
Depuis février 2022 il m’arrive de publier sur ce blog ou sur les réseaux sociaux des commentaires ou de courts textes sur la guerre qui ravage l’Ukraine et qui a réveillé chez beaucoup des réflexes ou des sentiments longtemps endormis. J’ai bien conscience d’ennuyer ou d’inquiéter certains d’entre vous. Après tout, qui suis-je ? Personne n’a besoin de mes pauvres mots pour savoir ou pour essayer de comprendre ce qui se passe à trois heures d’avion de Paris. A vrai dire, m’exprimer de temps à autre sur le sujet est ma façon de participer, un peu vainement sans doute, à cette prise de conscience collective. Pour avoir approché la guerre, il y a certaines choses que je sais d’elle, et pour ne l’avoir pas vécue, il y en a d’autres que je ne sais pas.
Je sais les murs et les toits effondrés des maisons le long des routes de campagne. Je sais les toiles de plastique qui remplacent les vitres soufflées par les explosions. Je sais les impacts des tirs sur les immeubles et les étages écroulés et empilés les uns sur les autres. Le regard d’Enes quand il retourne dans l’appartement qu’il occupait avant la guerre pour n’y retrouver que les gravats d’une vie volée. Les yeux de Belma qui, pour la première fois depuis la guerre, monte dans la voiture de son père pour une promenade sur les hauteurs de la ville. La haine qui s’est installée dans les esprits et dans les cœurs. L’immense fatigue de celles et ceux qui ont tout perdu. Leur besoin de raconter la peur et les souffrances. La fierté de ceux qui ont pu résister et les signes de reconnaissance des anciens combattants lorsqu’ils se croisent dans la rue. Le désarroi de ceux pour qui la guerre était devenue une existence. Je sais aussi l’arrogance et les certitudes de celles et ceux qui viennent pour reconstruire. La suffisance et les limites de la « communauté internationale » et des docteurs en démocratie.
Je ne sais pas le bruit des armes automatiques et les murs qui tremblent sous les coups de canons. Je ne sais pas l’odeur des cadavres et les voitures chargées de blessés en route vers l’hôpital. Je ne sais pas les nuits passées dans les abris et les queues pour remplir des bidons d’eau. Je ne sais pas la peur des snipers. Je ne sais pas les évacuations, les maigres affaires rassemblées avant de fuir vers un ailleurs inconnu. Je ne sais pas les cris, les hurlements, les sirènes, les déflagrations et le silence de mort. Je ne sais pas le regard de ceux qui se lèvent le matin en sachant qu’ils seront peut-être morts le soir.
La guerre est entrée pour longtemps dans nos têtes. Je le sais. Nous saurons regarder la réalité en face et nous adapter. Je ne le sais pas.

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