banalité du quotidien.

Les photographes — pas seulement de presse — m’ont beaucoup appris. Souvent davantage que des rédacteurs, en chef, sous-chef, ou pas chef. Je me rends compte que je leur dois beaucoup, autant à titre professionnel que personnel.

Marc Riboud, immense photographe de presse (on dit aussi photojournaliste) est mort en 2016, à 93 ans. Je l’avais rencontré au début des années 80. Il m’avait remis un modeste prix “photo” gagné dans le cadre d’un concours sur le quartier des Gratte-Ciel à Villeurbanne. J’étais impressionné, presque pétrifié. Je me souviens avoir été frappé par son sourire bienveillant, par l’humanité qu’il dégageait. Je voyais bien qu’un photographe n’était donc pas qu’un professionnel. C’était d’abord un homme.

Parmi mes rencontres avec des photographes, je retiens aussi celle avec Paul Almasy. J’étais étudiant en journalisme et pendant trois jours, ce personnage déjà âgé à l’époque, d’origine hongroise, était venu nous montrer comment on pouvait raconter une histoire avec quelques photos, mais aussi une toute autre histoire avec les mêmes photos, suivant l’usage que l’on en faisait.

Autre photographe croisé sur ma route : Daniel Psenny, longtemps au Monde, où il n’était d’ailleurs plus photographe. En 1981, il était le photographe de l’édition lilloise du Matin de Paris. Je crois que c’est en voyant son travail que j’ai vraiment découvert qu’une photo, en l’occurrence une photo de presse, pouvait non seulement être informative mais belle. Jusque-là j’étais plutôt familier des banales photos d’illustration et des rangs d’oignons insipides. Le laboratoire de Daniel jouxtait la rédaction et nous le voyions sortir ses splendides tirages noir et blanc. C’était le temps de l’argentique et j’étais fasciné par ces nuances de gris sur fond d’actualité.

Il y a eu beaucoup d’autres photographes. Par exemple, Luc Novovitch, à l’époque au bureau de Lyon de l’AFP. Un grand ours solitaire, peu causant, qui donnait l’impression de partir à la chasse lorsqu’il allait sur le terrain. Il revenait souvent avec des images dont on se demandait comment il avait pu les prendre, les capturer. J’ai connu aussi des photographes animaliers (Jean-Michel Labat, Yves Lanceau…), amoureux de la nature, capables de passer des jours et des nuits à l’affut.

Je n’aime pas les photographes qui brandissent en permanence des téléobjectifs énormes comme d’autres des bazookas. Un ami photographe, Jean-Marc Vantournhoudt, président du Centre Régional de la Photographie (Douchy-les-Mines), longtemps professeur au 75 (dites septante-cinq) , école de photo à Bruxelles, est à l’opposé de cette attitude. Simplement armé d’un discret Leica, il parcourt le monde et prend toujours le temps de se faire accepter avant de commencer à prendre la moindre photo. Au Vietnam, je l’ai vu passer plusieurs jours dans la banlieue de Hanoi où il avait été séduit par des ouvriers travaillant dans des petites briqueteries. Après avoir partagé quelques bières et bien des histoires avec eux, il avait fini par prendre quelques clichés. Puis, en ville, il a réalisé quelques tirages qu’il est allé ensuite offrir à ces travailleurs, surpris et ravis. Jean-Marc prenait les gens en photo et leur rendait ensuite leur image… J’étais épaté. Etre photographe, c’est aussi être généreux.

Hervé Robillard, artiste photographe, découvert à Sarajevo, m’a aidé à mieux comprendre à quel point il pouvait être difficile de, tout simplement, pouvoir montrer son travail. Réussir à exposer, réussir à publier ses images, parvenir à rencontrer le public, affronter le regard et le jugement des autres… Pas simple. A Sarajevo, j’ai aussi croisé un Laurent Van der Stockt, familier des zones de guerre. Si je reconnais le savoir-faire, le talent, du grand professionnel, je préfère les photographes qui ne font pas trop de bruit. J‘aime ainsi les photos de Sarajevo assiégé d’un Yves Faure, par exemple. On peut exercer ce métier sans hausser le ton, sans trop se montrer, sans s’imposer. A propos de Sarajevo, je n’oublie pas Milomir Kovacevic, immense photographe « dans la guerre », témoin de la résistance de ses concitoyens pendant le siège de la ville, capable de montrer la vie là où l’on pensait qu’il n’y avait peut-être plus que la mort.

Et Eric Dessert ! Véritable peintre du patrimoine et des campagnes. A pied, sa chambre 13/18 sur l’épaule, il a arpenté les terres de Roumanie, de Géorgie, la Chine, la France aussi… Ce personnage d’apparence fragile, un peu poète, un peu lutin, m’a appris que la photographie pouvait nous faire rêver, nous aider à nous évader.

