Titre provisoire : « La dernière histoire »

Je publie ici le premier chapitre de mon dernier roman en attente d’éditeur. Titre provisoire : « La dernière histoire ». Sortir ce texte de son tiroir pour qu’il prenne l’air lui fera surement du bien. Vous me direz peut-être ce que vous en pensez. J’espère pouvoir vous faire découvrir la suite dès que possible.

La Crommelynck

J’ai repéré la discrète borne frontière sur le bas-côté avant d’engager mon vieux Defender sur la route du mont Kemmel qui, du haut de ses 156 mètres, offre une vue exceptionnelle sur la Flandre occidentale. Ces terres, paisibles aujourd’hui, ont été particulièrement ensanglantées pendant la « Grande Guerre ». Plus de cinq mille soldats français, la plupart non identifiés, sont enterrés ici dans une fosse commune, près de l’obélisque érigée en 1932 et que les gens du coin appellent « L’Ange triste ». Bien des décennies plus tard, pendant la guerre froide, on a construit là un bunker souterrain destiné à commander les opérations militaires en cas d’agression soviétique dans la région. L’endroit est aujourd’hui un musée.
Sur les flancs du mont, Dranouter, patelin belge, est à deux pas de Bailleul et d’Ypres. Ici, on parle flamand et on vit au vert et au calme. Sauf en août : au coeur de l’été, Dranouter, sept cents habitants, hameau de la commune de Heuvelland, devient le temple de la musique folk et accueille un des plus anciens festivals de Belgique. Cinquante mille personnes affluent de l’Europe entière pour écouter en plein air des groupes belges, allemands, italiens, maliens… Des stars comme Ali Farka Touré, Cesaria Evora, Joan Baez, Gotan Project ont, en leur temps, fait le déplacement.

A mi-hauteur, j’ai bifurqué sur la droite pour emprunter un chemin de terre. Sur le vieux panneau de bois planté par mon grand-père, on distinguait à peine l’inscription Het Grote Huis. « La Grande Maison » en flamand. Ma mère m’a répété pendant des années que j’étais ici chez moi. Je n’ai jamais eu cette impression.

