Kamal. Profession : survivant

Kamal n’aime pas emprunter cette rue. Lorsqu’il arrive à hauteur de la petite épicerie d’Amir, il se contracte toujours, ses muscles se tendent et, pendant quelques secondes, il retient sa respiration. Près de trois ans ont passé, et son corps garde la mémoire du bruit effrayant et du choc de l’explosion. Il était sur le trottoir lorsque l’obus est tombé à quelques mètres. Le bâtiment s’est écroulé dans un nuage de fumée et les secouristes l’ont retrouvé sous les décombres, choqué mais sans blessure grave.
Ce matin, Kamal doit assister à un atelier organisé par l’ONG Peace on Earth, dans une salle qui se trouve un peu plus loin dans cette rue où il a failli mourir. Alors il adresse un sourire à Amir et continue son chemin. Un minuscule mais incontournable bazar, l’épicerie d’Amir. Il l’a ouverte peu de temps après la guerre, avec les économies de ses parents, tués lors d’un bombardement. On trouve absolument tout dans sa boutique, mais ses clients les plus réguliers ne viennent pas chez lui pour les fruits secs qu’il fait venir d’Istanbul. La vraie spécialité de l’épicerie, c’est la vodka Belvédère directement importée de Pologne qu’on ne trouve nulle part ailleurs en ville.
Les animateurs de l’atelier auquel s’est inscrit Kamal sont un Allemand un peu fatigué flanqué d’un Belge qui semble être en stage. Ils doivent former une dizaine de personnes pour en faire des relais de l’ONG dans tout le pays. Kamal espère ainsi trouver un emploi stable car, à vingt-quatre ans, il n’a connu que des petits boulots et surtout de longues périodes de chômage. Heureusement que son oncle Nabil l’héberge, lui et sa compagne, sinon il aurait certainement dû partir tenter sa chance, loin du peu de famille qu’il lui reste encore.
Peace on Earth est une ONG américaine, spécialisée dans les situations de post-conflit. Reconstruction et réconciliation sont les mots d’ordre de l’organisation, en concurrence quotidienne avec des ONG françaises, suédoises ou anglaises similaires. Toutes se partagent les fonds alloués par les pays engagés dans le processus de retour à la paix qui reste un espoir depuis la signature d’un fragile cessez-le-feu.

Comme la plupart des habitants, Kamal n’est pas ébloui par la reconstruction en cours des immeubles et des infrastructures détruites pendant la guerre. L’argent n’arrive pas assez vite et les travaux sont ralentis par des accusations régulières de corruption qui entrainent des mois d’interruption des chantiers. Quant à la réconciliation, pour Kamal elle est impossible. Jamais il n’oubliera, jamais il ne pardonnera à ceux qui ont tout fait pour massacrer son peuple, qui ont annexé des pans entiers de territoire, pillés les richesses du pays… Jamais. S’il s’est inscrit à l’atelier de Peace on Earth ce n’est pas par conviction, mais uniquement par intérêt. Il a besoin d’un travail et d’un salaire, pas de leçons de morale. Pendant toute la formation, qui doit durer une semaine, il donnera le change et ensuite il ira réciter le baratin de l’ONG aux quatre coins du pays.
Rudy, l’animateur, organise un tour de table et demande aux participants de se présenter et d’indiquer leur métier actuel. Quand vient son tour, Kamal, regarde devant lui, visage fermé et murmure : « Kamal. Profession : survivant ».

Photo © Marc Capelle


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