Les chevaux morts

C’était un hiver plus froid encore que tous les autres. La route était verglacée, une neige épaisse, lourde, enveloppait les collines et les champs alentours. Le vent soufflait en rafales. Il s’efforçait de conduire en souplesse sans dépasser les 40 km/heure. Les nombreux virages étaient autant d’accidents qui l’attendaient au tournant. Il ne risquait pourtant pas de percuter une autre voiture. Seul. Il était absolument seul sur cette petite route à une cinquantaine de kilomètres de Visegrad. Il avait décidé de passer par là pour se rendre à Skopje. Un trajet d’une bonne dizaine d’heures en temps normal. Au minimum quinze par ce froid. Ce n’était pas l’itinéraire le plus court, mais il voulait revoir la Drina, s’arrêter un instant sur le pont, penser à Andric, se redire que tout avait déjà été écrit.

Et puis, il les a vus. Au bord du chemin, deux chevaux morts. Couchés dans un champ, en partie ensevelis sous la neige, deux gros chevaux noirs. Deux taches brunes dans ce paysage blanc et lugubre. Il n’a pas osé s’arrêter. Freiner, c’était à coup sûr glisser dans le fossé. Il a continué à rouler lentement. L’autoradio ne captait aucune fréquence. Le silence et la fatigue commençaient à lui peser. Peut-être aurait-il quand même dû stopper un instant devant ces chevaux morts ? Mais pourquoi faire après tout ? Et puis, cette terre avait vu tant de morts… Deux cadavres de chevaux abandonnés n’allaient pas changer la face du monde. C’est ce qu’il s’était dit. En entrant dans Visegrad, il a cherché le panneau Priboj. Il savait qu’à partir de là la route allait être plus étroite et plus dangereuse encore. Il a poursuivi son chemin. Tant pis pour le pont. Tant pis pour Ivo Andric. Les chevaux morts. L’image le poursuivait. Il aurait dû s’arrêter.

Sonja

« Sonja n’a pas eu beaucoup de chance ces dernières années. Lorsqu’on la voit, grande, mince, enjouée, un peu légère même, on se dit que tout va bien pour elle. Elle est étudiante à l’Académie des Beaux-Arts. Blonde aux yeux bleu clair, elle monte à cheval, elle interprète à merveille les nocturnes de Chopin et chaque jeudi et samedi soirs, on est sûr de la rencontrer au Jez Klub parce qu’elle aime aussi beaucoup le jazz. Les hommes la remarquent évidemment, d’autant que Sonja n’est pas avare de sourires. Rares, très rares pourtant sont ceux qui ont eu droit à ses faveurs. On raconte que le premier d’entre eux qui l’a emmenée chez lui un soir, après quelques verres et quelques histoires, est resté muet et impuissant d’émotion en la voyant timide et nue sur le lit. Pendant la guerre, l’explosion d’une mine à un mètre de Sonja a failli lui arracher les deux jambes. Elle s’en est sortie grâce à l’étonnante rapidité des secours et au talent des chirurgiens de l’hôpital Kosevo. Mais du haut des cuisses aux chevilles, les brûlures ont laissé des traces indélébiles. Alors, ce type qui avait vu en Sonja une belle affaire n’a pas su, n’a pas voulu. Enfin, il l’a laissé tomber quoi. Il est resté planté devant elle pendant une minute avant d’aller s’asseoir dans un coin de la chambre en murmurant, Dieu sait pourquoi, pardon, pardon. Alors, sans rien dire, elle s’est rhabillée et elle est partie. Mais, comme on l’a vu, Sarajevo est une petite ville. Tout se sait, tout se dit, vite, tellement trop vite. Depuis, sans les avoir jamais vues, car elle porte bien sûr toujours des pantalons, tout le monde connaît les jambes de la belle Sonja. Deux ou trois hommes moins fragiles ou plus généreux peut-être ont quand même fini par l’aimer. Mais seulement en passant. Une nuit sans engagement. Pourtant, Sonja garde sa belle humeur et son apparente frivolité. Elle aime être entourée, même si elle sait qu’il y a parfois dans le regard des autres cette malsaine curiosité. Et, comme si ce malheur ne suffisait pas, elle a perdu ses parents l’an dernier, tous deux victimes d’un accident de voiture.

