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  • Avant, le centre c’était Moscou

    Ranger des archives, retrouver des dossiers, des rapports. Dans le tas : « Missions à Bakou ». C’était il y a longtemps. Trois ou quatre courts séjours sur place, entre 1998 et 2000. L’idée de survoler toute l’Europe et de me retrouver sur les bords de la Caspienne était excitante. Extrait de mon livre Jours tranquilles à l’Est (Editions Riveneuve, 2013) : 

    “Des manèges un peu désuets tournent face à la Caspienne et des hommes jouent au billard sous les arbres, devant le Musée des tapis. Je pensais arriver dans un pays figé par les rigueurs hivernales. Il fait dix degrés, le soleil brille et des femmes en blouse blanche balaient la poussière des allées du jardin public près de l’ambassade de France.

    Bakou est une grande ville. De grands et assez beaux monuments de la fin du siècle dernier s’alignent le long de larges boulevards haussmanniens. Certains sont plus vieux encore, comme cette Tour de la Vierge (car jamais conquise) au pied de la vieille ville, qui daterait du 12ème ou du 13ème siècle. “Alexandre Dumas en parle dans un de ses romans” m’assure l’un de mes nouveaux amis bakinois. L’Azerbaidjan est au carrefour des civilisations turques, persanes et russes, m’explique t-on. Il est clair que l’azeri, la langue locale, est très semblable au turc. Bien des commerces ont été ouverts par des Turcs.

    Pour ce pays indépendant depuis 1991, Istanbul redevient peu à peu la destination-phare. Avant le “centre” – comme les gens d’ici l’appellent encore – c’était Moscou. L’Union soviétique a frappé ici aussi. L’alphabet cyrillique a été imposé, la culture russe a été importée et les seules vraies références de celles et ceux qui ont fait des études sont soviétiques. Hier soir j’ai assisté au théâtre russe de Bakou à un spectacle organisé à l’occasion du soixante-dixième anniversaire d’une professeur de danse. Discours (en russe) des élèves de la vieille dame digne installée sur un fauteuil au devant de la scène, puis petites scènes de ballet des mêmes élèves. Vers la fin du spectacle, une jeune femme a déclamé un poème en azeri. Tonnerre d’applaudissements dans la salle, puis danses traditionnelles azerbaidjanaises ».

    Il y a trente ans, les vols en provenance de Vienne – carrefour incontournable pour se rendre « à l’Est » – arrivaient à Bakou en pleine nuit et, une heure plus tard, embarquaient les passagers pour le vol retour. J’ai consigné dans mon livre le souvenir de ces départs au coeur de la nuit bakinoise.

    “Il est trois heures du matin, rue Gorki. Sur le trottoir, devant la porte de la résidence [de l’ambassadeur], j’attends la voiture qui doit m’emmener à l’aéroport. La nuit est agréablement fraîche. L’épicier, au coin de la rue, m’observe vaguement, vautré sur un matelas de fortune. Les bouteilles de vodka de son étalage espèrent un noctambule qui passerait par là. La ville est presque silencieuse. A peine, au loin, une sourde rumeur. Le port peut-être. Partir, passer le contrôle de sécurité, montrer patte blanche aux douaniers, s’installer en salle d’embarquement… Rituel. Là-bas, l’avion de la Swissair m’attend. Mais la nuit est là qui me prend. Je respire plus librement. Seul sur ce trottoir du pays des Shirvanshahs, soudain j’ai le temps”.

    A l’époque, je ne savais pas encore qu’une vingtaine d’années plus tard, j’allais écrire un roman (Terminus Budapest) dont une scène se déroule à Bakou, dans l’entourage du président Heydar Aliyev, qui régnait en maître sur le pays. Son fils, Ilham Aliyev, lui a succédé en 2003 et il est toujours aux manettes.

  • Revenez l’année prochaine

    Les grandes ou basses manoeuvres en cours dans le monde de l’édition font l’actualité. Alors, sachez que je n’ai toujours pas trouvé d’éditeur pour Retour à Dranouter. Je vous en ai livré les premières pages ici même il y a quelques mois et quémandé quelques avis auprès de mon cercle amical. Tonalité générale : une bonne histoire mais trop courte (140 000 signes si vous voulez tout savoir). Ai-je envie de faire plus long ? Les éditeurs, eux, n’ont, pour l’essentiel, pas répondu. Classique. Et je n’ai pas l’intention de l’éditer moi-même. Bref, (mauvais ?) roman au point mort.

    Une organisatrice d’événements m’a suggéré d’exposer une sélection de mes photos l’année prochaine. Cela me laisse le temps d’y réfléchir. Mes photos en valent-elles la peine ? Il y a deux ans, j’ai publié un petit livre (7 h 36 – Histoire d’une photo) pour raconter mon rapport aux photographes et à la photo. Faut-il en faire davantage ? Honnêtement, je n’en suis pas convaincu. Mais vous penserez sans doute que je fais ma chochotte. Et si je cédais à la paresse ? On dit qu’elle favorise l’ouverture d’esprit et la créativité.

