La photo est tombée sur le parquet. Elle devait être dans ce livre depuis des mois. Je la croyais perdue. C’est une photo de Viktorija. Viktorija avant. Elle est debout devant l’entrée de la maison du Touquet. Lord, le vieux labrador, est assis à ses côtés. Elle rit en montrant le photographe du doigt. C’est Pierre qui a pris ce cliché. Nous étions venus passer le week-end dans la maison de ses parents. Elle en avait hérité à leur mort et proposait régulièrement à ses amis d’y séjourner avec elle.
Je suis surpris par la beauté de Viktorija sur cette image. Avec ses longs cheveux blonds dé- noués, son gros pull bleu et son jean un peu trop large, elle ne ressemble pas du tout à la femme distante et sérieuse que côtoyaient à l’époque ceux qui ne la voyaient qu’à Paris. La photo doit avoir douze ans, je pense. Viktorija avait donc trente-deux ans.
Cette année-là, Pierre était follement amoureux d’elle. Moi, ce n’est pas pareil. Je la connais depuis l’enfance, depuis que nos parents se sont rencontrés en vacances sur la Côte d’Opale. À l’époque, elle s’appelait Vic- toire. Ses parents, un couple de comédiens, avaient fui la Lituanie dans les années soixante pour tenter de construire une nouvelle vie à Paris. Deux ans après leur installation dans un deux-pièces du boulevard des Capucines, ils ont eu une fille baptisée Victoire. Ils fai- saient tellement d’efforts pour s’intégrer qu’ils ne parlaient quasiment jamais de la Lituanie et encore moins de l’Union soviétique devant leur fille. Ils gardaient cet univers-là pour eux, comme un passé un peu honteux. Souvent, Victoire les surprenait en train de se parler à voix basse dans une langue qu’elle ne compre- nait pas mais dont elle savait bien qu’elle faisait partie de son histoire. Elle se sentait comme amputée et cette mutilation est vite devenue intolérable. Les cours d’histoire-géographie au collège puis au lycée lui en ont appris davantage sur le pays de ses ancêtres que ses propres parents. Aussi, le jour de ses seize ans, Victoire a décidé que désormais tout le monde devait l’appeler Viktorija. Elle voulait que l’on sache où étaient ses racines.
Adolescents, nous avons partagé des découvertes, des émotions, puis nous avons vieilli et aimé chacun de notre côté. Mais Viktorija est restée mon amie, ma complice. Elle est plus qu’une sœur. Elle sait tout de moi. Presque tout. Elle me confie aussi ses secrets, me parle de ses projets, me consulte avant de prendre des décisions importantes. Elle travaille aujourd’hui à Paris dans une grande maison d’édition. Depuis que je vis à l’étranger, je la vois peu. Mais comme autrefois, elle continue de m’accueillir au Touquet lors de mes rares sé- jours en France. Nous y refaisons le monde, sans bruit, sans témoins, juste pour nous deux.
Mais il y a cette souffrance.
En 2000, j’ai invité Viktorija en Espagne, alors que j’étais en mission à Madrid pour deux mois. Nous devions rester deux ou trois jours dans la capitale puis passer le week-end à Séville. Et puis il y a eu cet attentat de l’ETA contre un magistrat. Sa voiture a explosé en plein centre-ville. Trois morts, plus de soixante blessés. Viktorija était arrivée à Madrid la veille. Elle passait par-là. « Je descends faire quelques courses », avait-elle dit. Le choc lui a gravement endommagé la moelle épinière et elle a eu les jambes brûlées. Depuis, elle vit en chaise roulante.
(Extrait de mon roman « Terminus Budapest » – Fauves Editions, 2020)
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