Au bout de l’allée mal entretenue, la grande demeure se cachait derrière les branches des platanes. Une maison de briques plutôt sévère. Quelques carreaux de céramique de couleurs vives sous les fenêtres du deuxième étage apportaient quand même un peu de lumière à ce qui fut une école.
J’ai garé la voiture sur le petit parking, à côté d’une Citroën que je n’étais pas certain de reconnaitre. La porte de la demeure s’est ouverte sur une femme en fauteuil. Ma mère. Elle m’avait prévenu mais la découvrir ainsi diminuée m’a choqué. Châle noir décoré de broderies bleues, épaisse chevelure blanche ramassée en un gros chignon, elle m’observait grimper les marches du perron.
« Antoine, tu aurais au moins pu me téléphoner en chemin pour me donner ton heure d’arrivée ! J’aurais eu le temps de me préparer ! ». Fourbu après les trois heures de route depuis Paris et le confort spartiate du 4X4, j’ai ajusté ma tenue et serré délicatement la main osseuse qu’elle me tendait. Jamais, depuis que j’ai eu l’âge d’aller seul à l’école, je ne me suis senti autorisé à l’embrasser. Tout au plus une accolade est acceptée en cas d’événement exceptionnel. De même, je la vouvoie, comme j’avais appris à le faire avec ma première institutrice.
Bonjour maman ! Vous êtes très élégante comme cela, rassurez-vous ! A qui est cette voiture là ?
Oh, c’est celle du docteur Gerbert. Je crois qu’il va finir par loger ici… Viens, on va s’installer au salon !
Ma mère, Marguerite Crommelynck, n’est pas à proprement parler une belle femme mais son port de tête, ses yeux vifs, lui assurent une autorité certaine. Il n’y a pas si longtemps sa démarche était encore ample et assurée, aussi je réalisais à quel point la maladie avait fait son chemin.
Je n’ai pas osé lui proposer de pousser le fauteuil et j’ai pénétré à sa suite dans le couloir sombre du rez-de-chaussée. Je ne m’étais jamais senti chez moi dans ces murs. C’était la maison de ma mère. Son château-fort. Au passage, j’ai remarqué que, dans la niche au-dessus de la porte, la statuette du saint protecteur qui était là depuis toujours avait disparu. La maison était au XIXème siècle et jusqu’en 1939, une école catholique pour les enfants des bonnes familles du coin. Le directeur, un religieux bien sûr, habitait à l’étage, ainsi que deux ou trois des enseignants. On raconte aussi qu’une femme d’entretien logeait là, ce qui évidemment a alimenté les commérages pendant des années.
Le père de Marguerite – mon grand-père – avait acheté cette maison pour une bouchée de pain en 1946. Elle était à l’abandon et très mal en point. L’évêché, propriétaire jusque-là, n’avait plus les moyens de l’entretenir et Hubert Crommelynck, avait engagé d’importants travaux de rénovation. Sa famille maternelle était originaire de Gand, mais il était né à Neuve-Eglise – ici on dit Nieuwkerke – le village voisin de Dranouter et il était attaché à ce territoire. Il voulait offrir un petit palais, comme il disait, à son épouse, ma grand-mère Adèle.. De santé fragile, elle est morte avant ma naissance.
Ma mère, née en 1950, a vécu dans ces murs jusqu’à ses dix ans, avant d’intégrer un pensionnat de jeunes filles à Lille. Ses parents, quoique Flamands, étaient très francophiles et voulaient qu’elle devienne francophone. Mais ils préféraient l’envoyer en France plutôt qu’à Bruxelles. Après l’obtention de son baccalauréat, elle est partie à Paris et s’est inscrite en faculté de lettres avant de commencer à travailler dans une librairie du boulevard Saint-Germain. Quelques années plus tard, elle a fait la connaissance de mon père, Olivier Motte, un diplomate français, qu’elle a épousé en 1978, sans pour autant adopter le patronyme de son mari. Elle voulait rester une Crommelynck. Je suis né un an plus tard.
Une des rares fois où elle m’a fait quelques confidences, Marguerite m’a expliqué qu’après son mariage elle avait décidé de ne pas suivre mon père au gré de ses affectations à l’étranger. « J’avais besoin de mon indépendance et je n’avais pas envie de jouer les maîtresses de maison au service de mon mari et de ses invités. J’ai expliqué tout cela à ton père. Il était bien suffisant qu’il me rende visite, entre ses séjours sous d’autres cieux et ses mondanités parisiennes ». Alors, elle était retournée à Dranouter pour s’installer, avec moi, dans la demeure familiale du Mont Kemmel. Son père lui avait légué La Grande Maison et quand Marguerite y a emménagé, il a vécu quelque temps au dernier étage avant de se retirer dans une maison du village. Il est décédé il y a presque dix ans. J’aimais beaucoup mon grand-père. Hubert Crommelynck, notaire un peu austère, était un homme droit que je voyais rarement mais qui m’accordait toujours beaucoup d’attention. 
A partir de cette époque, pour les villageois du secteur, Marguerite est devenue « la Crommelynck ». Au début du vingtième siècle, une autre Marguerite a vécu ses premières années d’enfance au Mont Noir, à une dizaine de kilomètres de là, bien avant d’écrire Archives du Nord, Mémoires d’Hadrien ou Souvenirs pieux. La villa accueille désormais en résidence des écrivains européens. Non loin de là, à Saint-Jans Cappel, un musée consacré à l’écrivaine a été inauguré en 1985 et, un an plus tard Marguerite Yourcenar est venue le visiter. L’autre Marguerite, celle du Mont Kemmel, était présente lors de cet événement et, selon ma mère, toutes deux se sont croisées à cette occasion et ont échangé quelques mots.
En 1991, mon père, qui était depuis peu directeur Moyen-Orient au Quai d’Orsay, s’est tué dans un accident de la route. Veuve, Marguerite, s’est alors plus que jamais retranchée dans la solitude de sa propriété du Mont Kemmel, loin des regards, à l’abri des potins. J’avais douze ans et, sans me consulter, elle m’a trouvé une place en internat près de Paris. Je ne rentrais à la maison que pour les vacances de Noël, de Pâques et d’été. Je n’avais jusque là jamais passé beaucoup de temps avec mon père, et désormais ma mère me tenait à l’écart.
Marguerite a semblé déstabilisée lorsque, après un classique parcours d’étudiant en sciences politiques, je lui ai annoncé mon intention de devenir diplomate. J’ai cru qu’elle allait me faire part de sa désapprobation. Mais elle a choisi un autre biais. « Tu veux donc suivre les pas de ton père. Il est mort trop jeune pour faire une brillante carrière. Alors c’est toi qui va devoir prendre la relève. Je te souhaite de réussir, Antoine ».
Depuis un an, je suis numéro deux de l’ambassade de France au Vietnam, soit à dix mille kilomètres de Paris et du Mont Kemmel. Auparavant, j’ai été en poste à Bucarest, à Riga et à Sofia, en qualité de premier secrétaire dans les deux premiers cas puis comme conseiller technique auprès du président de la république bulgare. A quarante-six ans, c’est un parcours plutôt quelconque qui me donne peu de chance d’être nommé ambassadeur un jour, malgré les espoirs de ma mère.