Gérard Rondeau enfin, disparu en 2016. Gérard, rencontré à Bucarest en 1990, retrouvé à Sarajevo des années plus tard… Il photographiait les traces de la guerre, les bouts d’humanité, les gens sur le Tour de France aussi, la Marne où il vivait…

Ces rencontres — et il y en a eu beaucoup d’autres — ont forgé ma conviction : les photographes sont essentiels dans la presse comme dans la vie. Marc Riboud disait avec raison qu’un photographe avait d’abord besoin d’une bonne paire de souliers. Mais aujourd’hui, alors que paradoxalement nous sommes envahis par les images, les photographes, souvent payés au lance-pierre, ont aussi besoin de davantage de considération. La facilité avec laquelle tout le monde peut prendre une photo de nos jours crée la confusion. Appuyer sur un bouton est à la portée du premier venu. Etre photographe est un peu plus difficile.


  • Additif au 6 février 2020Après parution de ce billet, je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner quelques noms. Bien sûr, il ne m’est pas possible de citer tout le monde. Il ne s’agit pas ici d’un tableau d’honneur. Mais, quand même, je veux souligner le plaisir que j’ai eu de faire la connaissance ces dernières années de Stéphane Dubromel, photographe de presse et formateur. Car, bien sûr, on peut enseigner la photo, on peut transmettre un savoir-faire (un savoir-voir aussi pour le coup) et Stéphane, qui travaille pour la presse nationale et locale, le fait intelligemment auprès de différents publics, notamment des apprentis journalistes.


    Un jour où je présentais l’un de mes livres dans une librairie, j’ai rencontré Denis Paillard. Il connaissait, comme moi, Sarajevo. Nous nous sommes découverts des amis en commun. Il publie de temps en temps, sur son site, sur Facebook, des photos dont j’aime l’atmosphère, les couleurs.


    Il y a enfin des photographes que je n’ai pas encore rencontrés mais dont le travail me parle plus particulièrement. Yves Rousselet, par exemple, nous montre régulièrement une Europe de l’Est que nous aimons tous les deux.



  • Additif au 7 février 2020 – Je me rends compte qu’il n’y a aucune femme parmi les photographes mentionnées ici. N’y voyez aucune intention de ma part. Mais c’est un constat. J’ai, de fait, essentiellement croisé la route de photographes masculins. Mais je voudrais quand même évoquer ici Florence Traullé, ancienne journaliste, passionnée par la photo, dont j’aime les portraits, les scènes de la vie quotidienne, à Roubaix, au Liban, en Inde…


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La leçon de Benghazi

Avril 2012 – Le vol pour Tripoli au départ de Rome n’est vraiment pas complet. Une fois arrivés, pas le temps de s’aventurer dans la capitale libyenne. Un vol Buraq Airlines nous attend, direction Benghazi. Là, dans un hôtel du centre ville, nous sommes un petit groupe venu prêcher la bonne parole à des journalistes (ou peut-être sont-ils activistes, ou les deux à la fois). « Du journalisme de guerre au journalisme de paix ». C’est le thème du colloque. La guerre, on la sent encore toute proche. Sur la scène, entre deux interventions avec ou sans power point, des rapeurs libyens viennent nous dire leur façon de chanter.

Janvier 2020 – Benghazi est aujourd’hui le fief du maréchal Haftar qui contrôle l’est du pays. Que sont devenus nos rapeurs de 2012 ? Et les journalistes/activistes venus poliment nous écouter ? Le « journalisme de paix », si tant est qu’il existe, n’est en tout cas pas au rendez-vous. De la fragilité de la coopération internationale. Petite leçon d’humilité, pour qui veut bien l’accepter.

A noter : certains organismes, comme CFI, tentent malgré tout de maintenir le contact. Lire cet article : « Le journalisme de Libye… entre profession de crise et crise de la profession« 

Photos © Marc Capelle

Le grand-père interdit

J’avais publié ce billet il y a un moment, puis je l’avais retiré car, pour différentes raisons, je craignais qu’il soit malvenu. Mais réflexion faite, je vous le propose à nouveau, quoique dans une version un peu retouchée.

C’est donc l’histoire d’un grand-père interdit. Une vieille histoire triste, comme on en trouve dans toutes les familles dès que l’on regarde un peu sous le tapis. Je vous en livre un petit aperçu ici, mais j’y reviendrai peut-être un jour plus longuement.

Pendant son enfance, un petit garçon se rend régulièrement chez ses grands-parents paternels qui habitent une petite station balnéaire du Nord, séparée de la commune voisine par le chenal sans charme de l’Aa. Il est content de voir assez souvent ses grands-parents, les seuls qui lui restent car sa grand-mère maternelle est morte quand il était très petit et il n’a pas connu son grand-père maternel. On lui a expliqué que celui-ci avait quitté sa femme et ses enfants à la veille de la Seconde guerre mondiale, que tout le monde l’avait perdu de vue et qu’il était mort.

