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  • Cent ans d’ESJ Li…tude

    Célèbre dans toute la profession : le baby-foot historique de l’ESJ Lille. Récemment l’école en a acquis un nouveau, mais celui-ci est toujours en place (photo © Marc Capelle, 2012)

    1924-2024. L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fêtera ses cent ans cette année. Un livre accompagnera cet anniversaire qui sera officiellement célébré les 8 et 9 novembre 2024.

    J’étais l’un de ses étudiants lorsque l’école était encore logée au 67, boulevard Vauban, dans un hôtel particulier sombre et fatigué, face aux facultés catholiques de Lille dont elle était issue. A partir de 1981, l’école a emménagé dans ses locaux actuels, qu’elle a partagé pendant quelques années avec Sciences Po Lille.

    Pour avoir notamment dirigé l’école et en avoir longtemps piloté les activités internationales, je connais bien cette grande maison. J’ai vécu dans ses murs de grandes joies et de fortes rencontres, de beaux combats, quelques échecs aussi.

    Il ne m’appartient pas d’évoquer l’ESJ Lille de 2024, son fonctionnement, ses réalisations et ses projets. Ses dirigeants, ses équipes, le feront en temps voulu au cours de cette année exceptionnelle. Je fais plutôt valoir ici mon ancienneté (ou mon privilège de boomer, si vous préférez) pour vous livrer ces quelques lignes. Je vais vous épargner mille anecdotes plus ou moins croustillantes et simplement souligner trois points qui, je crois, illustrent l’évolution de l’école, avant de poser une question.

    1. Fin du match Lille/Paris. Longtemps, l’ESJ Lille s’est nourrie d’une forme de compétition avec le Centre de Formation et de Perfectionnement de Paris (CFPJ). La lutte était parfois féroce entre la Parisienne et l’ « école de province », même si elle pouvait relever d’une classique émulation entre deux grandes écoles. L’une, jurait-on, était la mieux placée pour permettre d’entrer dans les rédactions nationales, alors que l’autre avait l’oreille de la presse quotidienne régionale. Concurrence internationale aussi : les deux écoles exportaient leur savoir-faire dans le monde entier et s’efforçaient chaque année de « conquérir » de nouveaux territoires.

    Cette époque est révolue. L’irruption de nouveaux lieux de formation au journalisme, et en particulier la montée en puissance de certaines écoles publiques, a rebattu les cartes. L’ESJ Lille ne se compare plus uniquement à sa cadette parisienne (le CFJ est né en 1946), mais à treize établissements dont la qualité est reconnue par la profession. De fait, la centenaire parvient bon an, mal an, à se maintenir en tête, ou dans le trio de tête, du classement des écoles de journalisme qui n’existait pas autrefois.

    2. L’alternance, gage de diversité sociale. Comme d’autres grandes écoles, l’ESJ Lille a longtemps été accusée d’être élitiste. Il a fallu attendre le début des années 2000 pour qu’elle s’efforce d’élargir son recrutement en vue d’accueillir des promotions plus représentatives de la diversité de la société française. Un premier pas a été franchi avec la création, à Montpellier, d’une antenne de l’ESJ Lille consacrée à la formation en alternance. Cette antenne, devenue ESJ Pro, a, depuis, pris son indépendance et l’ESJ Lille a, de son côté, développé ses propres filières en alternance. La création d’une « classe prépa égalité des chances » aura été une autre décision prise en faveur du renforcement de la diversité sociale des journalistes.

    Cette prise de conscience relativement tardive de la nécessité d’élargir le recrutement peut s’expliquer par le retard des rédactions elles-mêmes en la matière. Rappelons que l’alternance ne fonctionne que si, à côté des lieux de formation, des employeurs s’engagent. Or, contrairement à d’autres secteurs de l’économie, les médias ont mis du temps à admettre que l’alternance n’était pas une formation au rabais.

    Avec les dispositifs qu’elle a mis en place, l’ESJ accueille désormais davantage d’étudiants qui, jusque là, pensaient que les études en journalisme leur étaient inaccessibles, tant pour des raisons économiques que sociales et culturelles.