J’aurais aimé monter à l’étage, respirer l’odeur de mon ancienne chambre, mais je sentais bien que Marguerite voulait me garder à portée de vue. J’aurais voulu fureter dans le bureau où les archives de mon père étaient stockées depuis son décès. Je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans lorsque j’ai ouvert un carton et une série de carnets avait retenu mon attention. J’en avais rapidement lu quelques passages et ce que j’avais entrevu des activités de mon père m’avait pour le moins intrigué, mais ce jour-là j’avais gardé mes questions pour moi.
L’an dernier, alors que j’allais prendre mes fonctions à Hanoi, ma mère m’a annoncé être atteinte d’un cancer des os. « La meilleure chose pour moi, m’avait-elle dit ce jour-là, est que tu fasses ton devoir ». Il était évident que pour elle « faire mon devoir » consistait à assurer ma mission. Choisir de retarder mon départ pour rester près d’elle aurait, à ses yeux, été perçu comme un signe de faiblesse. Elle m’aurait reproché de m’apitoyer. Cette dureté, ce refus de s’abandonner, de baisser la garde, ce besoin de toujours garder ses distances, sont des traits essentiels de la personnalité de ma mère.
Aussi, lorsqu’il y a trois mois elle m’a appelé au Vietnam pour me demander si je comptais lui rendre visite prochainement, j’ai compris que la situation était mauvaise. Sans lui faire part de mon inquiétude, j’ai prétexté que je devais très prochainement participer à une réunion au Quai d’Orsay et pourrai venir la voir juste après. « Je m’en réjouis, Antoine ! Tu seras peut-être surpris en me voyant, mais je suis désormais en chaise roulante… Les médecins ont dit que c’était pour m’éviter de tomber et de me rompre les os. C’est un peu humiliant, mais à part cela tout va bien, ne t’inquiète pas ! ». Ces mots m’avaient conforté dans mon intention d’effectuer ce déplacement seul. Dorothée, ma femme, et notre fils, Jack, devaient rester au Vietnam. Marguerite n’aurait pas toléré être découverte en état de faiblesse.

