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  • Le vieil homme et Andrei

    L’image d’Andrei ce matin. Pas l’image en vrai. Pas une photo. J’ai perdu toutes les photos de cette époque là. Juste l’apparition d’Andrei dans un coin de ma tête, ou de mon écran. Ou dans la rue. C’était il y a longtemps, Andrei. A Bucarest, en 1990. Il était fantasque. Pourquoi «était» d’ailleurs. Il vit peut-être toujours. Tu es là, Andrei ? Un jour il rigolait, le lendemain il était au trente-sixième dessous. Il était médecin aussi. Un vrai toubib, mal rasé, débraillé, mais avec blouse blanche et stéthoscope. Il m’a raconté mille histoires drôles, des histoires juives souvent. Pendant des semaines, il m’a initié à Bucarest où je venais de m’installer. A son Bucarest. Marié autrefois à une actrice célèbre, il connaissait tout le petit monde de la culture. Le pays venait de sortir de la dictature et la parole, partout, se libérait.
    Andrei et ses copains aimaient la fête, mais ils n’avaient pas les moyens d’acheter la viande pour les brochettes. Alors, j’apportais un morceau de bœuf trouvé dans une vague boucherie, et eux s’occupaient du vin. Andrei m’a fait découvrir la tsuica – l’alcool de prune national – et m’a surtout démontré que la palinka, redoutable eau de vie fabriquée par la minorité hongroise, était bien meilleure.
    Grâce à Andrei, j’ai très vite fait la connaissance de quelques gloires du théâtre roumain, en particulier Alexandru Repan et Gheorghe Dinica. Ces deux là maniaient à la perfection la drôlerie et le drame. Cabotins, ils adoraient faire leur numéro, en particulier devant un étranger. C’était une situation étrange : je parlais, je dinais, je buvais en compagnie de ces grands acteurs, mais, fraichement arrivé, je n’avais encore aucune idée de ce qu’ils représentaient sur la scène roumaine. Deux ou trois fois quand même ils ont accepté de tomber le masque pour me parler un peu de leur vie, entre censure, envie d’exil et compromis. Des mois plus tard, j’ai aperçu l’un d’eux, ivre mort, noyé dans son désespoir, à la terrasse d’un restaurant. Tout le monde le reconnaissait et tout le monde faisait mine de ne pas le voir.

    Un matin, Andrei est venu me chercher. « Viens, j’ai une visite à faire ». Nous avons pris un taxi. Andrei n’avait pas de voiture, et moi, pas encore. « Nous allons voir mon père », a soufflé le doc. Après un quart d’heure de trajet, nous sommes arrivés dans un quartier que j’ai du mal à situer trente-cinq ans ans plus tard. Des immeubles masqués par de grands arbres. Pas des blocs de béton tristes et froids comme j’en avais déjà vu beaucoup, mais des résidences plutôt correctes sans être luxueuses. J’ai suivi Andrei et nous nous sommes retrouvés dans un appartement pas très grand mais bien tenu. Enfoncé dans un fauteuil face à une porte-fenêtre, un vieil homme, maigre et fatigué, s’est doucement tourné vers nous. «Papa, je te présente un ami qui vient de France». En français. Andrei a embrassé son père sur le front. Nous ne sommes pas restés longtemps sur place. Le père et le fils se sont peu parlés. Andrei voulait-il simplement s’assurer que tout allait bien ? Ou que je rencontre son père ?
    Dans le taxi du retour, Andrei a lâché quelques informations d’une voix lasse. Son père avait été ministre dans les gouvernements de Petru Groza puis de Gheorghe Gheorghiu-Dej, prédécesseur de Ceausescu. Pas un ministre important, mais ministre quand même. Communiste d’origine hongroise, il avait été emprisonné cinq ans pendant la Seconde guerre mondiale.
    Ce jour là, j’ai eu l’impression qu’Andrei me faisait confiance mais voulait aussi me faire comprendre que rien n’allait être simple dans la Roumanie post-révolutionnaire. Lui-même, ses amis les comédiens, son père, tout le monde avait vécu sous l’ancien régime et tout le monde avait un passé. Les plus jeunes se sentaient peut-être plus libres, plus légitimes aussi pour revendiquer encore plus de liberté. Pour les anciens, la vie était plus lourde.
    Le père d’Andrei est mort en 1995. C’est Wikipedia qui me l’a appris.

  • Un moment de solitude

    Tulcea (Roumanie), 1990 – Il fait très froid en décembre à Tulcea, au bord du delta du Danube, non loin de la Mer Noire. La Roumanie vient de sortir des années Ceausescu, mais les jours sont encore difficiles pour beaucoup. Il faut s’adapter à un nouveau monde.
    À la table d’une cafeteria presque vide, un vieil homme se réchauffe avec un peu de mamaliga (polenta) et un gobelet de thé ou de café . Moment de solitude.

