
Planté devant les immenses baies vitrées du terminal 2E de l’aéroport Charles de Gaulle, Joseph assiste au spectacle, l’oeil inquiet. Autour des avions, des véhicules chargent et déchargent les bagages, d’autres font le plein de carburant. Des passagers empruntent la passerelle pour embarquer. Un peu plus loin, un Airbus quitte son parking pour se diriger vers la piste. L’avion de Joseph décolle dans près de quatre heures. Il est arrivé le premier à l’enregistrement du vol Air France Paris/Washington. C’est la première fois qu’il prend l’avion et il n’en mène pas large.
A 53 ans, Joseph Fournier, gardien de phare depuis près de trente ans, veut présenter sa candidature à la NASA. L’affaire prête à sourire, mais Joseph est très sérieux. Depuis qu’il sait que les Etats-Unis prévoient d’installer une station permanente sur la Lune, il considère que son heure est venue.
Il faut dire que Joseph a eu le temps de préparer son projet. Comme gardien de phare, il avait le choix entre fabriquer des petits bateaux glissés dans des bouteilles pour occuper ses journées et ses longues soirées, ou lire. Il a choisi les livres et internet pour s’informer. Au phare des Roches-Douvres ou en haut de celui d’Ar Men, au large de l’île de Sein, il a pendant des années consacré de longues heures à l’étude du ciel, des étoiles, des planètes et de l’aventure spatiale. « Si j’avais pu faire des études, je serais devenu astronaute » a t-il expliqué à un journaliste de France 3 venu l’interroger sur son métier de gardien de phare.
Depuis plus d’un an, pendant ses périodes de permanence au phare (quatorze jours « en haut’, pour huit jours à terre), il a conçu et rédigé le plan qui lui trottait dans la tête. « L’idée est assez simple » a t-il plusieurs fois expliqué à ses deux copains les plus proches, marins bretons et vieux garçons comme lui. « Si les Américains veulent installer une base permanente là-haut, il leur faudra un gardien, une sorte de concierge si vous préférez, pour accueillir les équipages qui vont se relayer, et pour entretenir les locaux et le matériel. Il faut être rigoureux et ne pas craindre la solitude. Bref, c’est un job pour moi. Bien sûr, il faudra former une équipe pour que l’on puisse se relayer, tous les trois mois par exemple. Je me chargerai de recruter et de former les autres ». André et Gérard souriaient gentiment lorsque Joseph leur racontait tout cela, ils se disaient qu’il était un peu fêlé mais ne voulaient pas le contrarier.
C’est ainsi que Joseph Fournier a accouché du projet de vingt-cinq pages traduites en anglais par Mistral AI, qu’il a décidé d’apporter en mains propres à un responsable de la NASA. Il ne sait pas encore lequel, mais il avisera sur place. Il a en tout cas renoncé à envoyer sa candidature par courrier. « Il faut qu’ils me voient. Je vais les impressionner ». Joseph est sûr de lui. Il ne parle pas anglais, mais peu importe. Avec son physique de loup de mer, sa barbe blanche taillée façon sapeur de la Légion, son costume de tweed à la coupe impeccable, il ne craint rien. « Quand ils me verront et qu’ils liront mon topo, ils iront chercher un interprète ».
Dans quelques heures, Joseph embarque. Au départ il pensait se rendre à Houston, mais il a compris que là-bas on ne trouve que le Centre de contrôle des missions. Joseph veut être reçu au siège de la NASA, à Washington. Bien sûr il n’a pas rendez-vous, mais il est bien décidé à patienter sur le trottoir le temps nécessaire.
Joseph, gardien de phare et bientôt de Lune, sait qu’il peut croire à sa bonne étoile.
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