    C’est l’histoire d’un type qui tient à emprunter des voies détournées alors qu’on lui montre la route principale. Le gars hésite, tergiverse, croise des inconnus qui vont dans l’autre sens. Et quand, enfin, il arrive à destination, il tombe sur un panneau. « Fermé – Revenez l’année prochaine».

  • « Retour à Dranouter »

    Je publie ici le premier chapitre de mon dernier roman en attente d’éditeur. Titre provisoire : « Retour à Dranouter ». Vous me direz peut-être ce que vous en pensez. J’espère pouvoir vous faire découvrir la suite dès que possible.

    Dranouter (Belgique)

    Le Land Rover hors d’âge grimpe la côte sans peine. A mi-hauteur, bifurcation sur la droite. Chemin de terre. Le vieux panneau de bois planté par mon grand-père. Het Grote Huis. « La Grande Maison » en flamand. Ma mère pendant des années : « Tu es ici chez toi ! ». Mensonge.

    Enfance. Le mont Kemmel est mon jardin. Je grimpe jusqu’à la table d’orientation, m’installe sur un banc vermoulu, sors une tablette de chocolat de la poche de ma veste et, dos à la Belgique, regarde la France. 156 mètres. Le mont offre une vue exceptionnelle sur la plaine de Flandre occidentale. Plus de cinq mille soldats français morts, ici, pendant la « Grande Guerre ». La plupart non identifiés, enterrés dans une fosse commune. Une obélisque représente la déesse romaine de la victoire. Les gens du coin l’appellent « L’Ange triste ». Pendant la guerre froide, on a construit là un bunker souterrain au cas où les Soviétiques envahiraient le secteur.
    Sur les flancs du mont, Dranouter. Patelin à quelques kilomètres de Bailleul et d’Ypres. Ici, on parle flamand, on vit au vert et au calme. Sauf en août. Au coeur de l’été, Dranouter, sept cents habitants, hameau de la commune de Heuvelland, devient le temple de la musique folk et accueille un des plus anciens festivals de Belgique. Cinquante mille personnes affluent de l’Europe entière pour écouter en plein air des groupes belges, allemands, italiens, maliens… Ali Farka Touré, Cesaria Evora, Joan Baez, Gotan Project ont, en leur temps, fait le déplacement.

    Au bout de l’allée mal entretenue, derrière les branches des platanes, l’austère bâtisse de briques noircies par les années. Quelques carreaux de céramique de couleurs vives sous les fenêtres du deuxième étage apportent quand même un peu de lumière à ce qui fut une école.
    Je gare la voiture. Sur le petit parking, une Citroën que je ne suis pas certain de reconnaitre. La porte de la demeure s’ouvre sur une femme en fauteuil. Ma mère.
    Elle m’avait prévenu mais je suis choqué. Châle noir décoré de broderies bleues, épaisse chevelure blanche ramassée en un gros chignon, elle m’observe grimper les marches du perron.
    « Antoine, tu aurais au moins pu me téléphoner en chemin pour me donner ton heure d’arrivée ! J’aurais eu le temps de me préparer ! ». Cassé par les trois heures de route depuis Paris au volant du 4X4, j’ajuste ma tenue. Je serre délicatement la main osseuse que me tend ma mère. Jamais, depuis que j’ai eu l’âge d’aller seul à l’école, je ne me suis senti autorisé à l’embrasser. Une accolade est acceptée en cas d’événement exceptionnel. Et je la vouvoie, comme le faisais avec mon institutrice.
    Bonjour maman ! Vous êtes très élégante comme cela, rassurez-vous ! A qui est cette voiture là ?
    Oh, c’est celle du docteur Gerbert. Je crois qu’il va finir par loger ici… Viens, on va s’installer au salon !
    Ma mère, Marguerite Crommelynck, est grande. Port de tête de statue grecque, regard vif, une autorité naturelle. Il n’y a pas si longtemps sa démarche était encore ample et assurée, aussi je réalise à quel point la maladie a fait son chemin.

