Étiquette : Sarajevo

  • A propos de résistance

    Sarajevo – Photo © Marc Capelle

    Ceux qui me connaissent un peu diront sans doute « Ah ! Encore une photo de Sarajevo ! ». Soit.
    C’est à Sarajevo plus qu’ailleurs que, au-delà des connaissances livresques, j’ai touché du doigt le sens du mot résistance.
    Cette ville meurtrie par des années de guerre et par le siège le plus long de l’histoire moderne (trois ans et huit mois), est toujours debout. Au pied des collines, traversée par la tranquille Miljacka, elle nous dit chaque jour, qu’il ne faut jamais baisser les bras.
    J’ai vécu là trois ans. Et, devant un café (le délicieux café bosniaque, qu’ailleurs on appelle café turc), chez eux, ou dans le cadre de mon travail, j’ai eu le temps de parler avec les hommes, les femmes, les enfants aussi, de Sarajevo.
    Dans un livre (Nema problema, comme elles disent) j’ai dressé des portraits, entre fiction et réalité, de Sarajéviennes aux prises avec l’après-guerre, avec cette période où il faut essayer de se reconstruire. Des portraits de femmes parce que l’on parle beaucoup des hommes pendant la guerre et parce qu’elles se sont bien souvent retrouvées seules à devoir affronter leur destin.
    Je n’oublie pas non plus la petite Belma dont j’ai fait la connaissance en 1996, quelques mois après la guerre. Elle avait six ans et, pour quelques jours, je logeais dans sa famille. Un matin, son père a sorti la Lada du garage pour la première fois depuis le début du siège de la ville. Il voulait m’emmener sur les collines. Belma était heureuse de nous accompagner et surtout heureuse de sortir, de voir le monde extérieur. Comme ses parents elle avait résisté à la guerre et à l’enfermement. Aujourd’hui Belma vit toujours à Sarajevo. Elle est mère de famille et chercheuse en pharmacologie. Elle est fière de sa ville et de son peuple.
    Il faudrait vous dire tout ce que ces gens ont vécu. Les crimes de leurs agresseurs, la faiblesse souvent de la « communauté internationale », les peurs, les privations, le froid des hivers sans chauffage, la queue pour s’approvisionner en eau sous les tirs des snipers… Il faudrait surtout vous raconter ces hommes et ces femmes qui affirment ne s’être jamais sentis autant vivre que pendant la guerre. Dans le marasme dans lequel la Bosnie-Herzégovine est plongée en ces années 2020, se souvenir de ce qu’ils ont affronté les aide à avancer.
    Résister, c’est savoir se tenir debout. Se relever après avoir chuté. Depuis trois ans, chaque matin je prends des nouvelles de l’Ukraine. Et chaque jour, je pense à Sarajevo.

  • Antoine et Dunja

    Aux beaux jours, Antoine aime bien aller chez Luong. C’est un restaurant vietnamien, à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur. Pas du côté où se bousculent les touristes, mais tout près, dans un coin discret et tranquille, juste en haut de la montée Maurice Utrillo. Aujourd’hui, il y est arrivé en fin d’après-midi. Il s’est installé en terrasse, c’est-à-dire sur le trottoir, et sans qu’il ait besoin de commander, Judith, la compagne de Luong, lui a apporté un thé vert. Toujours un thé vert d’abord.

    Depuis deux heures, Antoine attend. Il est très en avance. Il lui a fixé rendez-vous chez Luong parce qu’il n’a pas osé lui proposer de venir chez lui. Lorsqu’elle l’a appelé ce matin, il lui a fallu quelques secondes pour reprendre ses esprits. Elle riait à l’autre bout du fil, contente du bon tour qu’elle lui jouait. Allo, bonjour Antoine, c’est Dunja. Je suis à Paris.

