Mon père, le toubib et Mao

Tous les jours, un bref coup de sonnette vers 19 heures. Ma mère ouvrait la porte. «Ah ! Docteur ! » soufflait-elle invariablement. Il entrait sans attendre dans le salon, crinière en bataille, gros cartable de cuir sous le bras, et s’installait dans le fauteuil à côté de celui de mon père, qui avait passé là une bonne partie de sa journée, amorphe, silencieux, dépressif. Serge François, le médecin de la famille, venait ainsi lui rendre visite chaque soir au cours de sa tournée de malades.

Il a maintenu cette visite quotidienne pendant trois mois. Il n’était pas question de traitement, de médicaments. Le toubib venait uniquement pour écouter, pour parler et pour évaluer l’état de mon père. Il lui posait quelques questions banales auxquelles mon père répondait à peine. Puis, il s’adressait à nous, les enfants, et à ma mère. Il prenait tout son temps. Il nous racontait sa journée et nous parlait de la pluie et du beau temps.

C’est au cours de l’une de ces visites vespérales, que « le docteur François », comme nous l’appelions, m’a parlé de la Chine et de Mao. Nous étions dans les années 1970. La Chine fascinait ou effrayait. Lycéen à l’époque, j’étais persuadé que la Chine de Mao allait devenir beaucoup plus forte que l’URSS et je m’en réjouissais. Notre toubib voyait, lui aussi avec un certain émerveillement, ce pays de plusieurs centaines de millions d’habitants se réveiller et se mettre en marche. Il pensait aussi qu’il fallait étudier de près le fonctionnement de la médecine chinoise. Ce soir là, je l’avais écouté pendant plus d’heure. Il était porté par son sujet, enthousiaste. De temps en temps, mon père, levait un sourcil, comme pour nous signifier qu’il était avec nous. Puis, le docteur avait repris sa sacoche. Il était plus de 20 heures et sa tournée n’était pas terminée. « A demain » avait t-il lancé à ma mère. Je l’accompagnais jusqu’à sa grosse Citroën et le regardais partir. Il ne nous faisait pas payer ces visites du soir, un peu comme s’il passait en ami. Une bière ou un verre de vin lui suffisaient. Mon père est sorti de sa dépression quelques mois plus tard et a souvent répété que le toubib l’avait sauvé.

Le docteur Serge François est mort il y a une trentaine d’années. Une rue de la ville où nous vivions alors porte son nom. Ces temps-ci, souvent je pense à lui.

Diplomates et journalistes pris aux mots

riveneuve

J’ai eu la chance de me frotter quelques années au monde de la diplomatie tout court et à celui de la diplomatie culturelle en particulier. J’ai ainsi travaillé pour le ministère des Affaires étrangères à Bucarest (1990 – 1993), à Sarajevo (2000-2003) et à Paris (2003-2006). Par ailleurs, de 1993 à 2000 j’ai fréquenté assidument les ambassades de France dans bon nombre de pays, principalement en Europe de l’Est, en Asie ou en Afrique. De belles années au cours desquelles j’ai pu observer que diplomates et journalistes, non seulement se fréquentent souvent – ce que l’on devine généralement – mais ont aussi un rapport assez identique à l’écriture.

Je viens du monde de l’écriture dite journalistique. Ecrire court. Sujet, verbe, complément. Le soleil éclaire la Terre. Ecrire pour son lecteur, pas pour soi-même. Ne pas confondre littérature et rédaction d’un reportage…

Dès mes premiers pas au ministère des Affaires étrangères ou dans les services de quelques ambassades de France, j’ai compris que le verbe était au centre du jeu. Voilà qui m’allait bien, d’autant que la consigne, derrière les murs des ambassades, du quai d’Orsay ou ce qui s’appelait alors la Direction générale de la Coopération Internationale et du Développement, était aussi d’écrire court et, si possible, pas pour ne rien dire. 