    Je n’ose pas lui proposer de pousser le fauteuil et pénètre à sa suite dans le sombre couloir du rez-de-chaussée. Même s’ils m’ont vu grandir, jamais je ne me suis senti chez moi dans ces murs. C’est la maison de ma mère. Son château-fort. Au passage, je remarque que, dans la niche au-dessus de la porte, la statuette du saint protecteur qui était là depuis toujours a disparu. La maison était au XIXème siècle et jusqu’en 1939, une école catholique pour les enfants des bonnes familles du coin. Le directeur, un religieux bien sûr, habitait à l’étage, ainsi que deux ou trois des enseignants. On raconte aussi qu’une femme d’entretien logeait là, ce qui évidemment a alimenté les commérages pendant des années.
    Le père de Marguerite – mon grand-père – a acheté cette maison pour une bouchée de pain en 1946. Elle était à l’abandon et très mal en point. L’évêché, propriétaire jusque-là, n’avait plus les moyens de l’entretenir et Hubert Crommelynck, avait engagé d’importants travaux de rénovation. Sa famille maternelle était originaire de Gand, mais il était né à Neuve-Eglise – ici on dit Nieuwkerke – le village voisin de Dranouter et il était attaché à ce territoire. Il voulait offrir un petit palais, comme il disait, à son épouse, ma grand-mère Adèle. De santé fragile, elle est morte avant ma naissance.
    Ma mère, née en 1950, a vécu ici jusqu’à ses douze ans, avant d’intégrer un pensionnat de jeunes filles à Armentières. Ses parents, quoique Flamands, étaient très francophiles et voulaient qu’elle devienne francophone. Mais ils préféraient l’envoyer en France plutôt qu’à Bruxelles. Après l’obtention de son baccalauréat, elle est partie à Paris et s’est inscrite en faculté de lettres avant de commencer à travailler dans une librairie du boulevard Saint-Germain. Quelques années plus tard, elle a fait la connaissance de mon père, Olivier Motte, un diplomate français, qu’elle a épousé en 1978, sans pour autant adopter le patronyme de son mari. Elle voulait rester une Crommelynck. Je suis né un an plus tard.

    Rare confidence de Marguerite, il y a des années. Après son mariage elle a décidé de ne pas suivre mon père au gré de ses affectations à l’étranger. « J’avais besoin de mon indépendance et je n’avais pas envie de jouer les maîtresses de maison au service de mon mari et de ses invités. J’ai expliqué tout cela à ton père. Il était bien suffisant qu’il me rende visite, entre ses séjours sous d’autres cieux et ses mondanités parisiennes ». Alors, elle est retournée à Dranouter pour s’installer, avec moi, dans la demeure familiale du Mont Kemmel. Son père lui avait légué La Grande Maison et quand Marguerite y a emménagé, il a vécu quelque temps au dernier étage avant de se retirer dans une maison du village. Il est décédé il y a presque dix ans. J’aimais beaucoup mon grand-père. Hubert Crommelynck, notaire un peu austère, était un homme droit que je voyais rarement mais qui m’accordait toujours beaucoup d’attention. 

    A cette époque, pour les villageois du secteur, Marguerite est devenue « la Crommelynck ». Au début du vingtième siècle, une autre Marguerite a vécu ses premières années d’enfance à dix kilomètres de là. Au Mont Noir. Plus tard elle écrira Archives du Nord, Mémoires d’Hadrien ou Souvenirs pieux. La villa de sa famille accueille désormais en résidence des écrivains européens. A un kilomètre, à Saint-Jans Cappel, un musée consacré à l’écrivaine a été inauguré en 1985. Un an plus tard, Marguerite Yourcenar est venue le visiter. L’autre Marguerite, celle du Mont Kemmel, était présente lors de cet événement. Ma mère jure que toutes deux se sont croisées et ont échangé quelques mots.
    En 1991, mon père, qui était depuis peu directeur Moyen-Orient au Quai d’Orsay, meurt dans un accident de la route. Veuve, Marguerite, se retranche alors plus que jamais dans la solitude de sa propriété du Mont Kemmel, loin des regards, à l’abri des potins. J’ai douze ans. Sans me consulter, elle me trouve une place en internat près de Paris. Je ne sais pas encore qu’au même âge elle a, elle aussi, intégré un pensionnat. Je ne rentre à la maison que pour les vacances de Noël, de Pâques et d’été. Je n’ai jusque-là jamais passé beaucoup de temps avec mon père, et désormais ma mère me tient à l’écart.
    A vingt-deux ans, j’annonce à Marguerite qu’au terme de mon classique parcours d’étudiant en sciences politiques, j’ai l’intention de devenir diplomate. J’ai cru qu’elle allait me faire part de sa désapprobation. Mais elle a choisi un autre biais. « Tu veux donc suivre les pas de ton père. Il est mort trop jeune pour faire une brillante carrière. Alors c’est toi qui va devoir prendre la relève. Je te souhaite de réussir, Antoine ».
    Depuis un an, je suis numéro deux de l’ambassade de France au Vietnam. A dix mille kilomètres de Paris et du Mont Kemmel. Auparavant, j’ai été en poste à Bucarest, à Riga et à Sofia. Premier secrétaire dans les deux premiers cas puis conseiller technique auprès du président de la république bulgare. A quarante-six ans, c’est un parcours plutôt quelconque qui me donne peu de chance d’être nommé ambassadeur un jour, malgré les espoirs de ma mère.