    Cinq ans. Cinq ans déjà s’étaient écoulés sans qu’il l’ait revue. Lorsqu’il vivait à Sarajevo, Dunja était devenue une amie. Pas une amante. Une amie, la seule femme dont il avait pu gagner la confiance. Pendant les mois qui avaient suivi son départ, ils avaient échangé des mails. Et puis un jour elle n’a plus répondu à ses messages et il n’avait pas trop insisté. Le temps, la distance, tout passe, tout s’efface. Et la voilà qui réapparaît. Il n’a pas pris le temps de lui demander ce qu’elle faisait à Paris, ce qu’elle était devenue, comment elle allait. Immédiatement, il a su qu’il fallait qu’il la voie tout de suite. Ce soir. Je t’invite à dîner, tu n’as pas le droit de refuser. Elle avait ri. À vos ordres, chef ! Pas besoin d’en dire plus. Se voir, se retrouver d’urgence était une évidence.

    Elle doit arriver à 20 heures. Encore trente minutes d’attente. Va-t-il la reconnaître ? Oui, bien sûr, on ne change pas tellement en cinq ans. À Sarajevo, Dunja travaillait à l’aéroport, au comptoir de Croatia Airlines. Peut-être y travaille-t-elle toujours d’ailleurs. Antoine avait fait sa connaissance un jour d’hiver où, devant se rendre à Paris via Zagreb, il avait appris en arrivant à l’aéroport que le vol était annulé. Ce genre de désagrément était fréquent. Le vol Sarajevo-Zagreb partait à 7 h 15 et, à cette saison, un épais brouillard matinal enveloppe régulièrement l’aéroport de Sarajevo. Mais ce matin-là, Antoine avait mal pris la chose. Un rendez-vous important l’attendait à Paris. Alors qu’il séjournait depuis trois mois à Sarajevo pour y effectuer quelques missions pour le compte de l’UNESCO, l’organisation lui proposait un poste de conseiller pour la réhabilitation du patrimoine de Bosnie-Herzégovine. L’entretien, prévu à Paris, au siège de l’UNESCO, était tout à fait décisif. Aussi, passablement énervé, il s’était rendu au comptoir de la compagnie croate et avait apostrophé l’hôtesse de permanence. Vous parlez français ? Parfait. Alors écoutez-moi bien : à quoi sert de maintenir ce vol chaque matin, alors que chaque matin il est annulé à cause du brouillard ? Il avait crié. Je ne suis pas un touriste, figurez-vous ! D’ailleurs, il n’y a pas de touristes ici, vous le savez bien. Vous vous rendez compte de ce que cela signifie, pour moi, de rater ma correspondance pour Paris ?

    Est-ce que vous voulez un café ?

    La question l’avait déstabilisé. Alors seulement il avait vraiment regardé la jeune femme qui lui faisait face. La quarantaine, assez menue, les cheveux blonds coupés courts, de magnifiques yeux verts derrière des lunettes qui lui donnaient un air un peu sévère. Son uniforme bleu et blanc de Croatia Airlines aurait fort bien pu être un treillis militaire. Mais elle affichait un sourire on ne peut plus désarmant.

    Voulez-vous un café ? Je m’appelle Dunja.

    Derrière Antoine, d’autres passagers, tout aussi furieux de ne pouvoir partir pour Zagreb, s’agitaient en attendant de pouvoir eux aussi cracher leur dépit à la face de l’hôtesse. Mais Dunja n’était manifestement pas du genre à se laisser impressionner. Antoine tardait à trouver les mots justes. Il était surtout en train de se dire qu’il lui fallait téléphoner à l’UNESCO pour expliquer qu’il ne pourrait être à Paris dans l’après-midi. Mais inutile d’essayer de joindre quelqu’un avant 9 heures. Pendant qu’il réfléchissait, Dunja fit signe à l’une de ses collègues et lui demanda de la remplacer quelques minutes. Venez, fit-elle à Antoine. Elle contourna le comptoir et se dirigea vers le bar de l’aéroport. Alors, vous venez !