Le petit salon, près de la bibliothèque, était plongé dans la pénombre. Le docteur Gerbert, médecin de la famille depuis une trentaine d’années, était assis dans un des fauteuils club rouge vif. Il a posé son verre et s’est levé. « Bonjour Antoine ! Alors, le Vietnam, passionnant ? Mais, je file ! Voici déjà une heure que je fais la causette avec votre mère. Elle a besoin de vous… ». Marguerite a fait rouler son fauteuil jusqu’à la fenêtre qui donne sur le parc et j’ai accompagné le médecin jusqu’au perron. Son regard était éloquent. « Vous avez bien fait de venir, Antoine. La maladie évolue très rapidement. Je pense qu’il faudra bientôt l’hospitaliser, et après… De toutes façons elle refuse catégoriquement tout traitement lourd ». J’aime beaucoup Gerbert. Il ne compte jamais son temps et entretient avec ses patients des liens qui vont bien au-delà des questions de santé. Quand j’étais adolescent, il me tenait des discours enflammés sur la Chine, sur l’Asie qui allait devenir le centre du monde. Comme praticien, il sait toujours trouver les mots qu’il faut pour annoncer de mauvaises nouvelles aux malades ou à leur famille. Avec moi, il sait qu’il n’a pas besoin de tourner autour du pot. Avec ma mère non plus d’ailleurs. Il lui a donc certainement tout dit, au cas où lors de ses derniers examens à l’hôpital, les spécialistes, croyant bien faire, seraient restés évasifs. Gerbert s’est dirigé vers sa voiture et m’a envoyé un signe de la main sans se retourner.
Je suis revenu au salon où Marguerite, recroquevillée dans son fauteuil, sirotait un whisky, le regard fixé sur un point invisible devant elle. « Gerbert t’a expliqué la situation. Comme cela nous gagnons du temps ! Sers toi un verre. Anneke nous apportera le repas ici vers 19 heures. Je ne dine plus dans la salle à manger. Je n’ai d’ailleurs plus besoin de toutes ces pièces… Qu’est-ce que tu vas faire de cette maison, Antoine ? ». Anneke est la patronne de l’estaminet De Haas (Le Lièvre), à la sortie du village. Depuis quelques années, elle lui apporte chaque soir le repas qu’elle lui a préparé.
Malgré son état, Marguerite prenait un plaisir malsain à me mettre à l’épreuve. Il me fallait faire un pas de côté si je voulais l’amener à sortir de sa carapace.
« Je ne pense pas que vous en ayez conscience, maman, mais je ne me sens pas chez moi ici. Je n’ai vécu dans ces murs que pendant ma petite enfance, et puis vous m’avez rejeté. Oui, je vous choque, mais c’est un fait. Avec mon père, vous avez fait la même chose. Combien de temps avez vous passé avec lui ? Quelques mois tout au plus, entre ses séjours à l’étranger. Vous n’avez accepté de recevoir mon épouse que deux fois et vous connaissez à peine votre petit-fils. Vous vous êtes enfermée ici, vous n’avez quasiment aucun contact avec les gens des environs et maintenant, vous me convoquez à votre chevet. Il est peut-être temps de me donner quelques explications, vous ne croyez pas ? ».
Je faisais mine d’examiner l’oeuf de Fabergé rouge et or, à l’abri depuis des années dans une vitrine. Mon arrière-arrière grand-mère maternelle l’aurait reçu en cadeau d’un parent qui se rendait régulièrement à Saint-Petersbourg pour affaires. Ma mère m’a toujours assuré qu’il était authentique mais je n’ai jamais cru à cette fable.
Marguerite était restée silencieuse un moment, comme si elle encaissait ce que je venais de lui dire. C’était la première fois que je m’adressais à elle aussi franchement. C’était probablement la dernière aussi. De ses bras trop maigres, elle a manoeuvré son fauteuil pour venir se placer en face de moi. Malgré sa fatigue, je la sentais déterminée. Il était évident qu’elle ne m’avait pas demandé de venir la voir pour m’arracher des larmes ou des encouragements.
