Aux beaux jours, Antoine aime bien aller chez Luong. C’est un restaurant vietnamien, à Montmartre, au pied du Sacré-Cœur. Pas du côté où se bousculent les touristes, mais tout près, dans un coin discret et tranquille, juste en haut de la montée Maurice Utrillo. Aujourd’hui, il y est arrivé en fin d’après-midi. Il s’est installé en terrasse, c’est-à-dire sur le trottoir, et sans qu’il ait besoin de commander, Judith, la compagne de Luong, lui a apporté un thé vert. Toujours un thé vert d’abord.
Depuis deux heures, Antoine attend. Il est très en avance. Il lui a fixé rendez-vous chez Luong parce qu’il n’a pas osé lui proposer de venir chez lui. Lorsqu’elle l’a appelé ce matin, il lui a fallu quelques secondes pour reprendre ses esprits. Elle riait à l’autre bout du fil, contente du bon tour qu’elle lui jouait. Allo, bonjour Antoine, c’est Dunja. Je suis à Paris.
Cinq ans. Cinq ans déjà s’étaient écoulés sans qu’il l’ait revue. Lorsqu’il vivait à Sarajevo, Dunja était devenue une amie. Pas une amante. Une amie, la seule femme dont il avait pu gagner la confiance. Pendant les mois qui avaient suivi son départ, ils avaient échangé des mails. Et puis un jour elle n’a plus répondu à ses messages et il n’avait pas trop insisté. Le temps, la distance, tout passe, tout s’efface. Et la voilà qui réapparaît. Il n’a pas pris le temps de lui demander ce qu’elle faisait à Paris, ce qu’elle était devenue, comment elle allait. Immédiatement, il a su qu’il fallait qu’il la voie tout de suite. Ce soir. Je t’invite à dîner, tu n’as pas le droit de refuser. Elle avait ri. À vos ordres, chef ! Pas besoin d’en dire plus. Se voir, se retrouver d’urgence était une évidence.
Elle doit arriver à 20 heures. Encore trente minutes d’attente. Va-t-il la reconnaître ? Oui, bien sûr, on ne change pas tellement en cinq ans. À Sarajevo, Dunja travaillait à l’aéroport, au comptoir de Croatia Airlines. Peut-être y travaille-t-elle toujours d’ailleurs. Antoine avait fait sa connaissance un jour d’hiver où, devant se rendre à Paris via Zagreb, il avait appris en arrivant à l’aéroport que le vol était annulé. Ce genre de désagrément était fréquent. Le vol Sarajevo-Zagreb partait à 7 h 15 et, à cette saison, un épais brouillard matinal enveloppe régulièrement l’aéroport de Sarajevo. Mais ce matin-là, Antoine avait mal pris la chose. Un rendez-vous important l’attendait à Paris. Alors qu’il séjournait depuis trois mois à Sarajevo pour y effectuer quelques missions pour le compte de l’UNESCO, l’organisation lui proposait un poste de conseiller pour la réhabilitation du patrimoine de Bosnie-Herzégovine. L’entretien, prévu à Paris, au siège de l’UNESCO, était tout à fait décisif. Aussi, passablement énervé, il s’était rendu au comptoir de la compagnie croate et avait apostrophé l’hôtesse de permanence. Vous parlez français ? Parfait. Alors écoutez-moi bien : à quoi sert de maintenir ce vol chaque matin, alors que chaque matin il est annulé à cause du brouillard ? Il avait crié. Je ne suis pas un touriste, figurez-vous ! D’ailleurs, il n’y a pas de touristes ici, vous le savez bien. Vous vous rendez compte de ce que cela signifie, pour moi, de rater ma correspondance pour Paris ?
Est-ce que vous voulez un café ?
La question l’avait déstabilisé. Alors seulement il avait vraiment regardé la jeune femme qui lui faisait face. La quarantaine, assez menue, les cheveux blonds coupés courts, de magnifiques yeux verts derrière des lunettes qui lui donnaient un air un peu sévère. Son uniforme bleu et blanc de Croatia Airlines aurait fort bien pu être un treillis militaire. Mais elle affichait un sourire on ne peut plus désarmant.
Voulez-vous un café ? Je m’appelle Dunja.