    Au bout du long couloir, l’escalier de chêne massif me fait signe. J’aimerais monter à l’étage, respirer l’odeur de mon ancienne chambre, mais je sens que Marguerite veut me garder à portée de vue. Je voudrais fureter dans le bureau où les archives de mon père sont stockées depuis son décès. A dix-sept ou dix-huit ans, j’ai ouvert un carton et une série de carnets avait retenu mon attention. Quelques passages lus en diagonale m’ont laissé entrevoir certaines activités de mon père. J’étais intrigué , mais j’avais gardé mes questions pour moi.
    L’an dernier, alors que j’allais prendre mes fonctions à Hanoi, ma mère m’annonce être atteinte d’un cancer des os. « La meilleure chose pour moi, me dit-elle ce jour-là, est que tu fasses ton devoir ». Il était évident que pour elle « faire mon devoir » consistait à assurer ma mission. Choisir de retarder mon départ pour rester près d’elle aurait été perçu comme un signe de faiblesse. Ne pas s’apitoyer, refuser de s’abandonner, se montrer dure à la peine, garder ses distances, sont des traits essentiels de la personnalité de ma mère.
    Aussi, lorsqu’il y a trois mois elle m’appelle au Vietnam pour me demander si je compte lui rendre visite prochainement, je comprends que la situation est mauvaise. Sans lui faire part de mon inquiétude, je réponds que je dois participer à une réunion au Quai d’Orsay et pourrai venir la voir juste après. « Je m’en réjouis, Antoine ! Tu seras peut-être surpris en me voyant, mais je suis désormais en chaise roulante… Les médecins ont dit que c’était pour m’éviter de tomber et de me rompre les os. C’est un peu humiliant, mais à part cela tout va bien, ne t’inquiète pas ! ». Ces mots sonnent comme un signal. Je dois effectuer ce déplacement seul. Dorothée, ma femme, et notre fils, Jack, resteront au Vietnam. Marguerite ne tolèrera pas d’être découverte en état de faiblesse.

    Petit salon, près de la bibliothèque. Dans la pénombre, la silhouette du docteur Gerbert, médecin de la famille depuis une trentaine d’années, enfoncé dans un des fauteuils club rouge vif. Il pose son verre et se lève avec quelques difficultés. « Bonjour Antoine ! Alors, le Vietnam, passionnant ? Mais, je file ! Voici déjà une heure que je fais la causette avec votre mère. Elle a besoin de vous… ». Marguerite fait rouler son fauteuil jusqu’à la fenêtre qui donne sur le parc. J’accompagne le médecin jusqu’au perron. Son regard est éloquent. « Vous avez bien fait de venir, Antoine. La maladie évolue très rapidement. Je pense qu’il faudra bientôt l’hospitaliser, et après… De toutes façons elle refuse catégoriquement tout traitement lourd ». J’aime bien Gerbert. Il ne compte jamais son temps et entretient avec ses patients des liens qui vont bien au-delà des questions de santé. Quand j’étais adolescent, il me tenait des discours enflammés sur la Chine, sur l’Asie qui allait devenir le centre du monde. Comme praticien, il sait trouver les mots qu’il faut pour annoncer de mauvaises nouvelles aux malades ou à leur famille. Avec moi, il sait qu’il n’a pas besoin de tourner autour du pot. Avec ma mère non plus. Il lui a donc certainement tout dit, au cas où lors de ses derniers examens à l’hôpital, les spécialistes, croyant bien faire, seraient restés évasifs. Gerbert se dirige vers sa voiture et m’envoie un signe de la main sans se retourner.

    Retour au salon. Marguerite, recroquevillée dans son fauteuil, whisky en main, regard fixé sur un point invisible devant elle. « Gerbert t’a expliqué la situation. Comme cela nous gagnons du temps ! Sers toi un verre. Anneke nous apportera le repas ici vers 19 heures. Je ne dine plus dans la salle à manger. Je n’ai d’ailleurs plus besoin de toutes ces pièces… Qu’est-ce que tu vas faire de cette maison, Antoine ? ». Anneke est la patronne de l’estaminet De Haas (Le Lièvre), à la sortie du village. Depuis quelques années, elle apporte chaque soir à ma mère le repas qu’elle lui a préparé.
    Malgré son état, Marguerite prend un plaisir malsain à me mettre à l’épreuve. Il me faut faire un pas de côté si je veux l’amener à sortir de sa carapace.
    « Je ne pense pas que vous en ayez conscience, maman, mais je ne me sens pas chez moi ici. Je n’ai vécu dans ces murs que pendant ma petite enfance, et puis vous m’avez rejeté. Oui, je vous choque, mais c’est un fait. Avec mon père, vous avez fait la même chose. Combien de temps avez vous passé avec lui ? Quelques mois tout au plus, entre ses séjours à l’étranger. Vous n’avez accepté de recevoir mon épouse que deux fois et vous connaissez à peine votre petit-fils. Vous vous êtes enfermée ici, vous n’avez quasiment aucun contact avec les gens des environs et maintenant, vous me convoquez à votre chevet. Il est peut-être temps de me donner quelques explications, vous ne croyez pas ? ».