    À peine assise devant un capucino, Dunja lança son attaque sans laisser à Antoine le temps de se demander pourquoi il avait obéi au doigt et à l’œil à cette inconnue. Écoutez — elle avait jeté un œil au coupon de vol qu’elle avait gardé en main — écoutez Monsieur Antoine… Vous permettez que je vous appelle Antoine ? Des gens comme vous, j’en vois tous les matins et j’en ai marre. Pas de chance, c’est aujourd’hui que j’en ai vraiment marre et cela tombe sur vous. Mais je vous ai choisi parce que j’ai l’impression que vous êtes un peu plus récupérable que les autres. Des messieurs pressés qui se croient importants et qui s’étranglent parce que « leur » vol du matin pour Zagreb est annulé, j’en vois tous les jours. Il y a en même un qui un jour m’a giflée. Pourtant, comme vous le savez fort bien, Antoine, parce que vous n’êtes pas idiot, moi, l’annulation du vol, je n’y suis pour rien, donc ce n’est pas la peine de passer vos nerfs sur moi. Mais ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, cher Antoine, c’est que vous compreniez bien qu’ici, il y a quelques années encore tout était déglingué, et qu’il n’y avait pas un seul avion civil qui atterrissait ou qui décollait. Mon frère est mort pas loin d’ici en essayant de quitter la ville pendant la guerre, et je pourrai vous en raconter encore, mais je ne veux pas vous gêner. Mais vous aujourd’hui, parce que vous êtes un « international », vous croyez pouvoir décider que tout cela, c’est du passé, que maintenant tout ou presque est rentré dans l’ordre, et que vous devez donc pouvoir prendre « votre “avion parce que ‘vos’ affaires sont évidemment la chose la plus importante au monde. Eh bien moi, je vous dis, cher monsieur Antoine, que vous n’avez rien compris. Vous ne connaissez rien à la vie. Tous les avions ne partent pas et n’arrivent pas à l’heure, Antoine. Ce n’est pas cela la vie. Qu’est-ce que vous avez appris ici ?

    Elle avait parlé d’une traite. Une longue tirade, sans reprendre son souffle. Face à elle, Antoine était resté bouche bée. Il commençait à reprendre ses esprits et s’apprêtait à lui répondre quand il s’était aperçu qu’elle pleurait. Qu’avez-vous ? Pardon, excusez-moi, je n’aurais pas du réagir comme cela… Je suis fatiguée, vous comprenez… J’ai honte, pardonnez-moi. Elle avait détourné la tête pour allumer une cigarette et sécher ses larmes. Antoine s’était senti un peu con et avait commandé un autre capucino.

    Depuis ce jour, Antoine et Dunja s’étaient revus régulièrement. Au début de leur relation, Antoine s’était dit qu’une histoire allait démarrer entre elle et lui. Une aventure, quoi. Mais, là encore, elle avait mis les choses au point très vite. Je suis veuve, Antoine, veuve depuis 1994. Mais ce n’est pas pour cela que je cherche un autre homme. Je ne cherche pas un type, Antoine, tu comprends ? Il avait décidé de comprendre très vite, tellement il avait peur de perdre le contact avec cette fille entière, incapable du moindre compromis, et pourtant tellement attachante. Alors, mois après mois, il avait appris à devenir son ami. Un ami. Comme quelques rares autres hommes et femmes que Dunja voulait bien fréquenter. Il avait accepté de se raconter comme jamais il ne l’avait fait avec quiconque, même avec la compagne qu’il avait quittée en venant s’installer à Sarajevo. Comme il avait fini par obtenir le poste à l’UNESCO, il était resté trois ans de plus et Dunja était vraiment entrée dans sa vie, ‘en tout bien tout honneur’ comme il s’amusait à le répéter à ceux qui s’interrogeaient sur leurs rapports. C’est ma maîtresse platonique, disait-il. Elle en riait.