Alors bien sûr, ce film de Godard, c’est comme une petite lumière pour Sonja. Elle espère être retenue à l’issue de l’entretien. Est-ce que sera un entretien, d’ailleurs ? Elle ne sait pas très bien en quoi consiste l’épreuve. Est-ce qu’elle va devoir défiler, en même temps que d’autres filles devant Godard ? Est-ce que ce sera Godard lui-même qui va effectuer la sélection ? Est-ce que ce sera un entretien individuel ? Est-ce qu’il faudra bouger devant une caméra ?« 

Extrait de « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions)

[Harcèlement à l’ESJ Lille] Twitter m’a tuer

Je reviens ici sur la journée d’hier quelque peu agitée au cours de laquelle j’ai eu l’impression de servir de punching-ball à pas mal de monde sur Twitter. Je vais essayer de remettre tout cela dans l’ordre.

Comme beaucoup, j’ai découvert il y a deux jours à peine l’existence de cette Ligue du LOL, réseau créé voici une dizaine d’années par quelques jeunes journalistes férus de Twitter (des pionniers à l’époque) et qui avaient trouvé fantastique de faire circuler des blagues grosses, grasses, immondes à propos de femmes dont beaucoup étaient journalistes. Bref, une bande de petits cons (1). Plusieurs articles viennent d’être publiés pour résumer cette lamentable affaire (Le MondeLibération...) (2)

Je me suis alors fendu d’un tweet dans lequel je me suis étonné que cette affaire ne sorte que maintenant et ai posé une question : « On avait glissé ça sous le tapis ? »

C’est ce qui a déclenché l’avalanche… Nassira El Moaddem, étudiante à l’ESJ Lille en 2012 à l’époque où je dirigeais l’établissement, (elle est aujourd’hui journaliste, notamment passée par I-Télé, France 2 et la direction du Bondy Blog) s’est emparée de mon tweet pour évoquer une autre affaire sans lien avec cette Ligue du Lol (en l’état actuel de mes informations en tout cas) pour me reprocher de ne pas l’avoir traitée correctement. Toute la journée, les tweets, les retweets, les commentaires de soutien à Nassira El Moaddem m’ont cloué au pilori de Twitter. La plupart des auteurs de ces tweets ne connaissaient rien à l’affaire, mais tous avaient manifestement envie de se payer un ancien directeur de l’ESJ Lille.

Je vais donc essayer ici de vous livrer ma version des faits, pour qui voudra bien l’entendre et, surtout, croire en ma bonne foi.

En mai 2012, alors que tous les étudiants de sa promotion étaient en fin de scolarité, Nassira El Moaddem nous a fait savoir, à moi et à la direction des études, que trois étudiants venaient de lui jouer un sale tour sur le mode du canular téléphonique. Parmi ces étudiants : Hugo Clément (aujourd’hui chez Konbini) et Martin Weill (aujourd’hui chez Quotidien).

Dans une ambiance de fin de parcours et d’insertion professionnelle, ces trois étudiants avaient décidé de se faire passer pour un recruteur de média et avaient appelé Nassira El Moaddem pour fixer un rendez-vous préalable à embauche lui faisant croire à un emploi possible. Elle avait alors décelé la supercherie.