De fait, les points communs entre le métier de journaliste et celui de diplomate sont assez nombreux. Tous deux doivent savoir être à l’écoute, rechercher des informations, les vérifier, les analyser avant de les transmettre. Au grand public pour l’un, à quelques initiés pour l’autre. Mais tous deux doivent manier les mots, les phrases pour atteindre leur but : capter l’attention, faire passer un message, aider à comprendre, convaincre. Ajoutons que tous les deux pensent avoir de l’influence. Tous deux pensent – à tort ou à raison – que leurs mots peuvent faire avancer les choses.

Ce sont peut-être ces similitudes qui expliquent que quelques journalistes deviennent diplomates (le mouvement inverse est beaucoup plus rare). Il y a sans doute aussi, chez les journalistes concernés, une envie de changer de milieu. Sortir du petit cercle des professionnels de l’information pour entrer dans un autre petit monde. Adieu la routine des salles de rédaction, adieu les papiers de 3500 signes, adieu les commentaires des lecteurs (puisque grâce au numérique les lecteurs peuvent commenter). Bonjour les confidences des réunions à huis clos, bonjour les documents « Confidentiel défense », bonjour les télégrammes diplomatiques, bonjour les négociations secrètes en faveur d’Areva ou pour tenter de libérer des otages. Sans compter les visites ministérielles, les réceptions du 14 Juillet et les escarmouches entre services français et américains. Ou russes, selon la saison.

Il y a quand même au moins un point qui différencie le diplomate du journaliste : la maîtrise des langues étrangères. Un journaliste maîtrise de plus en plus souvent une langue étrangère. Mais, deux, trois ou quatre langues, c’est rarissime. Or, la diplomatie cultive une sorte de vénération pour la pratique des langues étrangères. Un « grand » diplomate pratique nécessairement plusieurs langues, afin de pouvoir comprendre, sentir, ressentir, le pays dans lequel il est en poste. Alors qu’il était encore ambassadeur de France à Sarajevo (1999 – 2003), Bernard Bajolet (aujourd’hui patron de la DGSE), parlait déjà six ou sept langues et m’avait confié que ce sont les premières qui sont les plus difficiles à assimiler. Une simple question d’entrainement en quelque sorte. J’avais été impressionné par une rencontre, à Tirana, avec Patrick Chrismant, ambassadeur de France (1996-2001). Il pratiquait vingt-cinq langues ! Un matin je l’avais surpris, derrière ses grosses lunettes, les yeux fixés sur son écran d’ordinateur. Il était en train de traduire lui-même quelques extraits des journaux albanais du jour pour les besoins de la revue de presse à transmettre, comme chaque matin, à Paris. Il tenait à effectuer ce travail lui-même. C’était pour lui comme une gourmandise.

Cette image du diplomate lettré, cultivé, polyglotte – image entretenue au fil du temps par le Quai d’Orsay – est cependant en train de s’estomper. Ici, le diplomate rejoint le journaliste : il perd peu à peu de son mystère, sinon de son aura. Sa surface sociale rétrécit. On apprend que le diplomate doit apprendre à compter : l’Etat a du mal à boucler ses fins de mois, alors le train de vie des ambassadeurs est revu à la baisse. Par ailleurs, on insiste de plus en plus lourdement sur la diplomatie économique, la seule qui aurait une véritable utilité dans notre monde ouvert, libéral, globalisé. Pire encore : le public est invité à découvrir les diplomates lors de rencontres spécialement organisées. Le public ! Le vulgum pecus ! On comprend aisément que dans ces conditions, les soirées à la résidence de Son Excellence, où l’on papote aimablement autour du piano à queue, une coupe de champagne à la main, appartiendront peut-être bientôt au passé. Qu’on se le dise : le diplomate moderne est un homme d’affaires, le diplomate du XXIème siècle n’est plus un écrivain : il tweete (Gérard Araud, ambassadeur de France à Washington, s’est taillé une belle réputation sur ce plan). Petit à petit, sous les coups de boutoir de la transformation numérique et de l’irruption du citoyen sur tous les sujets, les diplomates comme les journalistes sont en train de devenir « normaux ».