« Bientôt, je ne serai plus là, Antoine. Dans quelques semaines, quelques mois tout au plus… J’aimerais que tu gardes cette maison et j’ai autre chose à te demander. Mais tu dois d’abord m’écouter. Je suis une solitaire, tu le sais. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de ne pas suivre ton père à l’étranger. A vrai dire, je n’aurais pas du me marier, j’en ai pris conscience trop tard. Tu es arrivé et j’ai essayé d’assurer mon rôle de mère pendant tes premières années. C’était très difficile. Tu allais à l’école du village et quand tu rentrais je devais m’occuper de toi. Mais je n’étais pas une mère aimante, je ne sentais en moi aucune fibre maternelle. C’est d’ailleurs ce que me reprochaient tes grands-parents paternels. Les Motte…enfermés dans leurs certitudes et leurs conceptions rétrogrades. Heureusement, ils vivaient loin et tu ne les voyais presque jamais. Ton père était très peu présent et me laissait prendre les décisions qui te concernaient. Lorsque tu as terminé l’école primaire, j’ai pensé qu’il valait mieux que tu fasses ton chemin seul. C’est pourquoi je t’ai envoyé à Paris. Ton père était mort et j’avais besoin de m’isoler ici. Après tout, lorsque j’avais ton âge, mes parents aussi m’avaient placée en internat. C’est peut-être une approche très Crommelynck. Mon père pensait que pour avoir une bonne éducation je devais quitter la maison, partir en France… Mais il n’imaginait pas que je reviendrai m’installer ici. ».
Le carillon de la porte d’entrée a interrompu la confession de ma mère. Je me suis levé pour aller ouvrir la porte. Anneke, petite femme rondelette, la cinquantaine, m’a dévisagé en souriant. « Ah, Antoine ! Je suis contente de vous voir… Votre mère m’avait annoncé votre arrivée aujourd’hui. Elle vous attendait impatiemment, vous savez… Et puis, elle ne veut pas se soigner. Je suis très inquiète… ».
Anneke a trottiné jusqu’à la cuisine pour y déposer deux sacs d’où s’échappait le parfum d’un plat mijoté. «Carbonnade flamande et écrasé de pommes de terre ! Je me suis dit que vous aimeriez retrouver la cuisine du pays. J’ai mis beaucoup de pain d’épices ! ». Elle a passé une tête par la porte du salon pour saluer ma mère avant de repartir discrètement, consciente d’avoir interrompu notre conversation. « Bon courage, Antoine… » a t-elle soufflé avant de disparaitre.
J’ai disposé deux assiettes et des couverts sur un plateau et apporté la carbonnade au salon. J’étais affamé ce qui, sans surprise, n’était pas le cas de Marguerite. Elle s’est un peu éloignée de la table et m’a regardé manger.
« Cette maison existe grâce à ton grand-père, Antoine. J’espère qu’elle restera la maison de la famille. Cela peut te surprendre mais j’ai bien conscience que nous sommes une famille et j’aimerais que mon petit-fils qui ne me connait quasiment pas découvre un jour ces murs où tu as vécu enfant. Lorsque je serai partie, il pourrait passer des vacances ici, apporter de la vie, créer des souvenirs. Lorsque tu monteras là-haut tout à l’heure, tu verras que ta chambre n’a pas changé, mais j’ai installé aussi une grande chambre pour vous accueillir, toi et ta femme. J’ai fait aussi transformer l’ancien dressing, et c’est maintenant une très jolie chambre pour Jack. Tu vois, même si je me comporte comme une vieille folle, je pense aussi à vous. Il est important que La Grande Maison reste vivante et que les gens du coin continuent de parler de la maison des Crommelynck. »
Marguerite souffrait et s’affaissait doucement, prisonnière de son fauteuil. Par moment, sa voix n’était plus qu’un souffle et moi, accroché à ses paroles, je m’efforçais de ne rien faire qui aurait pu l’interrompre. J’étais devant ma mère comme devant une étrangère. Elle me parlait comme elle ne l’avait jamais fait. Je croyais l’avoir bousculée en lui parlant sans détour, mais c’est moi qui étais bouleversé par cette vérité qu’elle exprimait enfin, touché aussi de voir ses défenses soudain tomber. Etait-ce parce qu’elle savait sa fin proche ?