    3. Une école au service de son territoire. On a pu reprocher à l’ESJ de vivre dans sa bulle. Fière de son succès, forte de son utilité reconnue par la profession, « l’école de Lille », comme on l’appelle parfois, a pu oublier qu’elle était… de Lille. Si elle est née au cœur de la capitale des Flandres, ses étudiants viennent de la France entière mais aussi de l’étranger, et ses diplômés travaillent dans toutes les rédactions. Une école de dimension nationale et internationale donc. Il n’en reste pas moins que, grâce à son implantation lilloise, l’ESJ a beaucoup reçu. C’est, par exemple, à Pierre Mauroy, qu’elle doit d’être installée dans ses locaux actuels, en plein centre ville. Le maire de Lille ne manquait jamais de souligner la notoriété de l’ESJ et souhaitait contribuer à sa mise en valeur. Ce qui était bon pour l’ESJ était bon pour Lille.

    Par la suite, l’ESJ a eu besoin de faire appel à de nombreux partenaires pour accompagner son développement, et pour l’aider à passer des caps économiquement difficiles. Elle doit notamment beaucoup à l’engagement du groupe Centre France. Mais c’est aussi à partir de cette période que des collectivités territoriales, en particulier la Région Hauts-de-France, ont rappelé à l’ESJ qu’elle était une école du Nord et qu’en échange d’un accompagnement financier, on attendait d’elle qu’elle s’implique davantage dans la vie de la région. L’ESJ a pris conscience qu’elle n’était plus seulement une école de journalisme. A cent ans, riche de l’expérience qui est la sienne, elle est désormais une institution et en assume les responsabilités. Sans oublier son coeur de métier, elle avance sur de nouveaux terrains (l’éducation aux médias, par exemple) et vers de nouveaux publics.

    Et enfin, la question ! Une question à la sauce aigre-douce : l’ESJ sera t-elle encore là en 2124 ? Ce n’est pas la solidité de l’école qui devrait nous inquiéter mais celle du journalisme. Parce qu’elle les informe chaque jour, cette profession revendique de former des citoyens éclairés. Mais quelle sera, demain, la place que nous accorderons à l’actualité ? Et à quelle actualité ? Dans cent ans, vivrons-nous encore en démocratie, avec des médias indépendants au sens où nous l’entendons aujourd’hui ? Déjà, dans notre monde en pleine mutation, bien des signaux doivent nous alerter. On observe la prolifération des fake news, les errements des réseaux sociaux, les bouleversements provoqués par l’IA, le développement de la sphère complotiste, la spectacularisation de l’information, la montée en puissance des influenceurs… Certains disent même que ces derniers commencent à remplacer les journalistes. Alors, dans cent ans… Sans doute nous restera t-il au moins la littérature.

    « Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. » (Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude)

    Marc Capelle

  • ESJ Lille : Momo, l’homme du passé composé

    L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à Momo.

    Pour les étrangers à la sphère « esjienne » il faut expliquer que, bien avant les 140 caractères des tweets, Momo a appris à des générations de futurs journalistes à faire des phrases courtes. Sujet, verbe, complément. « Le soleil éclaire la Terre ». Momo a aussi inventé Facebook. Il a en effet écrit des livres dont il a financé l’édition et la diffusion en lançant une souscription. Ses anciens élèves ont tous reçu des courriers leur expliquant sans rire pourquoi il fallait absolument pré-commander le dernier ouvrage du Maître. Les livres étaient imprimés à un millier d’exemplaires environ et Momo affirmait alors connaitre personnellement tous ses lecteurs. C’était, et cela reste, son réseau social, son Facebook. Il a même inventé le financement participatif que jamais il n’accepterait d’appeler crowdfunding.

    Momo – Maurice Deleforge à l’état-civil –  professeur de français, a été directeur des études de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille pendant trente-quatre ans. Pour nous, ses anciens élèves, il est définitivement Momo. J’ai aussi travaillé sous sa houlette à l’époque où j’étais responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ Lille, de 1988 à 1990. Avec un ami et collègue, Bruno Lenormant, j’avais introduit les premiers ordinateurs dans la vénérable institution lilloise. Le soleil éclaire la Terre. Le Macintosh facilite l’édition. A l’époque, Momo n’était pas contre, pas spécialement pour non plus. Lui, son truc, ce sont les mots, les phrases, les accords du participe passé, c’est « donner à voir et donner à entendre ». Quand il était content d’une copie il demandait à son auteur de la lire à haute voix et disait « je biche ! ».