    Et puis sa mission a pris fin. C’était il y a presque cinq ans. Il avait fait une fête d’adieux à The Bar, une boîte du centre-ville. Dunja n’était pas venue. Ce sera triste, avait-elle dit, alors pourquoi venir ?

    Et aujourd’hui, pourquoi vient-elle ? Va-t-elle d’ailleurs vraiment venir ? Antoine commence à douter. Le restaurant de Luong est déjà presque plein. Les clients parlent, boivent, fument et rient. Mais lui n’entend rien, ne voit rien. Il a presque fini la bouteille d’alcool de riz que Luong a déposé sur la table. Il est plus de 21 heures déjà. Elle est en retard. Pourquoi ne l’appelle-t-elle pas ? Elle a son numéro de téléphone mobile, mais lui ne sait pas où la joindre. Il se dit qu’il pourrait téléphoner à la Croatia Airlines pour savoir si elle était bien dans le vol de ce matin en provenance de Sarajevo via Zagreb. Mais après tout, a-t-elle vraiment emprunté cette compagnie ? Et travaille-t-elle toujours à l’aéroport ? Va-t-il la reconnaître ? Oui, bien sûr, on ne change pas tellement en cinq ans. Que vont-ils se dire d’abord ? Va-t-il lui parler de Juliette, avec qui il vit depuis deux ans ? Je vais retrouver une vieille amie de Sarajevo, lui a-t-il dit. Je rentrerai sans doute tard, ne t’inquiète pas. Mais Juliette n’est pas une nature inquiète. Alors sans doute que oui, il parlera de Juliette à Dunja. Et Dunja, est-ce qu’elle a un type maintenant ?

    21 h 45. Luong est venu s’installer aux côtés d’Antoine, en terrasse. Il bourre tranquillement une pipe et rejette d’un geste machinal ses longs cheveux gris en arrière. Tu n’as pas l’air en forme toi aujourd’hui… Des soucis, Antoine ? Non, Luong, pas de problème. C’est juste que j’avais donné rendez-vous ici à quelqu’un de Sarajevo, et personne ne vient. En fait, Antoine commence vaguement à se dire que c’est peut-être aussi bien ainsi. Que reste-t-il de la Dunja d’autrefois ? Les yeux de Luong se plissent encore un peu plus derrière ses lunettes d’écaille. Ah, Sarajevo…. Il y a bien longtemps que tu ne m’avais pas parlé de Sarajevo, Antoine ! Allez, on boit un coup ! Pour ce qui est de boire des coups, il s’y connaît le père Luong. Plus d’une fois Antoine a quitté le restaurant aux premières heures du matin, fin saoûl, pratiquement brancardé dans un taxi par Judith, la femme de Luong, qui lui, roupillait déjà, sur un banc face à la fenêtre. Alors, va pour boire un coup. Tu sais Luong, Sarajevo, c’était une belle ville… je suis sûr que c’est beaucoup plus beau que Saigon ! Qu’est-ce que tu en sais ? Tu n’y es jamais allé ! Et les filles ? Les filles de Saigon, Luong, elles sont comment ? Ah… les filles de Saigon, mais ce sont des princesses, Antoine ! Écoute, ce n’est pas compliqué : imagine la plus belle des Parisiennes, eh bien dis toi que ce n’est rien à côté d’une Saïgonnaise.

    Un verre. Un autre verre. S’enfoncer lentement dans les vapeurs d’alcool de riz. Une sensation qu’Antoine connaît bien. Il a la bouche pâteuse. Depuis un bon moment il doit se concentrer pour articuler. Dunja. Quoi, Dunja, fait Luong, à peine plus vaillant. Elle s’appelle Dunja. C’est qui, Dunja ? C’est la fille de Sarajevo, la fille que j’attendais ce soir. Luong se redresse un peu sur sa chaise et rallume sa pipe. Il se tourne vers Judith, affairée au fond de la salle. Sers-nous du thé, Judith. Du thé vert.