Bien des années plus tard, devenu adulte, le petit garçon a compris qu’on lui avait menti. Que toute sa famille lui avait menti. Il a fini par apprendre que son grand-père paternel avait certes abandonné sa famille, mais qu’ensuite il s’était engagé dans la Résistance puis avait refait sa vie précisément dans la commune voisine de celle de ses grands-parents paternels. Il avait vécu encore une trentaine d’années après la guerre, si bien qu’il était tout simplement de l’autre côté du chenal quand son petit-fils (qu’il ne connaissait pas) jouait sur la plage, à quelques centaines de mètres. Mais la famille, qui connaissait la vérité, avait décidé de punir ce grand-père indigne et en avait littéralement effacé toutes traces.

Ce grand-père interdit, c’était le mien. Il s’appelait Marcel Lasoen et grâce au numérique j’ai pu lui redonner une existence, au moins virtuelle. Il y a sept ans, dans le cadre du premier festival mondial de « twittérature », j’avais en effet levé un coin du voile en campant ce papy inconnu en personnage de fiction.

Quelques médias s’étaient fait l’écho de ses aventures, comme ici 20 Minutes (Festival de fiction sur Twitter: Comment suivre les Français ?) ou ci-dessous Nord-Eclair. J’étais alors à peu près le seul à savoir qu’il y avait derrière tout cela une part de vérité très personnelle.

Fin provisoire des confidences.

Nord Eclair - M. Lasoen
Nord-Eclair – 30 novembre 2012

Quand je brûlais des cierges

cierge.jpg

L’après-midi, l’église du village de mes grands-parents était vide. Nous entrions discrètement – à cette époque, les années 60, les églises étaient ouvertes en permanence en journée – et nous allions droit au but. « Nous », c’était moi et un garnement de mon âge mais plus déluré que le garçon bien sage que j’étais alors. Le grand jeu consistait à saisir quelques cierges sur le présentoir près du bénitier et de la statue de Sainte-Rita ou de Saint Antoine de Padoue, à les allumer puis à faire tomber la cire brûlante. En coulant, elle formait des petites bulles qui éclataient délicieusement sur le sol. Nous étions bêtement contents de nous et, évidemment, nous recommencions le lendemain et le surlendemain. Nous étions en vacances et il fallait bien trouver quelques occupations un peu plus originales que le sempiternel tour à la plage.

La Petite Chapelle des Marins dans les dunes Années 1960

La plage… De temps en temps, nous nous glissions aussi à l’intérieur de la petite chapelle dédiée aux marins et qui lui faisait face. Nous regardions silencieusement les ex-voto cloués sur les murs. Rien dans ce lieu ne nous inspirait la moindre farce. La mémoire des marins perdus en mer et de leurs familles en deuil imposait le respect aux citadins que nous étions, impressionnés par ce monde inconnu et inquiétant. Parfois, au coin d’une rue, je voyais, à pas menus, arriver mon arrière grand-mère vêtue de noir. Les gens du coin l’appelaient « mémère bigotte », paradoxalement parce qu’elle n’aimait guère fréquenter l’église où je m’amusais en cachette. Elle me faisait peur, alors je changeais de trottoir.

phare

Tribute to Kangaroo Island (Australia)

Photos © Marc Capelle

J’ai la chance de connaître un peu l’Australie, immense et magnifique pays. Aussi, je suis évidemment attristé devant le terrible spectacle des incendies gigantesques qui ravagent le pays, en particulier le sud-est. Je pense aussi que les dirigeants australiens n’ont pas pris la mesure des conséquences du changement climatique, ce qui peut surprendre s’agissant d’un pays qui est à ce point soumis aux lois de la nature. Par ailleurs, les choix en matière énergétique de l’Australie posent question : priorité aux centrales à charbon, destruction de la nature autour des zones minières… Que feront, que décideront les Australiens, après cette séquence catastrophique ?

En guise de modeste hommage à ce pays, je livre ici quelques images de Kangaroo Island prises fin 2011. Cette île superbe, au large d’Adelaide, a également été touchée ces jours-ci par les incendies. J’espère que la végétation reprendra vite le dessus et que, outre les kangourous que l’on y rencontre, l’île restera le refuge des colonies de phoques qui viennent s’y reproduire avant de repartir affronter les eaux de l’océan austral.