Maman, pourquoi tenez vous autant à cette maison ? Pourquoi comptez vous sur moi ?
Parce que je ne veux pas que les Crommelynck disparaissent, Antoine. J’aimerais beaucoup que tu prennes mon nom, ou au moins que tu revendiques celui de Motte-Crommelynck. Ton fils serait ainsi un Crommelynck… Mon père, en achetant cette maison, a voulu planter notre drapeau sur le Mont Kemmel. Il en était fier. Il était né à quelques pas d’ici parce sa mère avait été chassée par sa famille qui habitait Gand. Je ne t’en ai jamais parlé. Elle avait fauté, comme on disait bêtement, avec un homme de Neuve-Eglise et s’était installée chez lui. Il s’appelait Joseph Crommelynck. Ton arrière grand-père. Et figures toi qu’il a été élève ici même, peut-être dans cette pièce ! Tu comprends maintenant pourquoi ton père a voulu acheter cette maison après la guerre. Tu trouveras dans mes papiers les documents qui t’expliqueront tout cela, il y a aussi de vieilles photos. Et, cela va te surprendre, mais moi aussi j’ai beaucoup agi pour le rayonnement de notre nom. Tu ne le sais pas, mais lorsque tu étais en internat à Paris, j’ai régulièrement reçu ici des familles du coin, curieuses de voir les murs de l’école où avaient étudié leurs ancêtres.
Le jour tombait et ma mère éclairait un pan de mon histoire familiale dont j’ignorais tout. Pendant mon enfance et mon adolescence, les silences de Marguerite étaient restés autant de portes fermées et il y a des questions que je n’avais su poser. Une fois adulte, mon identité s’est forgée autour de ces blancs et pointillés.
Vibration de mon smartphone au fond de ma poche. « Est-ce que tu es arrivé chez ta mère ? Cela se passe comment ? ». La nuit était déjà bien avancée au Vietnam. J’ai répondu rapidement à ma femme. « Oui, tout se passe bien. Je t’appelle demain pour te raconter. Bisous ! ».
Ma mère a attendu que je range l’appareil. Elle n’a jamais eu de téléphone portable ou d’ordinateur. « C’est inutile ! La poste, le courrier et le téléphone noir sur le guéridon… C’est bien suffisant. De toutes façons, on ne m’appelle presque jamais et il n’y a que toi qui m’envoie une lettre trois ou quatre fois par an ».
J’allais proposer à Marguerite de poursuivre cette discussion le lendemain matin afin qu’elle puisse se reposer, mais, après avoir pioché un peu de purée dans son assiette, elle a levé la main pour m’intimer le silence.
« J’ ai encore une chose à te demander. Je voudrais que tu écrives un livre, Antoine. Ce serait une façon de laisser une trace. Je sais que tu en es capable. Pour tout te dire j’aimerais que tu racontes des histoires de diplomates, des histoires vraies ou pas, mais qui apporteront un éclairage sur ton métier, et sur celui de ton père. Après tout, je ne sais pas grand chose de ton univers. Ton père ne m’en a jamais beaucoup parlé et, à l’époque, cela ne m’intéressait pas vraiment. Aussi, je serai ta première lectrice. Et ce sera le livre d’un Crommelynck… ».
Marguerite, les yeux fiévreux, reprenait vie comme si l’évocation de ce projet l’aidait à combattre la maladie. Incrédule, je ne pouvais que l’écouter.
« Je suis certaine que tu as des histoires à raconter. Tu vois du pays, tu rencontres des gens très différents, tu vis des situations qui parfois sortent de l’ordinaire… Il y a là matière à un livre ! Tu dois me trouver folle de te demander cela… Vois le comme le dernier caprice de ta mère. Après tout, je ne t’ai jamais demandé grand-chose. Je partirai plus légère si je sais qu’un livre de toi, mon fils, va paraître. Mais, avant l’édition proprement dite, tu peux m’envoyer ton travail en cours. J’ai pensé aussi que cette maison pourrait accueillir en résidence des diplomates écrivains. Une sorte d’annexe de la Villa Marguerite Yourcenar. Tu pourrais l’appeler la Maison Marguerite Crommelynck…. ».