    (Extrait de mon livre « Nema problema, comme elles disent » – Fauves Editions, 2017. Portraits de Sarajéviennes, entre fiction et réalité)

  • Vera, la star de Sarajevo

    Elle est là, couchée devant le bureau de poste, sur le trottoir du boulevard Ménilmontant, recroquevillée sous quelques cartons, la tête enveloppée dans un foulard sans âge. Les passants ne la voient même plus. Elle est là tous les matins, alors vous comprenez ! Certains quand même, bien rares, déposent une pièce dans le gobelet en plastique posé à ses pieds, comme une écuelle. Elle ne dit pas merci. Elle ne dit jamais rien d’ailleurs. Souvent elle dort, ou fait semblant. L’après-midi, elle disparaît, et revient le lendemain. C’est comme un rituel, comme une pièce de théâtre, cent fois jouée devant le même public. Cela tombe bien. Vera — car elle dit s’appeller Vera — est comédienne. Enfin, était.

    C’est une histoire assez compliquée. Personne ne la connaît vraiment d’ailleurs. Et ceux qui savent quelque chose ne possèdent généralement que des bribes. Des morceaux de Vera. On pense souvent qu’elle est Russe ou Polonaise, à cause de ses cheveux blonds, de ses pommettes un peu hautes qui dessinent bien le triangle du visage, et de son accent bien sûr.

    Paul a cru lui aussi qu’elle venait des bords du Dniepr ou de la Volga la première fois qu’il l’a rencontrée. Elle buvait un café à une terrasse, près du cimetière du Père-Lachaise. Je peux m’asseoir là ? avait-il demandé en désignant la chaise à côté d’elle. Paul l’avait trouvée belle. Négligée, l’air un peu hagard, mais belle. Je suis photographe, vous ne voulez pas poser pour moi ? Je cherche un modèle en ce moment, quelqu’un dans votre style. Elle l’avait regardé méchamment. C’est quoi, mon style ? De l’Est… Vous venez d’Europe de l’Est, pas vrai ? D’Ukraine peut-être ?

    Sarajevo, connard. Comme un coup de griffe. Sa-ra-je-vo con-nard.

    Paul s’était excusé doucement. Il s’était rendu en Yougoslavie une fois, avant la guerre. À Split et à Mostar. À l’époque, personne n’allait en Bosnie, en Croatie, ou en Macédoine. On allait en Yougoslavie. À Mostar, en 1987, le Vieux Pont était encore là, avait-il ajouté bêtement.

    Sans blague ? Sa voix, forcément teintée d’accent slave, était rauque et légèrement voilée. Sans blague ?

    Elle l’avait regardé droit dans les yeux. Et c’est quoi, tes photos ? Du cul ? Il avait sorti de son sac une large boîte de papier Ilford. Tu peux regarder. Il y avait une trentaine de portraits. Des femmes uniquement, plutôt jeunes. Des visages en noir et blanc, au regard lointain souvent. Vera avait accepté une première séance de pose, chez lui le lendemain. Et elle avait disparu.

    C’était il y a plus de trois mois. Et maintenant Paul la reconnaît, sur son bout de trottoir. Il n’est pas vraiment surpris de la voir là, comme jetée dans un coin. Lors de leur première rencontre, il avait compris qu’elle était en chute libre. Entre-temps, il s’est un peu renseigné. Dans le quartier, quelques commerçants la connaissaient. Elle m’a montré une fois un article de journal, avec une photo d’elle, à l’époque où elle était actrice, avait dit un patron de bistrot. Mais c’était du yougo je pense, aussi je n’ai rien compris bien sûr. Alors Paul a numérisé un des portraits de Vera réalisé dans son petit studio, et l’a envoyé par internet à quelques institutions culturelles bosniennes, sélectionnées au hasard, accompagné d’un message en anglais. Il a donné ses coordonnées, expliqué sa démarche. Do you know this lady? I think she is an actress in Sarajevo. Quelques jours plus tard, il a reçu deux réponses. Elle est vraiment comédienne. Elle s’appelle Vera Osmanovic et a quitté Sarajevo pendant la guerre. Un ami lui avait promis de l’accueillir à Paris et de l’aider à trouver du travail. Les correspondants de Paul avaient ajouté qu’ils avaient perdu la trace de Vera et qu’ils espéraient qu’il pourrait leur donner des nouvelles.