    J’examine l’oeuf de Fabergé rouge et or, à l’abri depuis des années dans une vitrine. Mon arrière-arrière grand-mère maternelle l’aurait reçu en cadeau d’un parent qui se rendait régulièrement à Saint-Petersbourg pour affaires. Ma mère m’a toujours assuré qu’il était authentique mais je n’ai jamais cru à cette fable.
    Marguerite reste silencieuse un moment. Elle encaisse ce que je viens de lui dire. C’est la première fois que je m’adresse à elle aussi franchement. La dernière aussi. De ses bras trop maigres, elle manoeuvre son fauteuil pour venir se placer en face de moi. Malgré sa fatigue, je la sens déterminée. Elle ne m’a pas demandé de venir la voir pour m’arracher des larmes ou des encouragements.
    « Bientôt, je ne serai plus là, Antoine. Dans quelques semaines, quelques mois tout au plus… J’aimerais que tu gardes cette maison et j’ai autre chose à te demander. Mais tu dois d’abord m’écouter. Je suis une solitaire, tu le sais. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de ne pas suivre ton père à l’étranger. A vrai dire, je n’aurais pas du me marier, j’en ai pris conscience trop tard. Tu es arrivé et j’ai essayé d’assurer mon rôle de mère pendant tes premières années. C’était très difficile. Tu allais à l’école du village et quand tu rentrais je devais m’occuper de toi. Mais je n’étais pas une mère aimante, je ne sentais en moi aucune fibre maternelle. C’est d’ailleurs ce que me reprochaient tes grands-parents paternels. Les Motte… enfermés dans leurs certitudes et leurs conceptions rétrogrades. Heureusement, ils vivaient loin et tu ne les voyais presque jamais. Ton père était très peu présent et me laissait prendre les décisions qui te concernaient. Lorsque tu as terminé l’école primaire, j’ai pensé qu’il valait mieux que tu fasses ton chemin seul. C’est pourquoi je t’ai envoyé à Paris. Ton père venait de mourir et j’avais besoin de m’isoler ici. Après tout, lorsque j’avais ton âge, mes parents aussi m’avaient placée en internat. C’est peut-être une approche très Crommelynck. Mon père pensait que pour avoir une bonne éducation je devais quitter la maison, partir en France… Mais il n’imaginait pas que je reviendrai m’installer ici. ».

    Carillon de la porte d’entrée. Je me lève pour aller ouvrir la porte. Anneke, petite femme rondelette, la cinquantaine, me dévisage en souriant. « Ah, Antoine ! Je suis contente de vous voir… Votre mère m’avait annoncé votre arrivée aujourd’hui. Elle vous attendait impatiemment, vous savez… Et puis, elle ne veut pas se soigner. Je suis très inquiète… ».
    Anneke trottine jusqu’à la cuisine et dépose deux sacs d’où s’échappe le parfum d’un plat mijoté. «Carbonnade flamande et écrasé de pommes de terre ! Je me suis dit que vous aimeriez retrouver la cuisine du pays. J’ai mis beaucoup de pain d’épices ! ». Elle passe une tête par la porte du salon pour saluer ma mère avant de repartir discrètement, consciente d’avoir interrompu notre conversation. « Bon courage, Antoine… » souffle t-elle avant de disparaitre.
    Je dispose assiettes et couverts sur un plateau et apporte la carbonnade au salon. Je suis affamé ce qui, sans surprise, n’est pas le cas de Marguerite. Elle s’éloigne un peu de la table et me regarde manger.
    « Cette maison existe grâce à ton grand-père, Antoine. J’espère qu’elle restera la maison de la famille. Cela peut te surprendre mais j’ai bien conscience que nous sommes une famille et j’aimerais que mon petit-fils qui ne me connait quasiment pas découvre un jour ces murs où tu as vécu enfant. Lorsque je serai partie, il pourrait passer des vacances ici, apporter de la vie, créer des souvenirs. Lorsque tu monteras là-haut tout à l’heure, tu verras que ta chambre n’a pas changé, mais j’ai installé aussi une grande chambre pour vous accueillir, toi et ta femme. J’ai fait aussi transformer l’ancien dressing, et c’est maintenant une très jolie chambre pour Jack. Tu vois, même si je me comporte comme une vieille folle, je pense aussi à vous. Il est important que La Grande Maison reste vivante et que les gens du coin continuent de parler de la maison des Crommelynck. »