Encore une fois, les étudiants étaient en fin de parcours, l’ambiance était tendue. Il s’agissait pour toutes et tous de trouver un emploi, même précaire, quelques semaines plus tard. C’est dans ce contexte, que Nassira El Moaddem a estimé que ces trois collègues avaient tenté de la déstabiliser en la harcelant. Elle a exigé que les coupables lui présentent des excuses publiques. En accord avec la direction des études, et sur la base des éléments qu’elle nous avait fournis, nous avons décidé de convoquer les trois étudiants. L’entretien a lieu en présence de Nassira El Moaddem. Nous avons fait clairement savoir aux trois apprentis journalistes que leur comportement était inacceptable. Echange assez vif. Cet entretien ne sera pas suivi d’autres sanctions que des excuses à formuler et un rappel aux règles de savoir vivre au sein de l’école. Et c’est bien ce que Nassira El Moaddem me reproche aujourd’hui. J’ai fait savoir par écrit aux trois agresseurs (Nassira El Moaddem a publié ce mail hier) que j’estimais être en présence d’adultes et qu’il leur appartenait désormais de savoir quelle conduite adopter vis-à-vis de leur collègue de promotion. Dans un autre mail (également publié par Nassira El Moaddem qui distille ses dossiers), j’avais fait savoir à cette dernière qu’elle avait été victime d’une plaisanterie d’un goût fort douteux. C’est aussi ce qu’elle me reproche aujourd’hui : j’aurais du employer le terme de harcèlement. Sur ce point, je suis d’accord.

Sur le fond, personne de bonne foi ne peut dire que cette affaire a été ignorée par la direction de l’ESJ Lille. Dans le grand déballage du moment sur Twitter, Nassira El Moaddem affirme aussi que d’autres filles de sa promotion ont été victimes des mêmes harceleurs, mais qu’elles se sont tues. C’est possible, mais ni moi, ni la direction des études de l’époque, n’étions et ne sommes aujourd’hui au courant. Je n’avais donc en 2012, et je n’ai toujours aujourd’hui, que ce pitoyable canular téléphonique à prendre en compte pour juger de la conduite à tenir. Il me semble que ces faits-là sont sans commune mesure avec ceux que l’on découvre avec cette fameuse Ligue du LOL. Mais j’admets volontiers que Nassira El Moaddem ait pu se sentir déstabilisée par ces trois étudiants, et si je ne lui ai pas donné l’impression, en 2012, de prendre suffisamment la mesure de cela, je lui présente ici mes excuses. Mais je peux difficilement entendre que l’ESJ Lille n’a rien fait, et encore moins que cette école serait un repaire de harceleurs (cela ce n’est pas Nassira El Moaddem qui le dit, ce sont des commentateurs sur Twitter). Il faut raison garder.

La position de l’ESJ Lille

L’ESJ Lille s’est exprimée sur le sujet en décembre 2017 dans un article de Libération (Qu’est ce qu’il s’est passé entre Nassira El Moaddem et Hugo Clément sur Twitter ?). Elle y estime que « c’est un épisode pris en compte, traité et clos » et rappelle que le comportement des auteurs est «peu compatible avec le savoir-être que l’on essaie de transmettre dans cette école, autant que le savoir-faire.»

Pour rappel, le directeur des études en 2012 était Pierre Savary et il m’a succédé à la direction de l’école. Il connait donc ce dossier aussi bien que moi.

Maintenant, je suis bien convaincu que le torrent de tweets ne va pas s’arrêter avec mes quelques lignes. Les réseaux sociaux, Twitter en particulier, démontrent chaque jour leur capacité à alimenter des polémiques et à se transformer en tribunal.

A propos de la (ou des) réponse(s) à apporter : j’ai évidemment hésité avant de m’exprimer sur Twitter aux sujets des tweets de Nassira El Moaddem. Répondre, c’est prendre le risque d’alimenter la polémique et on entre très vite dans une spirale infernale. De la même façon, j’ai hésité avant de publier ce texte. Mais les mêmes qui crient aujourd’hui « au loup » pour ce que j’ai tweeté, dénonceraient demain mon silence.

Marc Capelle

(1) Additif au 23 février 2020 : un an s’est écoulé depuis cette affaire et ce jour, un des protagonistes de la Ligue du LOL, son fondateur pour tout dire, Vincent Glad, publie cet article, extrêmement fouillé pour revenir sur cette affaire (Ligue du LOL : un an après). Après lecture, je reconnais que, comme beaucoup d’autres manifestement, je m’étais contenté l’an dernier d’un regard, et d’un jugement, bien rapides sur cette histoire qui en dit long sur l’évolution des réseaux sociaux mais aussi sur le journalisme.