Finie l’époque où l’on admirait certains diplomates ou certains journalistes parce qu’ils étaient aussi (ou surtout ?) de grands écrivains. Paul Morand, Ivo Andric, Joseph Kessel, Jean Lacouture, Lucien Bodard, pour ne citer que quelques noms, auront décrit comme personne leur époque, les gens qu’ils côtoyaient, les pays qu’ils traversaient. Diplomates ou journalistes, ils auront restitué dans leurs écrits les points saillants d’une civilisation, d’un moment de l’Histoire. Ils auront créé du sens.

L’époque est à l’immédiateté. Happés par la nécessité de faire vite, encore plus vite, et conditionnés par le règne de l’image, les diplomates comme les journalistes d’aujourd’hui, sont peut-être moins amoureux des mots que leurs aînés. Mais l’exigence d’une écriture maîtrisée demeure. Les diplomates, comme les journalistes, ne sont pas ou ne sont plus des poètes (même si certains cumulent les talents… ou le pensent). Que de temps à autre le pouvoir se pique de nommer ambassadeur tel ou tel écrivain, ne doit pas masquer la réalité. Dans un monde complexe et souvent instable, on demande clairement aux diplomates (pas seulement aux ambassadeurs) comme aux journalistes d’agir en professionnels, notamment dans l’usage qu’ils font des mots.

Marc Capelle

(Texte paru dans la revue « Riveneuve Continents », numéro 23, été 2017, dont le sujet était « Lettres et diplomatie »)

Histoire vraie. Ou pas

vialConnaissez-vous Alexandre Vial ? Sans doute pas. Et Jean-Charles Vial ? Probablement pas davantage. Ces deux Vial ne se sont jamais rencontrés mais ils se ressemblent comme deux frères, comme deux compagnons de galère. Outre leur patronyme, ils ont en commun d’être des paumés, des solitaires, des types qui, un soir plus difficile qu’un autre, décident de partir. Un jour, bien des années plus tard, Alexandre finira par rentrer. Jean-Charles en terminera plus tôt, mort une nuit d’hiver sur le pavé lillois, simple « chien écrasé » expédié en cinq lignes dans le journal.

J’ai créé ces personnages il y a trente ou trente-cinq ans. Pour une raison que je m’explique encore mal, je suis poursuivi depuis longtemps par ces trajectoires d’hommes brisés, perdus, et dont parfois nous croisons la route.

L’histoire de Jean-Charles Vial a pris la forme d’une nouvelle dans les années 80, Mort d’un chien écrasé, qui m’a valu de recevoir un prix de la Ville de Lille, remis par Pierre Mauroy. A la même époque, j’avais laborieusement accouché d’un roman, Le départ d’Alexandre Vial. J’ai gardé les lettres des maisons Grasset, Le Seuil, Gallimard qui m’avaient gentiment expliqué que mon manuscrit « malgré quelques qualités, etc. ».

Aujourd’hui encore, j’aime raconter les failles et la vie d’hommes et de femmes qui chutent, comme Vera, dans mon livre Nema problema, comme elles disent. Vera est une ancienne comédienne, rendue folle par la guerre à Sarajevo, qui délire dans les rues de Paris en imaginant devoir rentrer chez elle parce qu’on l’attend pour une répétition générale. Vera existe t-elle ? A t-elle existé ? La frontière entre fiction et réalité n’est pas toujours très nette et c’est précisément ce qui m’attire et me guide.

Comment j’ai raté les premiers pas de l’homme sur la Lune

 

Le cinquantième anniversaire des premiers pas de Neil Armstrong sur la Lune approche. C’était le 20 juillet 1969. J’avais presque onze ans, et j’ai raté l’événement. Plus exactement, je n’ai pas eu le droit d’y assister. Ce « petit pas pour l’homme » et « grand pas pour l’humanité », pour reprendre la formule d’Armstrong, avait été franchi vers 2 heures du matin et mes parents ne m’avaient pas autorisé à veiller pour assister à ce moment historique. Il est un peu tard pour leur en vouloir et je n’étais, après tout, pas le seul enfant dans ce cas.