    Vera s’est assise, méfiante, inquiète. Paul s’est lentement agenouillé à côté des cartons. Tu me reconnais ? En lui parlant, il l’examine. Elle est flétrie, la peau sèche, les yeux cernés, les cheveux courts, en pagaille, comme taillés au couteau. Elle porte un jean et un pull noir trop large pour elle sous une veste de treillis militaire. Il remarque qu’elle a les mêmes chaussures de marche que la dernière fois. À chacun de ses doigts brillent des bagues argentées qui lui donnent un air de diseuse de bonne aventure. Non, elle ne le reconnaît pas. Alors il lui raconte les photos, la séance de pose chez lui. Il ne sait pas si elle l’écoute. Elle fixe le sol comme une enfant pris en faute à qui on fait la leçon.

    Reviens demain, pour la générale. Elle se recouche, la tête sous une écharpe bleue. Reviens demain, pour la générale.

    Quelle générale, Vera ? Il pose doucement la question, mais déjà il connaît la réponse. Elle a perdu pied, c’est sûr. Elle est venue à Paris et depuis elle se noie dans l’échec. Pas de boulot, pas d’amis, pas d’argent et jour après jour la descente aux enfers. La pauvreté, l’errance, puis cette douce folie en guise d’identité. Il sait déjà tout cela avant même qu’elle lui réponde.

    Mais la répétition générale, demain à l’Académie, bien sûr ! Tu sais bien que je tiens le rôle principal !

    Il faut qu’elle rentre chez elle. Il faut la ramener à Sarajevo. L’évidence. Il va l’emmener, sinon très vite — dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être — elle va crever là, dans Paris, tellement loin des Balkans. Cinq lignes dans le journal annonceront sa disparition. Une femme d’une trentaine d’années est morte de froid cette nuit à Paris, dans le 20e arrondissement. On l’a trouvée allongée derrière un container, rue Oberkampf. Elle portait sur elle une importante quantité d’articles de presse en serbo-croate. Son identité n’a pas encore pu être établie, mais des habitants du quartier qui la croisaient parfois pensent qu’il s’agissait d’une réfugiée bosnienne.

    D’un geste presque naturel, Paul lui prend la main et l’entraîne. Viens, on va aller chez moi. On va boire un verre. Tu seras au chaud, tu pourras dormir tranquillement, et tu seras en forme pour demain. Elle n’oppose pas de résistance. Il habite tout près, une chance. Déjà, dans sa tête, il organise tout. Demain, dès demain, ils partiront en voiture. Dans sa voiture, une 405 increvable avec laquelle il a déjà sillonné toute l’Europe. Direction Metz d’abord. Puis l’Allemagne : Saarbrücken, Stuggart, München et l’Autriche : Salzburg, puis Villach. Jusque-là le trajet sera monotone, des kilomètres d’autoroute et pas grand-chose à voir. Il faudra faire la conversation à Vera, la mettre en confiance. Enfin la Slovénie. Là on entrera dans l’ex-Yougoslavie et Vera se sentira sans doute un peu chez elle. Il sera peut-être possible de dormir à Ljubljana. Le lendemain, départ pour Zagreb et après…. après Paul ne sait pas trop quelle route il faudra emprunter. Le mieux sera de demander à Vera.