Derrière Antoine, d’autres passagers, tout aussi furieux de ne pouvoir partir pour Zagreb, s’agitaient en attendant de pouvoir eux aussi cracher leur dépit à la face de l’hôtesse. Mais Dunja n’était manifestement pas du genre à se laisser impressionner. Antoine tardait à trouver les mots justes. Il était surtout en train de se dire qu’il lui fallait téléphoner à l’UNESCO pour expliquer qu’il ne pourrait être à Paris dans l’après-midi. Mais inutile d’essayer de joindre quelqu’un avant 9 heures. Pendant qu’il réfléchissait, Dunja fit signe à l’une de ses collègues et lui demanda de la remplacer quelques minutes. Venez, fit-elle à Antoine. Elle contourna le comptoir et se dirigea vers le bar de l’aéroport. Alors, vous venez !
À peine assise devant un capucino, Dunja lança son attaque sans laisser à Antoine le temps de se demander pourquoi il avait obéi au doigt et à l’œil à cette inconnue. Écoutez — elle avait jeté un œil au coupon de vol qu’elle avait gardé en main — écoutez Monsieur Antoine… Vous permettez que je vous appelle Antoine ? Des gens comme vous, j’en vois tous les matins et j’en ai marre. Pas de chance, c’est aujourd’hui que j’en ai vraiment marre et cela tombe sur vous. Mais je vous ai choisi parce que j’ai l’impression que vous êtes un peu plus récupérable que les autres. Des messieurs pressés qui se croient importants et qui s’étranglent parce que « leur » vol du matin pour Zagreb est annulé, j’en vois tous les jours. Il y a en même un qui un jour m’a giflée. Pourtant, comme vous le savez fort bien, Antoine, parce que vous n’êtes pas idiot, moi, l’annulation du vol, je n’y suis pour rien, donc ce n’est pas la peine de passer vos nerfs sur moi. Mais ce n’est pas le plus important. Ce qui compte, cher Antoine, c’est que vous compreniez bien qu’ici, il y a quelques années encore tout était déglingué, et qu’il n’y avait pas un seul avion civil qui atterrissait ou qui décollait. Mon frère est mort pas loin d’ici en essayant de quitter la ville pendant la guerre, et je pourrai vous en raconter encore, mais je ne veux pas vous gêner. Mais vous aujourd’hui, parce que vous êtes un « international », vous croyez pouvoir décider que tout cela, c’est du passé, que maintenant tout ou presque est rentré dans l’ordre, et que vous devez donc pouvoir prendre « votre “avion parce que ‘vos’ affaires sont évidemment la chose la plus importante au monde. Eh bien moi, je vous dis, cher monsieur Antoine, que vous n’avez rien compris. Vous ne connaissez rien à la vie. Tous les avions ne partent pas et n’arrivent pas à l’heure, Antoine. Ce n’est pas cela la vie. Qu’est-ce que vous avez appris ici ?
Elle avait parlé d’une traite. Une longue tirade, sans reprendre son souffle. Face à elle, Antoine était resté bouche bée. Il commençait à reprendre ses esprits et s’apprêtait à lui répondre quand il s’était aperçu qu’elle pleurait. Qu’avez-vous ? Pardon, excusez-moi, je n’aurais pas du réagir comme cela… Je suis fatiguée, vous comprenez… J’ai honte, pardonnez-moi. Elle avait détourné la tête pour allumer une cigarette et sécher ses larmes. Antoine s’était senti un peu con et avait commandé un autre capucino.
Depuis ce jour, Antoine et Dunja s’étaient revus régulièrement. Au début de leur relation, Antoine s’était dit qu’une histoire allait démarrer entre elle et lui. Une aventure, quoi. Mais, là encore, elle avait mis les choses au point très vite. Je suis veuve, Antoine, veuve depuis 1994. Mais ce n’est pas pour cela que je cherche un autre homme. Je ne cherche pas un type, Antoine, tu comprends ? Il avait décidé de comprendre très vite, tellement il avait peur de perdre le contact avec cette fille entière, incapable du moindre compromis, et pourtant tellement attachante. Alors, mois après mois, il avait appris à devenir son ami. Un ami. Comme quelques rares autres hommes et femmes que Dunja voulait bien fréquenter. Il avait accepté de se raconter comme jamais il ne l’avait fait avec quiconque, même avec la compagne qu’il avait quittée en venant s’installer à Sarajevo. Comme il avait fini par obtenir le poste à l’UNESCO, il était resté trois ans de plus et Dunja était vraiment entrée dans sa vie, ‘en tout bien tout honneur’ comme il s’amusait à le répéter à ceux qui s’interrogeaient sur leurs rapports. C’est ma maîtresse platonique, disait-il. Elle en riait.