Il faut dire qu’à l’époque, la télévision, les écrans, l’actualité n’encombraient pas autant nos vies qu’aujourd’hui. Rappelons qu’il n’y avait, en France, qu’une chaîne de télé et elle diffusait des programmes en noir et blanc. Pas d’information en continu et évidemment pas de tablettes et autres écrans mobiles. Aussi, dans bien des familles, rester scotché devant le poste, a fortiori la nuit, n’allait pas de soi.

Il est pourtant évident que la conquête de la Lune allait occuper les esprits – et notamment ceux des plus jeunes – pendant bien des années. Gamins, nous nous déguisions en astronautes, les maquettes des fusées Apollo avaient fait leur entrée dans le top 5 des cadeaux de Noël ou d’anniversaire, j’avais un Neil Armstrong et un Edwin Aldrin en caoutchouc et en miniature que je faisais bondir et rebondir dans la maison en essayant de reproduire la lenteur et la magie des déplacements dans l’espace.

Même si j’ai malheureusement raté le direct de l’alunissage et des premiers pas sur la Lune, j’ai bien sûr vu et revu plusieurs fois ces images le lendemain, puis les jours et les semaines qui ont suivi. Aujourd’hui, j’en garde le souvenir d’un exploit extraordinaire, et aussi l’impression d’une Amérique – les Etats-Unis – toute puissante. Cela tombe bien puisque cela faisait partie des buts recherchés par l’Oncle Sam. Je ne me rendais pas encore compte qu’au même moment, de l’autre côté de la planète, l’Oncle Hô était en train de lui donner du fil à retordre, mais c’était sans doute une autre histoire…

Oradour-sur-Glane, notre monde, ma fille

A dix ans, je me suis rendu, avec mes parents à Oradour-sur-Glane. C’était il y a cinquante ans et je n’ai pas oublié. Le silence des rues, les maisons vides, les jouets abandonnés sur les trottoirs et l’église. L’Histoire et l’horreur m’écrasaient soudain de tout leur poids.

On nous invite, ce 10 juin, à ne pas oublier que dans ce village de Haute-Vienne, la population a été massacrée, en 1944, par des SS.

Ma fille a bientôt sept ans. Je ne sais pas encore si dans quelques années je l’emmènerai à Oradour. Mais je sais que je veillerai à ce qu’elle comprenne le monde dans lequel elle vit. Il faudra donc qu’elle s’intéresse à l’histoire, mais aussi à l’actualité. Donc, bien sûr, elle apprendra ce qui s’est passé le 10 juin 44 à Oradour. Elle apprendra ce qu’a été la Shoah. Mais elle devra aussi lire et découvrir ce qui s’est passé au Cambodge sous les khmers rouges, à Sarajevo, à Srebrenica, sous les coups de Mladic et Karadzic, au Rwanda, en Syrie, sur la place Tian-An-Men en 1989. Les programmes scolaires la documenteront, je l’espère en tout cas, sur le 11 septembre 2001, sur le djihadisme et Al-Qaida et sur Daesh. Cette liste des errances et des horreurs de notre humanité n’est pas exhaustive et, déjà, je sais qu’elle s’allongera encore dans les années à venir.

Il y a cinquante ans, lorsque, gamin, j’ai découvert Oradour-sur-Glane, le monde était peut-être plus simple. On nous en présentait, en tout cas, une vision certainement trop simple, sinon simpliste. Après l’horreur absolue qu’avait été le nazisme, nous étions comme soulagés de pouvoir vivre dans un monde en paix. Il y avait un avant et un après. Avant, il y avait eu la guerre, après c’était la paix (au passage c’est encore aujourd’hui le discours que l’on nous tient sur l’Europe, comme s’il était acquis que cette région du monde était vaccinée à jamais contre la guerre). A dix ans, je vivais en France, et je n’imaginais pas un instant que le monde allait encore connaître autant de tempêtes et de cauchemars dans les années et les décennies qui allaient suivre. Je ne l’imaginais pas car, personne chez moi, personne à l’école, ne m’y préparait.