    Ils sont arrivés chez lui. Vera s’est installée dans un coin de l’unique pièce, sur les coussins recouverts de soie aux couleurs vives, souvenirs d’un voyage en Thaïlande. Elle ne bouge pas, ne dit rien. Tu veux prendre un bain, demande Paul, gêné par le silence, intimidé aussi par la présence de cette femme inconnue ou presque. Il n’attend pas la réponse. Dans la salle de bains, il ouvre le robinet en grand. Des sels de bain, il faudrait des sels de bain. Évidemment, il n’en a pas. Un peu de mousse parfumée à la lavande fera peut-être l’affaire. Il choisit une serviette, grande, bleue, douce au toucher. Du fond de l’armoire, sous le lavabo, il extirpe un flacon d’Angel, jamais ouvert. Une sorte de relique qu’il pose bien en évidence à côté des brosses à cheveux et des petits savons multicolores. Il fait vite, le plus vite possible, et sans bruit.

    Dans le salon, Vera s’est endormie. Elle sait que demain c’est la répétition générale. Elle a invité tous ses amis, sa famille aussi, au petit théâtre de l’Académie, sur les bords de la Milijacka. Tous viendront parce qu’ils attendent depuis longtemps le retour de Vera sur scène. Dix ans déjà qu’elle n’est plus montée sur les planches, dix ans qu’on ne l’a pas vue à la télévision et encore moins au cinéma. Mais personne ne l’a oubliée. Beaucoup pensent qu’elle a émigré, un peu comme cette fille, élue Miss Bosnie pendant la guerre et qui est partie ensuite vivre en Suède. Alors oui, ils vont venir, ils voudront tous la voir, la toucher, s’assurer qu’elle est bien vivante.

    Vera seule sait qu’il n’y aura pas de générale. Pas plus qu’il n’y aura de première. Il n’y aura aucune représentation. Elle ne veut plus être comédienne. Finita, la commedia. Plus de texte à apprendre, plus de masques, plus de décor. Quand la salle sera bien pleine, elle s’avancera seule sur scène et ils applaudiront. Certains crieront même son nom. Alors elle leur dira simplement : je voulais revenir parmi vous, je voulais retrouver Sarajevo. Voilà.

    (Cette histoire est extraite de mon livre « Nema problema, comme elles disent » (Fauves Editions, 2017). Des portraits de Sarajéviennes, entre fiction et réalité).

  • Francis Bueb, résistant de Sarajevo

    Pour mémoire (c’est-à-dire pour en garder et entretenir la mémoire), je publie ici ce que j’ai posté hier, 23 octobre, sur Facebook. J’ai écrit ce texte en quelques minutes, immédiatement après avoir appris la mort de Francis Bueb, que j’avais rencontré pour la première fois en 1996, juste après la guerre. Sarajevo est définitivement chère à mon coeur. J’y ai rencontré des hommes, des femmes, des enfants aussi, exceptionnels et qui m’ont beaucoup appris. Francis en faisait partie.

    ——

    « Sale jour. J’apprends à l’instant la mort de Francis Bueb. Mon ami Francis. Notre ami Francis. Francis avait quitté la Fnac, alors que la guerre ravageait la Bosnie-Herzégovine. Il estimait, avec quelques amis, que sa place était à Sarajevo, assiégée et pilonnée par les forces serbes. Son idée folle était d’apporter des livres, des artistes, de la culture aux Sarajéviens et aux Sarajéviennes qui faisaient preuve d’un courage admirable. La culture comme outil de résistance, c’était l’arme supplémentaire que leur proposait Francis Bueb.

    Il a ainsi fondé, au coeur de Sarajevo, le Centre culturel André Malraux. Un lieu de vie, un espace de rencontres et de dialogue. Un joyeux bordel aussi où Francis accueillait les visiteurs, cigarette et sourire énigmatique aux lèvres, devant un verre de Vranac posé au milieu du fouillis de sa table de travail.

    Francis a mis son carnet d’adresses au service de la ville et, à force de coups de fil, il a fait venir à Sarajevo une liste impressionnante d’artistes, acteurs, actrices, cinéastes, écrivains…

    On adorait Francis ou on le détestait. Il était ingérable, incontrôlable, insupportable, notamment lorsqu’il s’agissait de respecter quelques règles du jeu de l’administration française. Car si le Centre André Malraux était une association de droit privé (un temps présidée par Jorge Semprun, c’est vous dire !), il bénéficiait aussi de subventions. Il fallait donc rendre des comptes.