    Marguerite souffre et s’affaisse doucement, prisonnière de son fauteuil. Par moment, sa voix n’est plus qu’un souffle. Accroché à ses paroles, je m’efforce de ne rien faire qui pourrait l’interrompre. Je suis devant ma mère comme devant une étrangère. Elle me parle comme elle ne l’a jamais fait. Je croyais l’avoir bousculée en lui parlant sans détour, mais c’est moi qui suis bouleversé par cette vérité qu’elle exprime enfin, touché aussi de voir ses défenses soudain tomber. Est-ce parce qu’elle sait sa fin proche ?


    – Maman, pourquoi tenez-vous autant à cette maison ? Pourquoi comptez vous sur moi ?
    – Parce que je ne veux pas que les Crommelynck disparaissent, Antoine. J’aimerais beaucoup que tu prennes mon nom, ou au moins que tu revendiques celui de Motte-Crommelynck. Ton fils serait ainsi un Crommelynck… Mon père, en achetant cette maison, a voulu planter notre drapeau sur le Mont Kemmel. Il en était fier. Il était né à quelques pas d’ici parce sa mère avait été chassée par sa famille qui habitait Gand. Je ne t’en ai jamais parlé. Elle avait fauté, comme on disait bêtement, avec un homme de Neuve-Eglise et s’était installée chez lui. Il s’appelait Joseph Crommelynck. Ton arrière grand-père. Et figure toi qu’il a été élève ici même, peut-être dans cette pièce ! Tu comprends maintenant pourquoi ton père a voulu acheter cette maison après la guerre. Tu trouveras dans mes papiers les documents qui t’expliqueront tout cela, il y a aussi de vieilles photos. Et, cela va te surprendre, mais moi aussi j’ai beaucoup agi pour le rayonnement de notre nom. Tu ne le sais pas, mais lorsque tu étais en internat à Paris, j’ai régulièrement reçu ici des familles du coin, curieuses de voir les murs de l’école où avaient étudié leurs aïeux.

    Tombée du jour. Ma mère éclaire un pan de mon histoire familiale dont j’ignorais tout. Pendant mon enfance et mon adolescence, les silences de Marguerite sont restés autant de portes fermées et il y a des questions que je n’ai pas su poser. Une fois adulte, mon identité s’est forgée autour de ces blancs et pointillés.
    Vibration au fond de ma poche. « Est-ce que tu es arrivé chez ta mère ? Cela se passe comment ? ». La nuit était déjà bien avancée au Vietnam. Je réponds rapidement à ma femme. « Oui, tout se passe bien. Je t’appelle demain pour te raconter. Bisous ! ».
    Ma mère attend que je range l’appareil. Elle n’a pas de téléphone portable ou d’ordinateur. « C’est inutile ! La poste, le courrier et le téléphone noir sur le guéridon… C’est bien suffisant. De toutes façons, on ne m’appelle presque jamais et il n’y a que toi qui m’envoie une lettre trois ou quatre fois par an ».
    J’allais proposer à Marguerite de poursuivre cette discussion le lendemain matin afin qu’elle puisse se reposer, mais, après avoir pioché un peu de purée dans son assiette, elle lève la main pour m’intimer le silence.
    « J’ ai encore une chose à te demander. Je voudrais que tu écrives un livre, Antoine. Ce serait une façon de laisser une trace. Je sais que tu en es capable. Pour tout te dire j’aimerais que tu racontes des histoires de diplomates, des histoires vraies ou pas, mais qui apporteront un éclairage sur ton métier, et sur celui de ton père. Après tout, je ne sais pas grand chose de ton univers. Ton père ne m’en a jamais beaucoup parlé et, à l’époque, cela ne m’intéressait pas vraiment. Aussi, je serai ta première lectrice. Et ce sera le livre d’un Crommelynck… ».
    Marguerite, les yeux fiévreux, reprend vie comme si l’évocation de ce projet l’aidait à combattre la maladie. Incrédule, je ne peux que l’écouter.
    « Je suis certaine que tu as des histoires à raconter. Tu vois du pays, tu rencontres des gens très différents, tu vis des situations qui parfois sortent de l’ordinaire… Il y a là matière à un livre ! Tu dois me trouver folle de te demander cela… Vois le comme le dernier caprice de ta mère. Après tout, je ne t’ai jamais demandé grand-chose. Je partirai plus légère si je sais qu’un livre de toi, mon fils, va paraître. Mais, avant l’édition proprement dite, tu peux m’envoyer ton travail en cours. J’ai pensé aussi que cette maison pourrait accueillir en résidence des diplomates écrivains. Une sorte d’annexe de la Villa Marguerite Yourcenar. Tu pourrais l’appeler la Maison Marguerite Crommelynck…. ».
    Portée par une douce transe, ma mère continue à me parler de son espoir de me voir m’installer en littérature. A l’entendre, le livre qu’elle me supplie d’écrire connaîtra un immense succès. Elle me retient encore près d’une heure avant d’accepter de se retirer dans sa chambre aménagée au rez-de-chaussée. Sa volonté de femme qui, jusqu’au bout, veut tout contrôler, dessine mon avenir. Je suis inquiet. Et subjugué.

