
Au fond du tiroir, six ou sept minuscules boites rondes et rouges aux allures de bonbons. Il en prend une pour l’examiner de plus près. Des caractères chinois, le dessin d’un tigre bondissant et la mention « Tiger balm ». Il n’avait encore jamais vu de baume du Tigre. La boite est ancienne et s’ouvre difficilement. Une pâte sèche et jaunâtre dégage une désagréable odeur de camphre. Le baume a déjà été utilisé.
Les murs du salon sont tapissés d’anciennes photographies soigneusement encadrées. Des dames au regard sévère en robe et chapeau, des paysages de montagne, le même couple endimanché sur quelques photos. Sur l’une d’entre elles l’homme se tient fièrement devant un cheval sur lequel la femme – son épouse sans doute – vêtue d’une longue jupe blanche, est assise en amazone. Plusieurs portraits de militaires dans des uniformes du début du vingtième siècle.
Dans la petite cuisine trop sombre, une vaisselle kitch et multicolore sommeille dans les armoires et une argenterie usagée encombre l’évier au bord duquel deux ou trois cafards s’agitent inutilement.
Besoin de respirer. Il va ouvrir la grande fenêtre avec vue imprenable sur la cathédrale Nevski. Pouvoir habiter au coeur de Sofia est une chance, il en a conscience. Sur la place, quatre étages plus bas, quelques vendeurs d’icônes attendent les rares touristes. Deux gamins jouent au foot en criant à tue-tête.
Il regrette malgré tout d’avoir accepté trop vite la proposition de son ami Ludmil. « C’est un appartement très sympa. Il est inoccupé depuis la mort de la propriétaire il y a quelques années. C’était ma tante, elle était prof à l’Université. L’appartement est meublé, c’est un peu ancien, mais tu t’habitueras. Pour un séjour de six mois, c’est parfait ! ».
Mais, non, ce n’est pas parfait. Il est très heureux d’être arrivé en Bulgarie mais il ne restera pas dans ce logement. L’appartement n’est pas seulement meublé. Il est plein de la vie d’une autre et l’idée lui en est insupportable. Les bougies consumées sur les étagères, les centaines de livres en cyrillique de la bibliothèque, la petite icône de Saint-Georges terrassant le dragon sur le mur au-dessus du lit, les documents, les cahiers, les vieux classeurs empilés sur le bureau, et sur le parquet du salon ce kilim en trop mauvais état pour que l’on puisse encore le piétiner. Il n’y a pas de télévision dans l’appartement. Un vieux téléphone noir en bakélite trône sur un radiateur mais la ligne est coupée. L’âme, les idées, le souffle de cette inconnue circulent dans chaque pièce, jusque dans le cagibi de l’entrée où il a trouvé des chaussures de mauvais cuir et un élégant parapluie. Et ce n’est pas l’édition ancienne et en français des Misérables oubliée sur un des fauteuils crapauds qui le fera changer d’avis. Pas question de partager sa vie avec un fantôme.

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