    Francis était surtout formidable et entier. Quand il avait une émotion, il avait besoin de la partager immédiatement avec ses amis.

    Une belle équipe de jeunes sarajévien(nes) a travaillé au Centre André Malraux et beaucoup ont aujourd’hui tracé leur route dans des domaines très différents.

    Pendant au moins vingt ans, le Centre André Malraux et Francis Bueb (citoyen d’honneur de la ville) auront incarné la France à Sarajevo, bien plus que l’ambassade de France toute proche.

    Il y a quelques années l’aventure a pris fin. Francis, fatigué, a du se résigner à passer la main. Le Centre André Malraux est devenu l’Institut Français de Bosnie-Herzégovine. Je n’étais plus à Sarajevo à ce moment là. »

  • Ce que je sais et ce que je ne sais pas de la guerre

    Sarajevo, mai 1996. Quelques mois après la guerre (photo © m. capelle)

    Depuis février 2022 il m’arrive de publier sur ce blog ou sur les réseaux sociaux des commentaires ou de courts textes sur la guerre qui ravage l’Ukraine et qui a réveillé chez beaucoup des réflexes ou des sentiments longtemps endormis. J’ai bien conscience d’ennuyer ou d’inquiéter certains d’entre vous. Après tout, qui suis-je ? Personne n’a besoin de mes pauvres mots pour savoir ou pour essayer de comprendre ce qui se passe à trois heures d’avion de Paris. A vrai dire, m’exprimer de temps à autre sur le sujet est ma façon de participer, un peu vainement sans doute, à cette prise de conscience collective. Pour avoir approché la guerre, il y a certaines choses que je sais d’elle, et pour ne l’avoir pas vécue, il y en a d’autres que je ne sais pas.

    Je sais les murs et les toits effondrés des maisons le long des routes de campagne. Je sais les toiles de plastique qui remplacent les vitres soufflées par les explosions. Je sais les impacts des tirs sur les immeubles et les étages écroulés et empilés les uns sur les autres. Le regard d’Enes quand il retourne dans l’appartement qu’il occupait avant la guerre pour n’y retrouver que les gravats d’une vie volée. Les yeux de Belma qui, pour la première fois depuis la guerre, monte dans la voiture de son père pour une promenade sur les hauteurs de la ville. La haine qui s’est installée dans les esprits et dans les cœurs. L’immense fatigue de celles et ceux qui ont tout perdu. Leur besoin de raconter la peur et les souffrances. La fierté de ceux qui ont pu résister et les signes de reconnaissance des anciens combattants lorsqu’ils se croisent dans la rue. Le désarroi de ceux pour qui la guerre était devenue une existence. Je sais aussi l’arrogance et les certitudes de celles et ceux qui viennent pour reconstruire. La suffisance et les limites de la « communauté internationale » et des docteurs en démocratie.

    Je ne sais pas le bruit des armes automatiques et les murs qui tremblent sous les coups de canons. Je ne sais pas l’odeur des cadavres et les voitures chargées de blessés en route vers l’hôpital. Je ne sais pas les nuits passées dans les abris et les queues pour remplir des bidons d’eau. Je ne sais pas la peur des snipers. Je ne sais pas les évacuations, les maigres affaires rassemblées avant de fuir vers un ailleurs inconnu. Je ne sais pas les cris, les hurlements, les sirènes, les déflagrations et le silence de mort. Je ne sais pas le regard de ceux qui se lèvent le matin en sachant qu’ils seront peut-être morts le soir.

    La guerre est entrée pour longtemps dans nos têtes. Je le sais. Nous saurons regarder la réalité en face et nous adapter. Je ne le sais pas.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026