(2) Additif au 15 février 2021 : deux ans après cette affaire, on s’aperçoit que les médias se sont plantés. Dans la précipitation et l’aveuglement, ils ont grossi le trait, jusqu’à donner à la Ligue du LOL une dimension qu’elle n’a jamais eu … Un ratage journalistique dont beaucoup ont fait les frais Ligue du LOL : un raté médiatique qui embarrasse la profession

La galère

La gare du Nord ferme ses portes à minuit, la gare Saint-Lazare aussi. Toutes les gares de Paris sont fermées la nuit. Il sait bien qu’il ne peut espérer y dormir. Dans ce pays toutes les gares sont fermées la nuit. Pour rester au chaud, il est resté le plus longtemps possible dans ce Mac Do bruyant, rue de Dunkerque. Deux heures au moins. Deux heures dans un Mac Do, c’est long lorsqu’on est seul et que l’on a fini d’engloutir son cheeseburger trop sec et ses frites à peine tièdes. Il fait mine de regarder les autres clients et de s’intéresser à leur conversation. Mais en fait il ne voit rien, n’entend rien. Il est obnubilé par une seule idée : trouver un endroit pour dormir quelques heures à l’abri du froid de ce mois de décembre.

Il   n’a plus assez de fric pour se payer une chambre d’hôtel, même minable, et il s’interdit d’aller frapper à la porte des deux ou trois vagues connaissances qu’il a encore dans cette capitale sans pitié. Il a tellement souvent demandé de l’aide, quémandé quelques billets (« je te rembourse dans un mois, promis ! »), supplié qu’on lui permette de dormir sur un canapé, qu’il n’en peut plus. Il lui reste encore un peu de fierté. Ce soir, il le sait, ce sera la rue.

Tous les mois, il doit séjourner une semaine à Paris pour suivre cette foutue formation qui, parait-il, lui permettra de retrouver un emploi. Il vient en stop. Rennes-Paris. Cinq heures de trajet, parfois six, parfois beaucoup plus. Il part de Rennes vers 22 heures le dimanche soir afin d’être à pied d’oeuvre à Paris le lundi matin et d’économiser une nuit parisienne. Pas franchement frais et dispo, mais c’est sans importance. Souvent ce sont des routiers qui acceptent de le prendre. C’est devenu rare les stoppeurs de nos jours. Les routiers aiment bien qu’on leur parle, qu’on leur raconte des histoires ou que l’on rit de leurs blagues. Alors, son histoire, il la raconte. Elle n’est pas bien drôle. Il est dans la mouise, voilà tout. Comme il a une bonne bouille, les types lui offrent souvent un café ou une bière.

Il se décide à quitter le Mac Do. Il est un peu plus de 23 heures. Traverser la Gare du Nord, remonter le long couloir qui mène à la ligne 2. Métro La Chapelle. Direction Porte Dauphine. Descendre à Ternes ou à Courcelles. Là, il le sait, il trouvera. Bizarrement les gens se méfient moins dans les quartiers chics. Après trois ou quatre essais, la portière d’une 605 s’ouvre sans faire la difficile. Il jette son sac sur la banquette arrière et s’installe. Si tout se passe bien, il pourra dormir quatre ou cinq heures. Ensuite, retour à la Gare du Nord. Rasage et brossage des dents dans les toilettes. Un petit café, puis tuer le temps jusqu’à l’ouverture du centre de formation à deux pas. Ce soir, il tentera sa chance dans une entrée d’immeuble qu’il a repérée depuis un moment. Encore deux nuits et il pourra rentrer à Rennes. En stop.

ESJ Lille : Momo, l’homme du passé composé

L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à Momo.

Pour les étrangers à la sphère « esjienne » il faut expliquer que, bien avant les 140 caractères des tweets, Momo a appris à des générations de futurs journalistes à faire des phrases courtes. Sujet, verbe, complément. « Le soleil éclaire la Terre ». Momo a aussi inventé Facebook. Il a en effet écrit des livres dont il a financé l’édition et la diffusion en lançant une souscription. Ses anciens élèves ont tous reçu des courriers leur expliquant sans rire pourquoi il fallait absolument pré-commander le dernier ouvrage du Maître. Les livres étaient imprimés à un millier d’exemplaires environ et Momo affirmait alors connaitre personnellement tous ses lecteurs. C’était, et cela reste, son réseau social, son Facebook. Il a même inventé le financement participatif que jamais il n’accepterait d’appeler crowdfunding.