  • Entre ici, petit homme !

    Bucarest, Maison de la Presse Libre – Photo © Marc Capelle

    A Bucarest, le bâtiment impressionne par sa taille et son apparence. A sa seule vue, on comprend qu’il s’agit d’un lieu de pouvoir stalinien. A Varsovie, à Moscou, à Prague, à Riga, on trouve des immeubles d’architecture similaire.

    Dans son passionnant roman « Situation provisoire », Gabriela Adamesteanu, écrivaine roumaine de premier plan, le désigne sous le terme d’Edifice. Construit en 1952, il accueillait chaque jour pendant la période communiste, les technocrates qui travaillaient au service de la culture officielle. Il abritait aussi le siège et l’imprimerie du quotidien Scînteia (L’Etincelle), organe du parti communiste roumain, ainsi que plusieurs autres publications. A l’époque, le bâtiment s’appelait d’ailleurs Casa Scînteii (La Maison de l’étincelle).

    Face à lui se dressait une immense statue de Lénine, déboulonnée après la chute du régime (décembre 1989) et parquée derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia, près de Bucarest.

    Précision pour ceux qui ne connaissent pas la ville : cet immeuble, rebaptisé Maison de la Presse Libre en 1990, ne doit pas être confondu avec la Maison du Peuple, bâtiment autrement plus grand et plus fou (le plus grand bâtiment du monde après le Pentagone, dit-on), construit pour satisfaire la mégalomanie de Nicolae Ceausescu.

    En 1990, je me suis rendu à quelques reprises dans cet édifice aux très longs couloirs sombres. J’en garde une image en noir et blanc, fascinante et effrayante. A l’époque j’avais rencontré dans son bureau encombré de documents, Petre Mihai Bacanu, petit homme à moustache et aux yeux vifs, directeur du quotidien Romania Libera, alors principal journal indépendant qui, déjà, s’opposait au nouveau pouvoir accusé d’avoir volé la « révolution » au peuple roumain pour installer encore largement teinté de communisme. Bacanu souhaitait que la France l’aide à acquérir une nouvelle rotative pour ne plus dépendre de la vieille imprimerie d’Etat en service dans les sous-sols du bâtiment.

    Lorsque l’on quitte Bucarest en direction de l’aéroport, ou pour prendre la route vers le centre et le nord du pays, on passe devant cet immeuble conçu pour intimider. Témoin des heures sombres de l’histoire roumaine, il renvoie à la vie de ces hommes et ces femmes qui, autrefois, venaient là pour travailler. Certains espéraient y gravir les échelons d’une carrière au gré des intrigues du pouvoir, d’autres faisaient simplement leur boulot en essayant de se compromettre le moins possible. Est-ce que, en pointant chaque matin, tous avaient l’impression que la machine pouvait les broyer sans bruit et sans laisser de traces ?

    Bucarest – Statut de Lénine, derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia – Photo © Marc Capelle

  • Nos années romantiques

    Bucarest, 1990 – Pendant des mois, les Roumains (beaucoup d’étudiants) ont occupé la place de l’Université pour protester contre le nouveau pouvoir accusé de n’être constitué que d’anciens communistes.
    Photo © Marc Capelle

    En 1991 ou 1992, alors que je vivais à Bucarest, j’ai proposé trois ou quatre articles consacrés au paysage médiatique roumain à la revue 22 (en référence au 22 décembre 1989, date de la chute du régime de Ceausescu). Dans une Roumanie en plein bouleversement post-Ceausescu, cet hebdomadaire était vite devenu une référence pour ses analyses politiques et, notamment, ses tribunes d’intellectuels (à noter : 22 existe toujours en version numérique : https://revista22.ro/) . Gabriela Adamesteanu, directrice de la rédaction, m’avait très aimablement reçu et avait accepté mes papiers.


    Les années ont passé et Gabriela Adamesteanu est aujourd’hui une figure essentielle de la vie littéraire roumaine. Bon nombre de ses livres, des essais et des romans, sont traduits en français, parmi lesquels Une matinée perdue (Gallimard) et Situation provisoire (Gallimard).