    Parmi les nombreux anciens de l’ESJ qui ont connu les années Momo, il y a forcément les « fans » et les détracteurs. En bonne place parmi ces derniers : ceux qui ont vécu Mai 68 sous Momo. Pendant cette période un peu agitée, ce dernier avait apparemment fort mal accepté que son autorité – voire l’autorité tout court –  soit remise en cause. D’autres, j’en suis, chipotent un peu en constatant que Momo ne cite généralement que des auteurs français (Ah…. ! Charles Peguy !). D’autres enfin, dont je suis également, restent reconnaissants à Maurice Deleforge de leur avoir montré que l’écriture c’est peut-être de l’envie et du talent mais c’est aussi du travail et encore du travail. Je ne dirais pas que Momo m’a appris à écrire (à l’époque, l’école primaire, le collège, le lycée étaient là pour ça), mais je peux dire qu’il m’a encouragé, et à 20 ans je faisais partie de ceux qui en avaient besoin. C’est un peu con peut-être, mais c’est vrai. Aux yeux des plus grincheux, Momo a surtout le gros défaut de ne pas être journaliste. « Vous vous rendez compte : le directeur des études de l’ESJ Lille n’est même pas journaliste ! ». Si on écoute un peu trop ces ayatollahs de la formation au journalisme, l’école de Lille aurait ainsi frôlé la catastrophe pendant des décennies. Rires.

    Il faut rappeler aussi que ces années Momo étaient celles d’une presse en bonne santé. Les journalistes étaient encore sur un petit nuage, les citoyens-lecteurs n’avaient que la bonne vieille poste pour les inonder de commentaires, kiosquier était encore un métier, la presse quotidienne régionale étalait sa bonne fortune. Chaque été, Maurice Deleforge faisait alors, de rédaction en rédaction, le tour de France des stagiaires de l’ESJ. Une autre époque.

    Les plus récentes promotions n’ont pas connu ce Momo qui admet être un homme du passé mais, écrit-il quelque part, « du passé composé ». Elles se demandent sans doute qui peut bien être ce dinosaure à barbe blanche qui, deux fois par an, vient emprunter un ouvrage à la bibliothèque de l’école et saluer les quelques connaissances qu’il a encore dans la place. Je ne croise désormais Momo que de loin en loin. Le temps et la vie ont creusé la distance. Pourtant, après la lecture de « Jours tranquilles à l’Est« , Maurice a pris la peine de m’envoyer une lettre fort gentille, mais sans oublier de me faire remarquer qu’une « mitraillette au point » (coquille page 165) est un instrument bien surprenant. Une vraie lettre, avec une véritable enveloppe et un beau timbre. Dingue.

    Depuis quelques années, Maurice s’est retiré sur les flancs du Mont des Cats.  Il a rassemblé ses recettes et consignes pour les rédacteurs d’aujourd’hui et peut-être de demain dans un ouvrage très personnel, « En français dans le journal » (Editions du Valhermeil). L’Evangile selon Saint Momo. En 1994, il a publié « L’ESJ racontée par des témoins de sa vie » (Ed. ESJ). De fait, c’est surtout une histoire de l’école racontée par Momo. Mais pouvait-il en être autrement ? Ecrire pour raconter. Raconter pour transmettre. S’il n’est certes pas journaliste, Maurice Deleforge reste un infatigable passeur. Sujet, verbe, complément. Momo montre le chemin.

    Marc Capelle

  • ESJ Lille : André, passé trop à l’Est

    L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à André.

    André Mouche a été directeur de l’ESJ de 1980 à 1990. Je l’ai d’abord connu pendant mes études dans la vénérable maison lilloise. Il oeuvrait dans l’ombre d’Hervé Bourges, alors directeur de l’école, puis il lui a succédé. J’ai retrouvé André en 1988 lorsqu’il m’a proposé de devenir responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ. L’homme m’ est apparu à la fois franc et taciturne. Il s’enfermait dans son bureau, des heures, voire des semaines durant. Comme mes collègues, j’ai appris à travailler sans lui. André était là mais il n’était pas là. C’était ainsi.

    Les mois ont passé. Peu à peu, j’ai découvert un André Mouche intelligent, souvent brillant, mais toujours secret. Torturé aussi. A l’extérieur, loin des murs de briques de l’école, André parlait, se confiait un peu, riait et savait offrir son amitié. Rien à voir avec le masque de patron gris et froid qu’il offrait aux heures de bureau et derrière lequel on devinait qu’il luttait.