Momo – Maurice Deleforge à l’état-civil –  professeur de français, a été directeur des études de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille pendant trente-quatre ans. Pour nous, ses anciens élèves, il est définitivement Momo. J’ai aussi travaillé sous sa houlette à l’époque où j’étais responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ Lille, de 1988 à 1990. Avec un ami et collègue, Bruno Lenormant, j’avais introduit les premiers ordinateurs dans la vénérable institution lilloise. Le soleil éclaire la Terre. Le Macintosh facilite l’édition. A l’époque, Momo n’était pas contre, pas spécialement pour non plus. Lui, son truc, ce sont les mots, les phrases, les accords du participe passé, c’est « donner à voir et donner à entendre ». Quand il était content d’une copie il demandait à son auteur de la lire à haute voix et disait « je biche ! ». Lire la suite ESJ Lille : Momo, l’homme du passé composé

ESJ Lille : André, passé trop à l’Est

L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à André.

André Mouche a été directeur de l’ESJ de 1980 à 1990. Je l’ai d’abord connu pendant mes études dans la vénérable maison lilloise. Il oeuvrait dans l’ombre d’Hervé Bourges, alors directeur de l’école, puis il lui a succédé. J’ai retrouvé André en 1988 lorsqu’il m’a proposé de devenir responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ. L’homme m’ est apparu à la fois franc et taciturne. Il s’enfermait dans son bureau, des heures, voire des semaines durant. Comme mes collègues, j’ai appris à travailler sans lui. André était là mais il n’était pas là. C’était ainsi. Lire la suite ESJ Lille : André, passé trop à l’Est

Gueule de bois

Pour la douzième fois Miguel remplit son verre. En fait, c’est peut-être la treizième. Il ne sait plus très bien. Lentement, l’alcool fait son œuvre et Miguel ne distingue plus que les silhouettes agitées des couples qui dansent la salsa. Le Coca-Cola mélangé au rhum le fait roter et certains clients offusqués voudraient bien que José, le patron, mette ce malotrus dehors.

Mais Miguel est un habitué. Depuis qu’il a été muté à Lima, voici cinq ans, il vient chaque soir vers 21 heures s’installer à une table de cette pena perdue dans le quartier chic de San Isidro.

Les femmes se retournent parfois sur cet homme d’une quarantaine d’années, élégamment vêtu et qui ne parle jamais. Seul avec sa bouteille et son verre, Miguel passe son temps à le perdre. Un observateur attentif remarquerait sans doute le léger tremblement des mains que Miguel s’efforce de dissimuler. Mais c’est sans importance car personne ne se soucie de lui.

A l’heure de la fermeture, Miguel est invariablement affalé sur son banc, plongé dans un sommeil d’ivrogne. Chaque soir, le patron est obligé de le traîner par les pieds jusqu’à la porte. Deux gardes civils, pour qui cette corvée est devenue routinière, emportent alors Miguel jusqu’à la caserne en prenant soin de ne pas le réveiller.

Quelques heures plus tard, à 5 h 30 précisément, c’est un homme rasé de près, les yeux légèrement vitreux, qui exige qu’on cire ses bottes. Son éternelle cravache à la main, le colonel Miguel Rojas Gutierrez arpente pour la première fois de la journée les bâtiments sinistres qui abritent son régiment. Il ne boira pas une goutte d’alcool avant 21 heures.