Aussi, je m’efforcerai de préparer ma fille à cette complexité. Je ne sais pas si j’y parviendrai.

Stanko

Il a trois clébards. Pas un chien, comme la plupart de ces gars qui dorment dans la rue. Trois. De grosses bêtes brunes et noires du genre beauceron, couchées à ses côtés mais l’oeil toujours ouvert, prêtes à bondir au moindre ordre du patron. Car cet homme doit savoir donner des ordres. Des mots qui claquent, qui glacent, qui vous frappent à l’abdomen.

Il s’appelle Stanko. La soixantaine, plutôt petit, très mince, les yeux gris et froids, le crâne rasé. Il porte toujours le même tee-shirt verdâtre et un pantalon de treillis de la même couleur. Il doit les laver régulièrement car il est toujours très propre. Ses bras musclés sont tordus comme des ceps de vigne. Sa main gauche est enveloppée dans un gant de cuir noir, souple, viril.

Généralement, on trouve Stanko vers la Citadelle. Assis sur le trottoir, adossé au mur d’une des maisons bourgeoises, face à l’esplanade où deux fois l’an le cirque s’installe, il attend. Il ne sommeille pas, il ne s’ennuie pas. Il attend. Il n’est pas avachi, tête basse et regard brumeux. Le dos bien droit, la nuque raide, il regarde droit devant lui, vers les peupliers qui se dressent à l’horizon, plus loin peut-être. Parfois un passant dépose une pièce à ses pieds en prenant garde de ne pas énerver les chiens. Mais lui ne demande rien et ne dit pas “merci”. Il est là, c’est tout.

Je ne sais pas qui est Stanko. Une fois, une seule, j’ai osé l’aborder. Je me suis accroupi doucement à ses côtés et, en me désignant, je lui ai donné mon prénom. « Stanko » m’a t-il répondu en continuant à regarder fixement devant lui. Je suis resté là un moment sans rien dire, deux ou trois minutes, le temps d’admettre que je ne parviendrai pas à engager une conversation avec ce type étrange. Une fois ou deux il a tourné la tête pour poser sur moi un regard absent. Mal à l’aise, je suis parti.

Je suppose que les flics savent qui est ce personnage. Il me serait facile de leur poser la question, mais que pourraient-ils me dire que je n’imagine déjà ? Stanko vient d’ex-Yougoslavie. Il a combattu là-bas dans les années 1990. Peut-être, surement, a t-il tout perdu. Son foyer, les siens, ses voisins, l’espoir et la raison. Depuis des années, d’un bout à l’autre de l’Europe, il erre de ville en ville. Stanko est en route mais il est perdu. Stanko est en fuite. Il ne veut pas raconter ses cauchemars alors il s’enferme dans cette carapace d’étranger silencieux. Dans sa tête, Stanko n’est plus avec nous.

Je sais ce qu’il faudrait faire. Aller voir Stanko et lui dire « Allez, on y va ! ». On embarquerait, lui, moi et ses chiens, dans ma vieille Peugeot et on tracerait la route. Rapidement, les autoroutes allemandes seraient là. Dino Merlin, Chris Rea et les Scorpions à fond dans l’habitacle. Stanko, bonnet tiré jusqu’aux yeux, ronflerait en paix. Arrivés à Salzburg, on bifurquerait vers Villach, puis Ljubljana et Zagreb. Stanko, déjà, aurait commencé à se redresser, il aurait balancé le bonnet par la fenêtre et allumé une, puis deux, puis dix clopes. Moi : « Encore cinq heures et on y est ». Stanko : « Welcome to hell ! ». On aurait rigolé.

Mais ce matin, Stanko n’est pas là. Sa place sur le trottoir est vide. Un paquet de cigarettes froissé et un vieux briquet pourraient attirer le regard, mais les rares passants ne remarquent rien. Je m’assieds, dos contre les pierres rugueuses du mur. Devant moi, les peupliers, les nuages, et très loin, là-bas, les collines et les vieilles au bord de la route qui proposent de la limonade fraîche et des cevapcici.