Et puis sa mission a pris fin. C’était il y a presque cinq ans. Il avait fait une fête d’adieux à The Bar, une boîte du centre-ville. Dunja n’était pas venue. Ce sera triste, avait-elle dit, alors pourquoi venir ?
Et aujourd’hui, pourquoi vient-elle ? Va-t-elle d’ailleurs vraiment venir ? Antoine commence à douter. Le restaurant de Luong est déjà presque plein. Les clients parlent, boivent, fument et rient. Mais lui n’entend rien, ne voit rien. Il a presque fini la bouteille d’alcool de riz que Luong a déposé sur la table. Il est plus de 21 heures déjà. Elle est en retard. Pourquoi ne l’appelle-t-elle pas ? Elle a son numéro de téléphone mobile, mais lui ne sait pas où la joindre. Il se dit qu’il pourrait téléphoner à la Croatia Airlines pour savoir si elle était bien dans le vol de ce matin en provenance de Sarajevo via Zagreb. Mais après tout, a-t-elle vraiment emprunté cette compagnie ? Et travaille-t-elle toujours à l’aéroport ? Va-t-il la reconnaître ? Oui, bien sûr, on ne change pas tellement en cinq ans. Que vont-ils se dire d’abord ? Va-t-il lui parler de Juliette, avec qui il vit depuis deux ans ? Je vais retrouver une vieille amie de Sarajevo, lui a-t-il dit. Je rentrerai sans doute tard, ne t’inquiète pas. Mais Juliette n’est pas une nature inquiète. Alors sans doute que oui, il parlera de Juliette à Dunja. Et Dunja, est-ce qu’elle a un type maintenant ?
21 h 45. Luong est venu s’installer aux côtés d’Antoine, en terrasse. Il bourre tranquillement une pipe et rejette d’un geste machinal ses longs cheveux gris en arrière. Tu n’as pas l’air en forme toi aujourd’hui… Des soucis, Antoine ? Non, Luong, pas de problème. C’est juste que j’avais donné rendez-vous ici à quelqu’un de Sarajevo, et personne ne vient. En fait, Antoine commence vaguement à se dire que c’est peut-être aussi bien ainsi. Que reste-t-il de la Dunja d’autrefois ? Les yeux de Luong se plissent encore un peu plus derrière ses lunettes d’écaille. Ah, Sarajevo…. Il y a bien longtemps que tu ne m’avais pas parlé de Sarajevo, Antoine ! Allez, on boit un coup ! Pour ce qui est de boire des coups, il s’y connaît le père Luong. Plus d’une fois Antoine a quitté le restaurant aux premières heures du matin, fin saoûl, pratiquement brancardé dans un taxi par Judith, la femme de Luong, qui lui, roupillait déjà, sur un banc face à la fenêtre. Alors, va pour boire un coup. Tu sais Luong, Sarajevo, c’était une belle ville… je suis sûr que c’est beaucoup plus beau que Saigon ! Qu’est-ce que tu en sais ? Tu n’y es jamais allé ! Et les filles ? Les filles de Saigon, Luong, elles sont comment ? Ah… les filles de Saigon, mais ce sont des princesses, Antoine ! Écoute, ce n’est pas compliqué : imagine la plus belle des Parisiennes, eh bien dis toi que ce n’est rien à côté d’une Saïgonnaise.
Un verre. Un autre verre. S’enfoncer lentement dans les vapeurs d’alcool de riz. Une sensation qu’Antoine connaît bien. Il a la bouche pâteuse. Depuis un bon moment il doit se concentrer pour articuler. Dunja. Quoi, Dunja, fait Luong, à peine plus vaillant. Elle s’appelle Dunja. C’est qui, Dunja ? C’est la fille de Sarajevo, la fille que j’attendais ce soir. Luong se redresse un peu sur sa chaise et rallume sa pipe. Il se tourne vers Judith, affairée au fond de la salle. Sers-nous du thé, Judith. Du thé vert.
(Extrait de mon livre « Nema problema, comme elles disent » – Fauves Editions, 2017. Portraits de Sarajéviennes, entre fiction et réalité)
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