– Billet paru dans Le Monde (supplément Dimanche. Rubrique « Croquis ») le 12 juin 1983

Auteur de Twitter Fiction, pour voir

Je participe depuis le 28 novembre et jusqu’au 2 décembre au premier « festival international de fiction » sur Twitter (#Twitterfiction) . Expérience intéressante, voire amusante, même si je ne mesure pas encore bien la place que la « twittérature » va prendre à court ou moyen terme. J’ai envoyé courant octobre un projet aux organisateurs du festival, en acceptant donc de me plier à un format d’écriture bien précis (les fameux 140 signes par tweets) et à un environnement inhabituel : raconter une histoire en direct au sein d’un réseau social. Lorsque j’ai appris que je faisais partie de la trentaine de sélectionnés sur 600 candidatures dans le monde, il était trop tard pour reculer.

J’ai choisi dès le départ de ne pas tweeter depuis mon compte habituel (@marccapelle), mais de créer un personnage, Marcel, doté d’un compte propre (@Marcel de l’Aa). Ce Marcel est un vieux bonhomme, un fantôme pour tout dire, qui débarque sur Twitter et qui en découvre donc les usages. Son intention est à la fois de raconter son histoire – car il est détenteur d’un vrai secret – et d’essayer de retrouver sa famille dont il a perdu la trace depuis fort longtemps. Lire la suite Auteur de Twitter Fiction, pour voir

Pourquoi et comment je vais quitter l’ESJ Lille

Je vais quitter l’Ecole supérieure de journalisme Lille dans quelques mois. Le 7 juin j’ai présenté au conseil d’administration un plan de restructuration de l’ESJ, en vue d’équilibrer ses comptes. Parmi les mesures, j’ai proposé de nommer à la tête de l’école un directeur d’établissement en provenance de l’Université (1). Philippe Minoggio, directeur délégué aux affaires financières, efficace et loyal, avec qui j’ai préparé ce plan, va également quitter l’école. Nous avons proposé que ses responsabilités soient confiées à l’Université. Nos départs sont prévus pour fin 2012. La forme exacte de la nouvelle gouvernance doit maintenant faire l’objet de discussions entre l’ESJ, Lille 3 et l’IEP de Lille. Quatre autres membres de notre équipe sont hélas également concernés par les départs prévus dans ce plan, même si nous avons veillé à limiter au maximum les conséquences sociales de cette nécessaire restructuration. Point essentiel : les moyens alloués à la pédagogie, et donc à la qualité des formations dispensées à l’école, sont toutefois totalement préservés.

J’avais été nommé directeur de l’ESJ Lille en juin 2011, à l’issue – bien provisoire à vrai dire – de l’une de ces périodes tourmentées dont l’école semble se délecter depuis des lustres. J’avais alors pris la succession de Daniel Deloit. Daniel dont j’avais découvert dès 1991 à Bucarest – où je travaillais alors à la faculté de journalisme et où il était en mission –  la passion pour la radio, pour la formation et pour les autres.

L’ESJ Lille est une grande école de journalisme. La meilleure de France, dit-on souvent. Une école qui s’attache à transmettre un savoir-faire autant qu’un savoir-être. Une école que je connais particulièrement bien et dont je suis sorti diplômé en 1981. J’ai été responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ, directeur des activités internationales puis, après un détour par Sarajevo et Paris, directeur délégué, puis directeur. Je n’ai rien calculé, je n’ai jamais bâti de plan de carrière. Seules de belles rencontres, l’envie d’être utile et un peu de chance, m’ont placé sur ce chemin.

Lorsque le président de l’ESJ Lille, Georges Potriquet – homme de dialogue et de convictions –  m’en a confié la direction, l’école souffrait d’un déséquilibre budgétaire. Cette fragilité, d’ordre structurel, ne date pas d’hier et a en particulier pour origine la baisse régulière des ressources provenant de la taxe d’apprentissage versée par les entreprises. Avec l’apparition de nouvelles écoles de journalisme reconnues par la profession, le montant global de la taxe s’en est trouvé morcelé entre davantage d’établissements. Pour survivre, l’ESJ, école sous statut associatif et bénéficiant d’un financement public très faible, a dû au début des années 90, se lancer dans des activités de développement (formation continue, activités internationales) pour générer des ressources à même de financer la formation initiale. Mais, par nature, ces ressources sont aléatoires, si bien que l’école est toujours à la recherche d’un modèle économique stable. Sans l’engagement et l’extraordinaire fidélité du groupe Centre France et le soutien essentiel de la Région Nord – Pas de Calais, l’école n’existerait plus aujourd’hui, il faut le dire.