    En 1990, André s’est rendu en Roumanie pour y effectuer une mission pour le compte du ministère des Affaires étrangères. Il s’agissait d’évaluer la situation des médias roumains juste après la chute de Ceausescu et de jeter les bases d’une coopération franco-roumaine en matière de formation au journalisme. Sans entrer dans les détails, on dira qu’André, fragile, fatigué, a mal vécu son séjour sur place. Sa mission a été interrompue. Comme j’étais moi-même également présent à Bucarest où j’encadrais un groupe d’étudiants de l’ESJ, il m’a fallu organiser le retour en France d’un André déstabilisé par ce pays de l’Est en plein capharnaüm post-communiste. Quelques semaines plus tard je suis retourné à Bucarest pour terminer le travail entamé par André Mouche et créer un jumelage entre l’ESJ Lille et la Faculté de Journalisme de Bucarest. Ce beau programme allait me conduire à m’installer pour trois ans en Roumanie et à entamer un cycle de près de quinze années passionnantes « à l’Est ».

    Ainsi, sans André Mouche mon parcours professionnel aurait été fort différent. J’y pense fréquemment depuis ces années 90 et tout particulièrement en ces jours de fête et de commémoration pour l’ESJ. Après le « pétage de boulons » roumain, André a du quitter son poste de directeur de l’école lilloise. Du jour au lendemain il s’est retrouvé au chômage et – cela ne s’invente pas – c’est à l’ANPE (Agence nationale pour l’Emploi) qu’il a fini par retrouver un travail. Il est mort en 2001, à 58 ans.  Je suis heureux d’avoir partagé quelques-uns de ses bons et de ses mauvais jours.

    Marc Capelle

  • Pourquoi et comment je vais quitter l’ESJ Lille

    Je vais quitter l’Ecole supérieure de journalisme Lille dans quelques mois. Le 7 juin j’ai présenté au conseil d’administration un plan de restructuration de l’ESJ, en vue d’équilibrer ses comptes. Parmi les mesures, j’ai proposé de nommer à la tête de l’école un directeur d’établissement en provenance de l’Université (1). Philippe Minoggio, directeur délégué aux affaires financières, efficace et loyal, avec qui j’ai préparé ce plan, va également quitter l’école. Nous avons proposé que ses responsabilités soient confiées à l’Université. Nos départs sont prévus pour fin 2012. La forme exacte de la nouvelle gouvernance doit maintenant faire l’objet de discussions entre l’ESJ, Lille 3 et l’IEP de Lille. Quatre autres membres de notre équipe sont hélas également concernés par les départs prévus dans ce plan, même si nous avons veillé à limiter au maximum les conséquences sociales de cette nécessaire restructuration. Point essentiel : les moyens alloués à la pédagogie, et donc à la qualité des formations dispensées à l’école, sont toutefois totalement préservés.

    J’avais été nommé directeur de l’ESJ Lille en juin 2011, à l’issue – bien provisoire à vrai dire – de l’une de ces périodes tourmentées dont l’école semble se délecter depuis des lustres. J’avais alors pris la succession de Daniel Deloit. Daniel dont j’avais découvert dès 1991 à Bucarest – où je travaillais alors à la faculté de journalisme et où il était en mission –  la passion pour la radio, pour la formation et pour les autres.

    L’ESJ Lille est une grande école de journalisme. La meilleure de France, dit-on souvent. Une école qui s’attache à transmettre un savoir-faire autant qu’un savoir-être. Une école que je connais particulièrement bien et dont je suis sorti diplômé en 1981. J’ai été responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ, directeur des activités internationales puis, après un détour par Sarajevo et Paris, directeur délégué, puis directeur. Je n’ai rien calculé, je n’ai jamais bâti de plan de carrière. Seules de belles rencontres, l’envie d’être utile et un peu de chance, m’ont placé sur ce chemin.

    Lorsque le président de l’ESJ Lille, Georges Potriquet – homme de dialogue et de convictions –  m’en a confié la direction, l’école souffrait d’un déséquilibre budgétaire. Cette fragilité, d’ordre structurel, ne date pas d’hier et a en particulier pour origine la baisse régulière des ressources provenant de la taxe d’apprentissage versée par les entreprises. Avec l’apparition de nouvelles écoles de journalisme reconnues par la profession, le montant global de la taxe s’en est trouvé morcelé entre davantage d’établissements. Pour survivre, l’ESJ, école sous statut associatif et bénéficiant d’un financement public très faible, a dû au début des années 90, se lancer dans des activités de développement (formation continue, activités internationales) pour générer des ressources à même de financer la formation initiale. Mais, par nature, ces ressources sont aléatoires, si bien que l’école est toujours à la recherche d’un modèle économique stable. Sans l’engagement et l’extraordinaire fidélité du groupe Centre France et le soutien essentiel de la Région Nord – Pas de Calais, l’école n’existerait plus aujourd’hui, il faut le dire.