Quelques jours avec Bernard Pivot

La Vijecnica, la Grande Bibliohèque de Sarajevo, détruite en 1992. Photo © Marc Capelle

Bernard Pivot a surpris tout le monde aujourd’hui en annonçant qu’à 84 ans, il quittait l’Académie Goncourt qu’il présidait depuis cinq ans. Il avait aussi fait grand bruit lorsqu’il avait annoncé la fin d’Apostrophes, puis celle de  Bouillon de Culture. Voilà un homme qui a l’élégance de savoir s’arrêter. Cessera t-il aussi de tweeter ? Nous verrons bien.

En 2001, j’ai eu la chance de passer quelques jours avec Bernard Pivot et son équipe, venus à Sarajevo pour enregistrer l’avant-dernier numéro de Bouillon de Culture. Bernard Pivot avait décidé d’enregistrer son émission dans les ruines de la Vijecnica, la grande bibliothèque de Sarajevo, détruite en 1992 par les obus des troupes de Ratko Mladic et toujours pas reconstruite à l’époque. Ce plateau très spécial devait réunir Enki Bilal, Hanifa Kapidzic, enseignante à l’Université de Sarajevo, Bernard-Henri Lévy, Jorge Semprun, Predrag Matvejevitch et Yves Michaud, philosophe. « J’ai pensé qu’il serait intéressant de réunir des intellectuels dans une ville symbolique, un lieu symbolique comme cette bibliothèque dévastée pendant la guerre, dans un acte dirigé contre la culture et contre la mémoire des peuples » expliquait Pivot.

Je me souviens d’un Bernard Pivot extrêmement simple et très curieux. Pendant que les équipes de France 2 préparaient le tournage en partenariat avec la télévision de Bosnie-Herzégovine, il faisait le tour de la ville pour en découvrir les moindres détails. Il voulait tout savoir, et surtout tout comprendre. Il demandait à ses interlocuteurs de lui expliquer l’histoire de la ville, de lui raconter la guerre et le siège. Il écoutait très attentivement, prenant parfois quelques notes. Le journaliste Pivot se montrait excellent pédagogue et, avant de s’adresser à son public, il avait besoin de maîtriser son sujet. Cela peut sembler aller de soi, mais combien de bêtises entend t-on ou lit-on chaque jour aujourd’hui dans les médias ? Pivot n’avait pas l’intention de consacrer toute l’émission à la ville de Sarajevo, mais il voulait connaître le contexte pour éviter toute erreur inexcusable. Et, évidemment, le sujet était complexe. Comprendre l’organisation territoriale et politique de la Bosnie-Herzégovine issue des accords de Dayton de 1995 n’était pas une mince affaire et bien des diplomates et journalistes y perdaient souvent leur latin.

A propos de latin, quelle langue parle t-on à Sarajevo ? Le bosniaque ? Non, on parle le bosnien (variante du serbo-croate de l’époque yougoslave). Le terme « bosniaque » désigne les Bosniens d’appartenance musulmane. L’ensemble des citoyens de Bosnie-Herzégovine sont des Bosniens et parlent donc le bosnien. Bernard Pivot avait envie et besoin de savoir ce genre de choses sur le bout des doigts et il mettait dans cet apprentissage toute l’application d’un écolier studieux. Son humilité était une belle leçon pour tout le monde.

Bon vivant, il voulait aussi découvrir les restaurants de la ville et les spécialités locales. Aussi nous allions déjeuner au « To be or not to be : no question », près de la mosquée de Gazi Husrev-bey, ou dîner chez Kibé, tout en haut d’une des collines qui dominent Sarajevo ou plus simplement déguster des bureks dans la vieille ville.

La veille de l’enregistrement (l’émission n’était pas diffusée en direct), il a fallu faire une répétition, en particulier pour régler les éclairages, la prise de son et le positionnement des caméras. Ce fut un vrai bonheur ! En l’absence de Bernard Pivot, nous étions six à jouer le rôle des vrais invités et nous avons ainsi enregistré un faux Bouillon de Culture. Sans gêne, je m’étais attribué le rôle d’Enki Bilal. Le débat fictif entre nous fut évidemment parfaitement ubuesque ! Dans la même journée, nous avons eu droit aussi à l’arrivée de BHL et ce fut beaucoup moins drôle. Alors que les autres invités était présents en ville depuis deux ou trois jours, il avait attendu la dernière minute pour nous rejoindre et, sitôt son jet privé posé sur le tarmac de l’aéroport, caméras et appareils photo l’ont poursuivi dans toute la ville pour des séances de pose plus ou moins improvisées.

Le jour de l’enregistrement, tout était évidemment prêt. Le public, quelque peu trié sur le volet, s’est installé sur les chaises disposées au cœur de la bibliothèque. Bernard Pivot, concentré et aimable, est arrivé avec ses invités. Près de deux heures plus tard, l’avant-dernier numéro de Bouillon de Culture était « dans la boîte ». Il ne nous restait plus qu’à rejoindre la réception offerte par l’ambassadeur de France, Bernard Bajolet.