Mais l’ESJ Lille doit maintenant franchir une nouvelle étape et se donner les moyens de devenir une école publique à l’horizon 2015. Les écoles françaises de journalisme reconnues par la profession sont désormais publiques dans leur très grande majorité. Rejoindre ce mouvement est dans l’intérêt de l’ESJ et conforme à sa raison d’être depuis toujours. Former des journalistes, ces professionnels de la démocratie (pour reprendre une expression souvent utilisée par Patrick Pépin, l’un de mes prédécesseurs qui m’avait confié la direction des affaires internationales de l’école et à qui je dois certaines des plus belles années de mon parcours professionnel), voilà bien une mission de service public.

L’ESJ va donc devoir finaliser son intégration dans le secteur public, mais d’autres mutations seront sans doute nécessaires. Ainsi, comme les médias en général, l’école est bien sûr directement concernée par la révolution numérique en marche. Le cursus pédagogique a déjà pris en compte cette réalité. Mais il faudra encore évoluer. Tout le monde est présent sur le Net, tout le monde veut informer et les journalistes sont obligés de se remettre en question. Pour rester une grande école de journalisme, l’ESJ Lille devra diplômer demain des étudiants qui non seulement maitriseront les outils et les techniques professionnelles, mais qui devront également démontrer tous les jours leur valeur ajoutée, en se montrant mieux informés, plus pertinents que les autres dans un ou deux domaines bien identifiés. L’ESJ qui, jusqu’ici, a toujours formé des « journalistes généralistes » (au sein de son cursus principal en tout cas), devra sans doute demain, je le pense en tout cas, former des spécialistes. Du traitement journalistique des questions urbaines ? Des questions environnementales ? Des questions financières ? Il faudra choisir. L’intégration de l’ESJ dans le secteur public, sa participation à la construction de l’Université de Lille, est le bon moment pour remettre à plat son offre de formation. Toutes les écoles de journalisme sérieuses sont capables de former très correctement des journalistes maîtrisant les techniques de base du métier. Les écoles qui, comme l’ESJ Lille, visent l’excellence devront demain se distinguer en formant – y compris en alternance –  des experts, des journalistes à forte spécificité professionnelle et pouvant démontrer chaque jour leur utilité sociale.

J’aurai vécu à l’ESJ Lille de vrais bonheurs, quelques épreuves aussi. Il faut dire que le label « ESJ Lille » nourrit depuis toujours des ambitions, mais suscite aussi des convoitises et alimente bien des intrigues, bien des petits calculs. Tant pis, tant mieux. Je veux surtout garder le souvenir de moments forts, de projets enthousiasmants et quelques images qui auront jalonné mon parcours dans cette belle maison. L’installation, en 1989, des premiers Macinstosh, et la réalisation par les étudiants du premier magazine en PAO. Le démantèlement de l’imprimerie offset intégrée. La 64ème promotion de l’ESJ plongée, en mai 1990, en pleine Roumanie « post-révolutionnaire ». Les premiers étudiants vietnamiens acueillis à l’ESJ en 1994 et 1995. Le Mur de Berlin reconstitué dans la cour de l’école, en 1996 je crois, par les étudiants pour une fête « Est-Ouest ». L’émotion des journalistes kosovars invités à Lille en 1999. Et, à l’occasion de chaque rentrée, dans la solennité du grand amphithéâtre de l’école, les visages de ces jeunes, français et étrangers, heureux et fiers d’appartenir enfin à la grande famille de l’ESJ et de savoir que cette fois c’est sûr : ils seront journalistes.

Marc Capelle

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(1) Additif 27 janvier 2013 – Finalement cette proposition en direction de l’Université ne se concrétisera pas pour l’instant. C’est Pierre Savary, directeur des études, qui a été nommé pour me succéder à la direction,  tout en conservant son poste aux études, ceci afin de rester dans l’économie de notre projet.