  • Entre ici, petit homme !

    Bucarest, Maison de la Presse Libre – Photo © Marc Capelle

    A Bucarest, le bâtiment impressionne par sa taille et son apparence. A sa seule vue, on comprend qu’il s’agit d’un lieu de pouvoir stalinien. A Varsovie, à Moscou, à Prague, à Riga, on trouve des immeubles d’architecture similaire.

    Dans son passionnant roman « Situation provisoire », Gabriela Adamesteanu, écrivaine roumaine de premier plan, le désigne sous le terme d’Edifice. Construit en 1952, il accueillait chaque jour pendant la période communiste, les technocrates qui travaillaient au service de la culture officielle. Il abritait aussi le siège et l’imprimerie du quotidien Scînteia (L’Etincelle), organe du parti communiste roumain, ainsi que plusieurs autres publications. A l’époque, le bâtiment s’appelait d’ailleurs Casa Scînteii (La Maison de l’étincelle).

    Face à lui se dressait une immense statue de Lénine, déboulonnée après la chute du régime (décembre 1989) et parquée derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia, près de Bucarest.

    Précision pour ceux qui ne connaissent pas la ville : cet immeuble, rebaptisé Maison de la Presse Libre en 1990, ne doit pas être confondu avec la Maison du Peuple, bâtiment autrement plus grand et plus fou (le plus grand bâtiment du monde après le Pentagone, dit-on), construit pour satisfaire la mégalomanie de Nicolae Ceausescu.

    En 1990, je me suis rendu à quelques reprises dans cet édifice aux très longs couloirs sombres. J’en garde une image en noir et blanc, fascinante et effrayante. A l’époque j’avais rencontré dans son bureau encombré de documents, Petre Mihai Bacanu, petit homme à moustache et aux yeux vifs, directeur du quotidien Romania Libera, alors principal journal indépendant qui, déjà, s’opposait au nouveau pouvoir accusé d’avoir volé la « révolution » au peuple roumain pour installer encore largement teinté de communisme. Bacanu souhaitait que la France l’aide à acquérir une nouvelle rotative pour ne plus dépendre de la vieille imprimerie d’Etat en service dans les sous-sols du bâtiment.

    Lorsque l’on quitte Bucarest en direction de l’aéroport, ou pour prendre la route vers le centre et le nord du pays, on passe devant cet immeuble conçu pour intimider. Témoin des heures sombres de l’histoire roumaine, il renvoie à la vie de ces hommes et ces femmes qui, autrefois, venaient là pour travailler. Certains espéraient y gravir les échelons d’une carrière au gré des intrigues du pouvoir, d’autres faisaient simplement leur boulot en essayant de se compromettre le moins possible. Est-ce que, en pointant chaque matin, tous avaient l’impression que la machine pouvait les broyer sans bruit et sans laisser de traces ?

    Bucarest – Statut de Lénine, derrière un mur de l’ancien palais de Mogosoaia – Photo © Marc Capelle

  • Nos années romantiques

    Bucarest, 1990 – Pendant des mois, les Roumains (beaucoup d’étudiants) ont occupé la place de l’Université pour protester contre le nouveau pouvoir accusé de n’être constitué que d’anciens communistes.
    Photo © Marc Capelle

    En 1991 ou 1992, alors que je vivais à Bucarest, j’ai proposé trois ou quatre articles consacrés au paysage médiatique roumain à la revue 22 (en référence au 22 décembre 1989, date de la chute du régime de Ceausescu). Dans une Roumanie en plein bouleversement post-Ceausescu, cet hebdomadaire était vite devenu une référence pour ses analyses politiques et, notamment, ses tribunes d’intellectuels (à noter : 22 existe toujours en version numérique : https://revista22.ro/) . Gabriela Adamesteanu, directrice de la rédaction, m’avait très aimablement reçu et avait accepté mes papiers.


    Les années ont passé et Gabriela Adamesteanu est aujourd’hui une figure essentielle de la vie littéraire roumaine. Bon nombre de ses livres, des essais et des romans, sont traduits en français, parmi lesquels Une matinée perdue (Gallimard) et Situation provisoire (Gallimard).


    Je viens d’achever la lecture de l’un d’entre eux: Les années romantiques, paru en France en 2019 aux éditions Non Lieu, et je suis très reconnaissant à son autrice de me l’avoir envoyé car il m’a permis de me replonger dans l’atmosphère de la Roumanie des années 1990 dont je m’étais éloigné. Au fil des pages, j’ai retrouvé des noms oubliés, des séquences effacées de ma mémoire.

