Mai, 2046 – La Fontaine aux Ours –
La semaine dernière, Gabri est encore venu m’emmerder. Sa vieille salopette jaune canari était maculée de taches de peinture multicolores. Il avait certainement encore passé la nuit au fond du hangar, à se prendre pour un artiste. Il était tout excité et j’avais du mal à comprendre ce qu’il essayait de me dire. « Signal ! Signal ! » me criait-il sous le nez.
– Calme toi, Gabri ! Je ne suis pas sourd ! Tu me fatigues avec ton « Signal » !
– Ben, il est revenu !
Deux ou trois fois par mois, le vieux Gabri recommençait son numéro. Il était persuadé que dans notre trou perdu, dans notre abri loin du monde, on pouvait encore recevoir le signal d’on se sait quel opérateur de télécom. Régulièrement, il mettait en route le groupe électrogène, puis il branchait son téléphone complètement pourri et il testait. Et parfois, il en était persuadé, il captait un signal.
Je crois que ce pauvre Gabri devenait dingue, à force de solitude. Nous étions encore sept à vivre ici depuis cinq ans et pour lui cela devenait difficile.
Quand Robert Fontaine a pris le pouvoir, aidé par des milices d’extrême-droite après des semaines de violence, nous avions décidé de mettre en oeuvre le plan préparé depuis plusieurs années déjà. Depuis la chute de la démocratie aux Etats-Unis et la montée des régimes fascistes un peu partout dans le monde occidental, nous pensions qu’il était totalement vain de tenter de résister. Fuir et se cacher était devenu la seule option. Au départ, nous formions un groupe d’une cinquantaine d’hommes et femmes. Des Français pour la plupart, quelques Espagnols et un Belge. Nous étions en contact avec d’autres groupes similaires, essentiellement en Europe.
Le jour de la grande bascule, seuls douze d’entre nous ont finalement franchi le pas. Il nous a fallu trois jours, en train puis à vélo et à pied, pour rejoindre notre planque à La Fontaine aux Ours. Sur place nous avions entreposé depuis longtemps tout le nécessaire pour vivre notre nouvelle vie. La grange était assez spacieuse pour abriter notre petite troupe et les maisonnettes alentour, ensevelies sous les saules, pourraient recevoir du monde si, plus tard, d’autres fuyards décidaient de nous rejoindre. A la fin des années 2020, j’avais repéré ce minuscule hameau abandonné et tout de suite j’avais compris que si un jour nous devions tout quitter, ce serait pour nous réfugier ici.
Nos deux enfants se sont vite acclimatés à notre nouvelle existence. Ma femme beaucoup moins. Elle est repartie au bout de six mois en nous traitant de cinglés. Nous nous étions pourtant tous formés aux techniques de survie en milieu hostile, nous avions participé à des camps d’entrainement, en été et en hiver, nous avions appris à ne plus laisser de traces, à disparaître. Il y a trois ans, une bagarre a éclaté entre Pierre et Rodriguez, pour une banale histoire de viande de sanglier à se partager. Gravement blessés tous les deux, le torse et les membres sérieusement tailladés, ils sont morts faute de soins appropriés. Quelques semaines plus tard, deux membres du groupe ont disparu. On ne les a jamais retrouvés. Tombés dans un ravin ? Partis vers le village le plus proche, à une trentaine de kilomètres, pour nous dénoncer ? On ne sait pas, mais, depuis, une sourde inquiétude nous accompagne chaque jour. Nous n’étions plus que sept, dont le père Gabri, quatre vingt-un ans, ancien berger et militant écologiste. Gabri, notre patriarche, qui perd la boule.
Alors, hier, quand Gabri est venu me trouver, les yeux exorbités, avec son téléphone vert pomme au bout du bras, j’ai failli l’envoyer promener. Mais, contrairement à son habitude, il ne disait rien. Il est juste venu s’installer sur le banc à mes côtés et d’un geste lent, presque solennel, il m’a montré l’écran. Sur une photo de mauvaise qualité, on distinguait une ancienne maison à flanc de colline. Dans la prairie voisine, quelques brebis respiraient l’air pur sous des cerisiers en fleurs et la garde d’un gros patou.
Je n’ai pas réagi quand Gabri a pris mon bras et, sans me regarder, a murmuré : « Je vais rentrer maintenant ».
Ce matin nous ne sommes plus que six, tristement silencieux dans la grange. Mon fils aîné a accroché une immense toile de Gabri sur le mur au fond. Un gigantesque champ de coquelicots qui, soudain, illumine notre quotidien.
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