La Voix du Nord : « ESJ : six départs, ultime mesure d’un sauvetage budgétaire »

Nord-Eclair : « L’équipe de direction de l’ESJ Lille se sacrifie pour sauver la structure« .

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Retour à Roubaix

De la ville il n’a gardé que de vagues souvenirs. Des images en noir et blanc dans les albums photos et les briques rouge-brun, presque noires, des maisons. Il y avait ces dimanches où, pendant sa petite enfance, il grimpait dans la 2 CV familiale pour aller rendre visite à sa grand-mère maternelle qui habitait Roubaix, pas loin d’un canal et d’un grand cimetière, à deux rues de la Clinique des Cigognes, celle-là même où il avait vu le jour dans les années 50. Ses parents vivaient alors dans une banlieue vaguement bourgeoise de la métropole lilloise. Aller chez « bonne maman » c’était un voyage d’une demi-heure à peine, mais c’était déjà changer de monde.

Il fallait d’abord remonter un interminable boulevard bordé de peupliers, puis on passait devant le Beau Jardin, comme l’appelait sa mère. Tout de suite après on entrait dans la ville,  on traversait un quartier commerçant et on finissait par se garer dans une rue calme et grise. L’étroit et long couloir de la petite maison, la pompe à eau dans la cour minuscule, le tablier de sa grand-mère, les adultes qui disaient aimer l’odeur du café « qui finque »*, les rires clairs autour de la table de la cuisine, les voisins qui entraient sans façon pour dire bonjour, emprunter du sel ou du sucre et qui repartaient aussi sec. Tout avait l’air pauvre mais simple.

Ce matin, il est surpris de découvrir que le tramway l’attend dès la descente du train en gare de Lille Flandres. Avant, le tramway s’appelait Mongy et s’arrêtait à hauteur de l’Opéra. Il prend un ticket pour Roubaix Eurotéléport, intrigué par le nouveau nom du terminus. Il n’aime pas ces tramways modernes, confortables et silencieux. Les trams de la vieille Europe, bringuebalants et grinçants, tellement poussifs que l’on peut monter et descendre en marche sans danger… voilà ce qu’il lui faut. Le vieux Mongy était de cette famille là.

Le tramway vert et blanc s’engage sur le grand boulevard. Des tunnels ont été creusés à certains carrefours et il a du mal à reconnaitre l’embranchement du Croisé-Laroche. Le supermarché de son enfance a disparu, remplacé par un autre, plus grand, plus coloré. Au Croisé, la ligne se scinde en deux. A gauche, Tourcoing . A droite, Roubaix. Comme autrefois.

Après quelques kilomètres, la ligne longe le Parc Barbieux, le « beau jardin » de sa mère. Il avait oublié ces immenses et superbes maisons tout autour. Petit il n’avait pas prêté attention à cette zone privilégiée. Il  ne faisait que passer.

Il a souvent entendu parler de Roubaix ces dernières années. Des images au journal télévisé, quelques colonnes dans les journaux. L’immigration, la montée de l’islamisme, la délinquance, le chômage. Le Musée de La Piscine aussi. Roubaix victime et Roubaix vitrine. Le tramway s’est arrêté devant l’usine-château. Il reconnait l’immense fabrique, avec donjon, pont-levis et créneaux, folie des grandeurs d’un chevalier d’industrie. A partir d’ici commence son Roubaix.

Il retrouve facilement la Grand’Rue, mais il est désorienté par les couleurs. Dans sa tête elle était en noir et blanc. La rue est longue comme une avenue. Il veut aller jusqu’au bout. Il aimerait savoir, comme les aborigènes, chanter le chemin.

Des types aux carrefours qui attendent ou qui vendent. Le bâtiment d’importance de la Banque de France. Le parfum exotique des épiceries asiatiques. Les lofts chics des anciennes fabriques de fripes. Le boulevard des Nations-Unies, Roubaix-New York, urban rock. Pâtisseries orientales et boucheries halal, on est près du canal. Les façades uniformes des petites rues monotones. Encore quelques mètres, et c’est là qu’autrefois, les dimanches …