    Ce livre apporte, notamment, un témoignage très documenté et sans complaisance sur ce que pouvait être la condition des écrivains et des éditeurs sous le régime communiste roumain. Peut-on écrire sous une dictature ? Que peut-on écrire ? Que peut-on publier ? Comment peut-on, parfois, piéger les censeurs ? Comment peut-on travailler dans le domaine culturel sans se compromettre ? Gabriela Adamesteanu raconte ses années de travail dans une maison d’édition nécessairement officielle, avant 1989. Des années passées notamment à rédiger des fiches biographiques d’auteurs destinés à figurer dans les dictionnaires. Des années aussi où, tout en commençant à écrire, elle s’est efforcée de garder ses distances pour ne pas devenir une autrice du régime.


    Puis, viendront les folles heures de décembre 1989, le renversement de Ceausescu, et ce que l’on a appelé la révolution, voire la télé-révolution roumaine, avant que l’on comprenne qu’il s’agissait plutôt d’un coup d’Etat fomenté, avec l’aval de Moscou, par ceux qui allaient rester au pouvoir pendant plusieurs années, à commencer par le président Ion Iliescu.

    Pour Gabriela Adamesteanu, pour les Roumains, une nouvelle ère commence. Un saut dans l’inconnu par bien des aspects, un espoir immense et, pour beaucoup, une volonté de se rendre utile, une envie de participer à la construction d’une société libre. Ce sont les « années romantiques ». Pendant quinze ans, Gabriela Adamesteanu va diriger 22 et découvrir ce qu’est le journalisme, ou plus précisément ce que la plupart des intellectuels roumains entendent par journalisme. Ici, j’ai retrouvé avec délices les discussions de mes années bucarestoises. Pour ces intellectuels, écrire dans le journal, c’était (c’est peut-être toujours) être journaliste. De fait, il s’agit d’un journalisme politique et littéraire, un journalisme d’idées et de combat. C’était parfaitement compréhensible à l’époque où les débats étaient extrêmement nombreux et souvent très vifs. Ainsi un écrivain pouvait être qualifié de journaliste s’il écrivait régulièrement pour un journal. Ces intellectuels jouaient un rôle important dans la nouvelle société et le livre n’était pas toujours le meilleur outil pour toucher rapidement un large public. Sans parler des comptes à régler avec ceux qui s’étaient compromis sous l’ancien régime. Les années romantiques restituent fort bien cette atmosphère que j’avais un peu oubliée.

    Cette période d’ouverture va aussi permettre à Gabriela Adamesteanu de commencer à voyager. Elle raconte fort bien ce qu’une résidence de trois mois aux Etats-Unis lui aura apporté, sur le plan littéraire et journalistique, et sur le plan personnel aussi bien sûr. D’autres résidences suivront, notamment un séjour à la Maison Marguerite Yourcenar dans le Nord, où elle a travaillé sur le manuscrit des années romantiques.

    Avoir vécu cette période post-révolutionnaire m’a beaucoup appris. J’avais une trentaine d’années et n’avais jusque-là qu’une connaissance livresque, scolaire, de ce que pouvait signifier « vivre sous une dictature communiste ». Je découvrais la Roumanie et, plus largement les pays de l’Est (aujourd’hui, certains préfèrent parler d’Europe centrale et orientale, pour la distinguer des pays autrefois membres de l’URSS). J’avais sous les yeux un peuple qui découvrait la liberté et qui essayait de se forger un chemin dans ce nouveau monde dont il ignorait encore les règles. En ce début des années 1990, il y avait beaucoup d’enthousiasme, des illusions, un peu de peur aussi. Le désenchantement viendrait plus tard (j’évoque cette période dans mon livre Jours tranquilles à l’Est). Etranger, mais plongé dans ce chaudron, j’avais l’impression de participer un peu à cette histoire en marche. Pour moi aussi, ces années étaient romantiques.

    En 2025, la Roumanie fait de nouveau les titres de l’actualité en raison de l’annulation puis le report (4 et 18 mai 2025) de l’élection présidentielle suite à des manipulations russes, via les réseaux sociaux, qui avaient propulsé un inconnu, candidat d’extrême-droite, pro-Poutine, en tête du premier tour de l’élection. Plus largement, avec la guerre en Ukraine et la politique impérialiste de Vladimir Poutine, cette partie de l’Europe est au centre de toutes les attentions. De toutes les peurs aussi. Les temps ne sont plus au romantisme, mais bien davantage à la brutalité et à l’incertitude.

  • Roumanie, années 1990

    La Roumanie aura été, à partir de 1990, ma porte d’entrée vers l’Est de l’Europe. Sur ces images prises entre 1990 et 1997 : le buste de Lénine, couché contre un mur, en lisière de Bucarest, après son déboulonnage en décembre 1989 ; l’impressionnant bâtiment Casa Scînteii (La Maison de L’Etincelle), rebaptisé Maison de la Presse Libre après la chute du régime Ceausescu ; un train au sud de Bucarest, avec (qui sait ?) le vélo du conducteur pour rentrer chez lui ; un vieil homme dans un café de Tulcea, à l’entrée du delta du Danube ; la Calea Victoriei, une des principales artères de Bucarest.

J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026