    Je viens d’achever la lecture de l’un d’entre eux: Les années romantiques, paru en France en 2019 aux éditions Non Lieu, et je suis très reconnaissant à son autrice de me l’avoir envoyé car il m’a permis de me replonger dans l’atmosphère de la Roumanie des années 1990 dont je m’étais éloigné. Au fil des pages, j’ai retrouvé des noms oubliés, des séquences effacées de ma mémoire.

    Ce livre apporte, notamment, un témoignage très documenté et sans complaisance sur ce que pouvait être la condition des écrivains et des éditeurs sous le régime communiste roumain. Peut-on écrire sous une dictature ? Que peut-on écrire ? Que peut-on publier ? Comment peut-on, parfois, piéger les censeurs ? Comment peut-on travailler dans le domaine culturel sans se compromettre ? Gabriela Adamesteanu raconte ses années de travail dans une maison d’édition nécessairement officielle, avant 1989. Des années passées notamment à rédiger des fiches biographiques d’auteurs destinés à figurer dans les dictionnaires. Des années aussi où, tout en commençant à écrire, elle s’est efforcée de garder ses distances pour ne pas devenir une autrice du régime.


    Puis, viendront les folles heures de décembre 1989, le renversement de Ceausescu, et ce que l’on a appelé la révolution, voire la télé-révolution roumaine, avant que l’on comprenne qu’il s’agissait plutôt d’un coup d’Etat fomenté, avec l’aval de Moscou, par ceux qui allaient rester au pouvoir pendant plusieurs années, à commencer par le président Ion Iliescu.

    Pour Gabriela Adamesteanu, pour les Roumains, une nouvelle ère commence. Un saut dans l’inconnu par bien des aspects, un espoir immense et, pour beaucoup, une volonté de se rendre utile, une envie de participer à la construction d’une société libre. Ce sont les « années romantiques ». Pendant quinze ans, Gabriela Adamesteanu va diriger 22 et découvrir ce qu’est le journalisme, ou plus précisément ce que la plupart des intellectuels roumains entendent par journalisme. Ici, j’ai retrouvé avec délices les discussions de mes années bucarestoises. Pour ces intellectuels, écrire dans le journal, c’était (c’est peut-être toujours) être journaliste. De fait, il s’agit d’un journalisme politique et littéraire, un journalisme d’idées et de combat. C’était parfaitement compréhensible à l’époque où les débats étaient extrêmement nombreux et souvent très vifs. Ainsi un écrivain pouvait être qualifié de journaliste s’il écrivait régulièrement pour un journal. Ces intellectuels jouaient un rôle important dans la nouvelle société et le livre n’était pas toujours le meilleur outil pour toucher rapidement un large public. Sans parler des comptes à régler avec ceux qui s’étaient compromis sous l’ancien régime. Les années romantiques restituent fort bien cette atmosphère que j’avais un peu oubliée.

    Cette période d’ouverture va aussi permettre à Gabriela Adamesteanu de commencer à voyager. Elle raconte fort bien ce qu’une résidence de trois mois aux Etats-Unis lui aura apporté, sur le plan littéraire et journalistique, et sur le plan personnel aussi bien sûr. D’autres résidences suivront, notamment un séjour à la Maison Marguerite Yourcenar dans le Nord, où elle a travaillé sur le manuscrit des années romantiques.

    Avoir vécu cette période post-révolutionnaire m’a beaucoup appris. J’avais une trentaine d’années et n’avais jusque-là qu’une connaissance livresque, scolaire, de ce que pouvait signifier « vivre sous une dictature communiste ». Je découvrais la Roumanie et, plus largement les pays de l’Est (aujourd’hui, certains préfèrent parler d’Europe centrale et orientale, pour la distinguer des pays autrefois membres de l’URSS). J’avais sous les yeux un peuple qui découvrait la liberté et qui essayait de se forger un chemin dans ce nouveau monde dont il ignorait encore les règles. En ce début des années 1990, il y avait beaucoup d’enthousiasme, des illusions, un peu de peur aussi. Le désenchantement viendrait plus tard (j’évoque cette période dans mon livre Jours tranquilles à l’Est). Etranger, mais plongé dans ce chaudron, j’avais l’impression de participer un peu à cette histoire en marche. Pour moi aussi, ces années étaient romantiques.

    En 2025, la Roumanie fait de nouveau les titres de l’actualité en raison de l’annulation puis le report (4 et 18 mai 2025) de l’élection présidentielle suite à des manipulations russes, via les réseaux sociaux, qui avaient propulsé un inconnu, candidat d’extrême-droite, pro-Poutine, en tête du premier tour de l’élection. Plus largement, avec la guerre en Ukraine et la politique impérialiste de Vladimir Poutine, cette partie de l’Europe est au centre de toutes les attentions. De toutes les peurs aussi. Les temps ne sont plus au romantisme, mais bien davantage à la brutalité et à l’incertitude.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’attends la prochaine étape.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026