    Mais l’ESJ Lille doit maintenant franchir une nouvelle étape et se donner les moyens de devenir une école publique à l’horizon 2015. Les écoles françaises de journalisme reconnues par la profession sont désormais publiques dans leur très grande majorité. Rejoindre ce mouvement est dans l’intérêt de l’ESJ et conforme à sa raison d’être depuis toujours. Former des journalistes, ces professionnels de la démocratie (pour reprendre une expression souvent utilisée par Patrick Pépin, l’un de mes prédécesseurs qui m’avait confié la direction des affaires internationales de l’école et à qui je dois certaines des plus belles années de mon parcours professionnel), voilà bien une mission de service public.

    L’ESJ va donc devoir finaliser son intégration dans le secteur public, mais d’autres mutations seront sans doute nécessaires. Ainsi, comme les médias en général, l’école est bien sûr directement concernée par la révolution numérique en marche. Le cursus pédagogique a déjà pris en compte cette réalité. Mais il faudra encore évoluer. Tout le monde est présent sur le Net, tout le monde veut informer et les journalistes sont obligés de se remettre en question. Pour rester une grande école de journalisme, l’ESJ Lille devra diplômer demain des étudiants qui non seulement maitriseront les outils et les techniques professionnelles, mais qui devront également démontrer tous les jours leur valeur ajoutée, en se montrant mieux informés, plus pertinents que les autres dans un ou deux domaines bien identifiés. L’ESJ qui, jusqu’ici, a toujours formé des « journalistes généralistes » (au sein de son cursus principal en tout cas), devra sans doute demain, je le pense en tout cas, former des spécialistes. Du traitement journalistique des questions urbaines ? Des questions environnementales ? Des questions financières ? Il faudra choisir. L’intégration de l’ESJ dans le secteur public, sa participation à la construction de l’Université de Lille, est le bon moment pour remettre à plat son offre de formation. Toutes les écoles de journalisme sérieuses sont capables de former très correctement des journalistes maîtrisant les techniques de base du métier. Les écoles qui, comme l’ESJ Lille, visent l’excellence devront demain se distinguer en formant – y compris en alternance –  des experts, des journalistes à forte spécificité professionnelle et pouvant démontrer chaque jour leur utilité sociale.

    J’aurai vécu à l’ESJ Lille de vrais bonheurs, quelques épreuves aussi. Il faut dire que le label « ESJ Lille » nourrit depuis toujours des ambitions, mais suscite aussi des convoitises et alimente bien des intrigues, bien des petits calculs. Tant pis, tant mieux. Je veux surtout garder le souvenir de moments forts, de projets enthousiasmants et quelques images qui auront jalonné mon parcours dans cette belle maison. L’installation, en 1989, des premiers Macinstosh, et la réalisation par les étudiants du premier magazine en PAO. Le démantèlement de l’imprimerie offset intégrée. La 64ème promotion de l’ESJ plongée, en mai 1990, en pleine Roumanie « post-révolutionnaire ». Les premiers étudiants vietnamiens acueillis à l’ESJ en 1994 et 1995. Le Mur de Berlin reconstitué dans la cour de l’école, en 1996 je crois, par les étudiants pour une fête « Est-Ouest ». L’émotion des journalistes kosovars invités à Lille en 1999. Et, à l’occasion de chaque rentrée, dans la solennité du grand amphithéâtre de l’école, les visages de ces jeunes, français et étrangers, heureux et fiers d’appartenir enfin à la grande famille de l’ESJ et de savoir que cette fois c’est sûr : ils seront journalistes.

    Marc Capelle

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    (1) Additif 27 janvier 2013 – Finalement cette proposition en direction de l’Université ne se concrétisera pas pour l’instant. C’est Pierre Savary, directeur des études, qui a été nommé pour me succéder à la direction,  tout en conservant son poste aux études, ceci afin de rester dans l’économie de notre projet.

    La Voix du Nord : « ESJ : six départs, ultime mesure d’un sauvetage budgétaire »

    Nord-Eclair : « L’équipe de direction de l’ESJ Lille se sacrifie pour sauver la structure« .

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J’ai connu le téléphone en bakélite, les machines à écrire mécaniques, le typomètre et l’écriture manuscrite.

Aujourd’hui, je navigue sur les eaux troubles de notre monde numérique. Et j’ouvre l’oeil.

Contours flous – Textes et photos © Marc Capelle,2012- 2026