C’était il y a trois mois. Ce soir là, ma mère m’avait encore retenu près d’une heure avant d’accepter de se retirer dans sa chambre aménagée au rez-de-chaussée. Portée par une douce transe, elle avait continué à me parler de son espoir de me voir m’installer en littérature. A l’entendre, le livre qu’elle me suppliait d’écrire connaîtrait un immense succès. Sa volonté de femme qui, jusqu’au bout, voulait tout contrôler, dessinait mon avenir. J’étais à la fois inquiet et subjugué.
Je suis reparti le lendemain matin après une nuit d’insomnie dans mon ancienne chambre. Marguerite ne souhaitait pas que je reste plus longtemps et j’avais besoin d’échapper à son emprise. Je savais, comme elle, que c’était la dernière fois que je la voyais. Mais il était hors de question d’en parler. Je lui ai promis de réfléchir à cette idée de livre, davantage pour mettre fin à la discussion que par conviction.
De retour à Hanoi, j’ai raconté les heures que je venais de vivre à mon épouse, Dorothée. Elle n’aimait guère Marguerite, aussi lorsque je lui ai parlé de cette idée de livre, j’ai été surpris par sa réaction. « C’est un vrai cadeau qu’elle vient de te faire ».
Il m’a fallu quelques jours pour absorber le choc de cette confrontation avec ma mère. Mes fonctions à l’ambassade me laissaient peu de temps pour me préparer à sa mort annoncée. « Il faut aller de l’avant », me répétait mon épouse. Elle avait raison. Notre fils, Jack, réclamait aussi toute notre attention. La distance entre le Vietnam et la frontière franco-belge me protégeait. Je ne craignais pas de prendre des coups.
Quand je pouvais, le soir j’allais marcher vers le Fleuve Rouge, puis j’empruntais le pont Long Bien. Hérité de la période coloniale, ce vieux pont de ferraille n’est plus en très bon état, mais il est impressionnant. A la tombée du jour, il prend des allures de dragon de métal assoupi et qui attend son heure. Une voie ferrée laisse passer les trains en son milieu, et les vélos et piétons s’aventurent sur les voies latérales. Le pont, d’une longueur de près de deux kilomètres, traverse l’immense fleuve pour rejoindre le quartier de Long Bien, d’où son nom. De hautes herbes peuplent par endroit les eaux terreuses du fleuve et, près des arbustes sauvages qui bordent les rives, des pêcheurs tentent leur chance sur de petits bateaux.
Un soir, deux femmes à vélo m’ont frôlé au point de me faire trébucher. Des paysannes qui riaient aux éclats sous leur chapeau conique.
C’est au cours de ces promenades sur le pont, enveloppé par les bruits de la ville qui me parvenaient sourds et lointains, que, mentalement, j’ai élaboré le livre promis à Marguerite. Des nouvelles plutôt qu’un roman. Je n’avais pas l’intention de raconter mon quotidien. Pas question de décrire d’interminables séances de négociations commerciales, ou de peindre l’ambiance tantôt ennuyeuse, tantôt électrique de nos réunions de service. Pas de scènes de dîners mondains au cours desquels, entre deux coupes de champagne, on espère s’attirer les bonnes grâces d’un ministre.
Je savais que j’allais chercher mon inspiration sur une toute autre rive. Les pages surprenantes lues à la sauvette dans les carnets de mon père remontaient à la surface, comme des poissons morts. C’est là qu’était la matière de mon livre, je le savais. Alors, pour affronter cette vérité qui me hantait, j’ai imaginé des histoires aux frontières de la diplomatie et du renseignement, loin du Mont Kemmel, loin des murs derrière lesquels Marguerite s’éteignait doucement.
Je me levais chaque jour bien avant l’aube et, enfermé dans le cagibi qui me tenait lieu de bureau, je m’installais devant mon ordinateur et j’écrivais. Au début, c’était un exercice fastidieux. Je savais à peu près écrire des notes confidentielles, des rapports, des télégrammes diplomatiques, mais pas de la fiction, même inspirée du réel. Puis, jour après jour, les mots sont venus plus facilement. Je prenais plaisir à m’installer dans cette routine matinale, à créer des personnages et à raconter leurs aventures. A 8 heures tapantes, je quittais mon antre, j’avalais un rapide petit-déjeuner, embrassais ma femme et mon fils et filais à l’ambassade.
Pour que ma mère sache que je m’étais attelé à la tache, je lui ai envoyé une première histoire par voie postale. Le livre était loin d’être terminé, mais je craignais qu’il ne voit pas le jour à temps. Un matin, j’ai glissé ma nouvelle dans une enveloppe de papier kraft.

Madame Marguerite Crommelynck
Het Grote Huis
Dranouter – Heuvelland –
Belgique

Et j’ai ajouté une photo de Jack.


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Marc Capelle

L'ESJ Lille, les Affaires étrangères, les routes de l'Est, quelques livres.

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