Saigon

Elle se réveille vers quinze heures, un peu hébétée de ne pas avoir assez dormi. De la rue lui parviennent des bruits de klaxons, le ronflement des scooters, les cris des vendeuses de banh my (petits pains), le vacarme du chantier voisin.

Elle allume la télévision et, entre CNN et la BBC, s’efforce de prêter attention aux principaux sujets de l’actualité. Elle se laisse aussi un moment bercer par la musique de la langue vietnamienne sur VTV, la chaîne nationale. Son téléphone mentionne plusieurs appels : sa mère, son copain, un appel inconnu. Huong lui a envoyé un texto. « Je serai un peu en retard. On se retrouve à la réception à 18 heures. »

Après une douche rapide, elle enfile une robe d’été, prend son petit sac à dos et se dirige vers l’ascenseur. En attendant que Huong vienne la chercher, elle est libre de céder à l’envie, au besoin, de voir, de sentir la ville.

Une fois dehors, elle marque un temps d’arrêt devant l’entrée de l’hôtel. Des hommes assis, affalés même, sur leurs petites motos garées sur le trottoir, attendent le client, l’air ensommeillé. Un type lui fait signe en lui montrant un cyclo-pousse, mais elle préfère marcher. C’est à pied qu’elle veut découvrir cette ville quasiment inconnue et qui pourtant, déjà, lui parle. Elle remonte la rue en direction du parc Tao Dan à quelques centaines de mètres. Lentement, elle sent monter en elle une impression étrange et agréable, qu’elle ne parvient pas tout de suite à identifier. C’est en arrivant à l’entrée du parc qu’elle finit par poser des mots sur une évidence. Elle est d’ici. Elle est comme eux. Elle est comme ces femmes, ces hommes, ces enfants qu’elle vient de croiser en se promenant et qui ne semblent pas la remarquer. À part le sourire entendu du réceptionniste de l’hôtel, le matin, alors qu’il découvrait son lieu de naissance sur son passeport, personne dans cette ville ne voit en elle une étrangère. Soudain, elle est Vietnamienne. Elle n’est plus « la Chinoise » dont les camarades se moquaient parfois à l’école primaire. Elle n’est plus cette « charmante jeune femme d’origine asiatique » dont ses voisins à Paris louent régulièrement le calme et la politesse. Elle s’était bien sûr un peu préparée à cette révélation, mais passer de la théorie à la pratique la bouleverse bien plus qu’elle ne l’aurait cru.

Elle s’installe à la terrasse d’un petit bar, au milieu du parc. Pendant un moment, elle observe les quelques personnes qui, un peu plus loin, s’adonnent au qi gong, à moins que ce ne soit du tai chi, elle n’en sait trop rien. Elle prend discrètement quelques photos avec son smartphone tout en dégustant un thé glacé. Une dizaine de cages à oiseaux en bambou sont disposées sur le sol et leurs occupants, surtout des alouettes ou de petits zostérops verts et jaunes, rivalisent de vocalises. Le serveur lui explique dans un anglais approximatif que leurs propriétaires les amènent là chaque jour car la compagnie encourage les oiseaux à chanter. Certains sont des siffleurs de compétition, ils ont besoin de s’entraîner chaque jour. Des concours de chants d’oiseaux. L’idée lui plaît.

  • Extrait de « Quand tu iras à Saigon » (Editions Michalon, 2019)

Au bout de la jetée

Aller au bout de la jetée. Ici, on va au bout de la jetée comme on va acheter le pain. Une jetée longue, triste et grise qui borde un chenal long, triste et gris. Au fond, la mer du Nord, trait gris sous les nuages. Autrefois, après un kilomètre de pierre et de ciment, la jetée se métamorphosait en terrible monstre de poutres noires et de ferraille qui avançait dans les eaux froides et agitées. Sous ses pieds, le promeneur intimidé voyait et entendait les vagues s’écraser contre les piliers. Poussés par le vent, des paquets de mer claquaient souvent contre le parapet et trempaient les plus téméraires.

