
Photo © Marc Capelle
En 1991 ou 1992, alors que je vivais à Bucarest, j’ai proposé trois ou quatre articles consacrés au paysage médiatique roumain à la revue 22 (en référence au 22 décembre 1989, date de la chute du régime de Ceausescu). Dans une Roumanie en plein bouleversement post-Ceausescu, cet hebdomadaire était vite devenu une référence pour ses analyses politiques et, notamment, ses tribunes d’intellectuels (à noter : 22 existe toujours en version numérique : https://revista22.ro/) . Gabriela Adamesteanu, directrice de la rédaction, m’avait très aimablement reçu et avait accepté mes papiers.
Les années ont passé et Gabriela Adamesteanu est aujourd’hui une figure essentielle de la vie littéraire roumaine. Bon nombre de ses livres, des essais et des romans, sont traduits en français, parmi lesquels Une matinée perdue (Gallimard) et Situation provisoire (Gallimard).
Je viens d’achever la lecture de l’un d’entre eux: Les années romantiques, paru en France en 2019 aux éditions Non Lieu, et je suis très reconnaissant à son autrice de me l’avoir envoyé car il m’a permis de me replonger dans l’atmosphère de la Roumanie des années 1990 dont je m’étais éloigné. Au fil des pages, j’ai retrouvé des noms oubliés, des séquences effacées de ma mémoire.
Ce livre apporte, notamment, un témoignage très documenté et sans complaisance sur ce que pouvait être la condition des écrivains et des éditeurs sous le régime communiste roumain. Peut-on écrire sous une dictature ? Que peut-on écrire ? Que peut-on publier ? Comment peut-on, parfois, piéger les censeurs ? Comment peut-on travailler dans le domaine culturel sans se compromettre ? Gabriela Adamesteanu raconte ses années de travail dans une maison d’édition nécessairement officielle, avant 1989. Des années passées notamment à rédiger des fiches biographiques d’auteurs destinés à figurer dans les dictionnaires. Des années aussi où, tout en commençant à écrire, elle s’est efforcée de garder ses distances pour ne pas devenir une autrice du régime.
Puis, viendront les folles heures de décembre 1989, le renversement de Ceausescu, et ce que l’on a appelé la révolution, voire la télé-révolution roumaine, avant que l’on comprenne qu’il s’agissait plutôt d’un coup d’Etat fomenté, avec l’aval de Moscou, par ceux qui allaient rester au pouvoir pendant plusieurs années, à commencer par le président Ion Iliescu.
Pour Gabriela Adamesteanu, pour les Roumains, une nouvelle ère commence. Un saut dans l’inconnu par bien des aspects, un espoir immense et, pour beaucoup, une volonté de se rendre utile, une envie de participer à la construction d’une société libre. Ce sont les « années romantiques ». Pendant quinze ans, Gabriela Adamesteanu va diriger 22 et découvrir ce qu’est le journalisme, ou plus précisément ce que la plupart des intellectuels roumains entendent par journalisme. Ici, j’ai retrouvé avec délices les discussions de mes années bucarestoises. Pour ces intellectuels, écrire dans le journal, c’était (c’est peut-être toujours) être journaliste. De fait, il s’agit d’un journalisme politique et littéraire, un journalisme d’idées et de combat. C’était parfaitement compréhensible à l’époque où les débats étaient extrêmement nombreux et souvent très vifs. Ainsi un écrivain pouvait être qualifié de journaliste s’il écrivait régulièrement pour un journal. Ces intellectuels jouaient un rôle important dans la nouvelle société et le livre n’était pas toujours le meilleur outil pour toucher rapidement un large public. Sans parler des comptes à régler avec ceux qui s’étaient compromis sous l’ancien régime. Les années romantiques restituent fort bien cette atmosphère que j’avais un peu oubliée.
Cette période d’ouverture va aussi permettre à Gabriela Adamesteanu de commencer à voyager. Elle raconte fort bien ce qu’une résidence de trois mois aux Etats-Unis lui aura apporté, sur le plan littéraire et journalistique, et sur le plan personnel aussi bien sûr. D’autres résidences suivront, notamment un séjour à la Maison Marguerite Yourcenar dans le Nord, où elle a travaillé sur le manuscrit des années romantiques.
Avoir vécu cette période post-révolutionnaire m’a beaucoup appris. J’avais une trentaine d’années et n’avais jusque-là qu’une connaissance livresque, scolaire, de ce que pouvait signifier « vivre sous une dictature communiste ». Je découvrais la Roumanie et, plus largement les pays de l’Est (aujourd’hui, certains préfèrent parler d’Europe centrale et orientale, pour la distinguer des pays autrefois membres de l’URSS). J’avais sous les yeux un peuple qui découvrait la liberté et qui essayait de se forger un chemin dans ce nouveau monde dont il ignorait encore les règles. En ce début des années 1990, il y avait beaucoup d’enthousiasme, des illusions, un peu de peur aussi. Le désenchantement viendrait plus tard (j’évoque cette période dans mon livre Jours tranquilles à l’Est). Etranger, mais plongé dans ce chaudron, j’avais l’impression de participer un peu à cette histoire en marche. Pour moi aussi, ces années étaient romantiques.
En 2025, la Roumanie fait de nouveau les titres de l’actualité en raison de l’annulation puis le report (4 et 18 mai 2025) de l’élection présidentielle suite à des manipulations russes, via les réseaux sociaux, qui avaient propulsé un inconnu, candidat d’extrême-droite, pro-Poutine, en tête du premier tour de l’élection. Plus largement, avec la guerre en Ukraine et la politique impérialiste de Vladimir Poutine, cette partie de l’Europe est au centre de toutes les attentions. De toutes les peurs aussi. Les temps ne sont plus au romantisme, mais bien davantage à la brutalité et à l’incertitude.


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