Mais le temps et les tempêtes ont vaincu le bout de la jetée. Le vieil ouvrage de bois a cédé la place à de vulgaires blocs de béton. Un petit chemin de fer et de poutrelles a été sauvegardé pour les yeux des visiteurs, mais le cœur n’y est plus. Aller au bout de la jetée n’est plus une aventure. Les coureurs à pied ont remplacé les rêveurs. Chronomètre à bout de bras, ils se précipitent jusqu’au bout puis font demi-tour. Là où, hier, s’étendaient des hectares de dunes, ils ont une centrale nucléaire pour horizon.

La dame en bleu

Elle arrive généralement vers 16 heures. L’heure du thé. Son petit chapeau délicatement posé sur ses cheveux blancs, elle s’installe à sa table, toujours la même, côté rue. Maréchal Tito, la rue. Elle l’a d’ailleurs peut-être connu, le maréchal. Avec son tailleur bleu, la petite dame est un exemple d’élégance. Les clients du café Imperijal sont généralement plus discrets que ceux qui fréquentent les nouveaux bars bruyants et clinquants de la ville. L’Imperijal, avec ses boiseries, son patron qui veille sur son petit monde, garde la mémoire de la vie d’avant. A l’époque on savait se tenir, on se saluait entre voisins et on venait au café pour lire le journal.

Mirko, le grand serveur au dos un peu voûté, dépose le plateau avec la théière bien dosée en earl grey devant la petite dame. Elle lui sourit faiblement comme d’habitude. Ils se connaissent bien tous les deux. Avant la guerre déjà, elle venait chaque jour à L’Imperijal et Mirko, pantalon noir et veste immaculée, l’accueillait toujours d’un chuchotement. « Bonjour Madame, vous êtes magnifique aujourd’hui ! Prenez place, je suis à vous dans une minute ».

Pendant qu’à petites gorgées elle déguste son thé, la dame en bleu ne dit rien. De temps en temps, elle salue un client d’un petit signe de tête et se replonge dans ses pensées.

A quoi pense t-elle ? Elle est restée là pendant le siège de la ville. C’est une résistante. Une résistante silencieuse. Un jour, bientôt peut-être, elle ne sera plus là. Elle ne viendra plus prendre le thé à L’Imperijal. Elle sera passée sans bruit. Et nous serons encore un peu plus seuls.

La dernière montée

La vieille grimpe sans hâte. L’escalier de pierre est raide. Elle s’agrippe parfois à la rambarde, souffle un moment, puis repart tête baissée, son petit cabas pendu à la main gauche. Chaque matin tu vois passer cette grand-mère tout en noir. Quel âge a t-elle ? Quatre-vingts ans ? Davantage ?

La petite ville paisible, tapie au fond de la cuvette, étire ses quartiers jusqu’au sommet des collines aux rudes pentes verglacées l’hiver et brûlantes l’été. Souvent tu dois, toi aussi, monter, te hisser sur les hauteurs. Au début, c’était une épreuve. Etranger fraichement installé, tu marchais trop vite, regard pointé vers le ciel, et au bout de quelques minutes tu rendais les armes, le cœur à cent à l’heure, les jambes en coton, vaincu par cette impossible montée. Avec le temps tu as appris à grimper lentement. Les vieux et les vieilles que tu croisais chaque jour sur les trottoirs escarpés ou sur ces interminables escaliers, restaient pour toi une énigme. Comment faisaient-ils ? Avaient-ils, comme les paysans quechuas, le cœur hypertrophié pour affronter l’effort et l’altitude ? Quel était leur secret ?

Les années ont passé et tu grimpes maintenant sans souffrir. Tu aimes aller chercher les hauteurs, les nuages accrochés sur les cimes des arbres. Tu aimes te retrouver là-haut pour échapper au monde et surtout tu aimes monter sans y penser. Souvent tu te dis que tout s’arrêtera là, en pleine escalade, sur un de ces escaliers qui maintenant te sont familiers.